Atelier de Chagall, Villa La Colline à Saint-Paul de Vence, août 1984
Les pins et les cyprès enserrent ce charmant village provençal aux ruelles médiévales, perché sur un éperon rocheux à quelques kilomètres de la mer… Très prisé des artistes, Saint-Paul-de-Vence est un paradis tranquille où Marc Chagall avait élu domicile dans les années 1960, pour y passer les 19 dernières années de sa vie. En 1985, le célèbre peintre y meurt à l’âge de 97 ans. Très prolifique, il laisse dans son atelier de La Colline (sa villa située à la sortie du village, dessinée pour lui en 1965) une masse impressionnante de tableaux et d’œuvres sur papier.
Mandaté pour en faire l’inventaire, Jean-Louis Prat, alors directeur de la fondation Maeght (un lieu créé par les collectionneurs Marguerite et Aimé Maeght, amis et voisins du peintre) y recense pas moins de 10 000 œuvres. Trois lots de valeur égale sont alors formés et répartis, par le biais d’un tirage au sort, entre les trois héritiers de l’artiste : Ida et David, ses deux enfants issus d’unions différentes, et sa veuve Valentina, dite « Vava ». Cette dernière garde tout sous clé dans l’atelier, dans des armoires qu’elle n’ouvre jamais…
Vue de Saint-Paul-de-Vence
© ClaudiaRMImages / Alamy / Hemis
En 1988, un certain Jean-Luc Verstraete (1962–2017), qui n’avait jamais entendu parler de Chagall auparavant, visionne un reportage télévisé sur la succession de l’artiste. Flairant une opportunité, l’homme, qui se fait appeler « Yann », décide de tout faire pour rencontrer Vava. Originaire d’Halluin, près de la frontière belge, le filou évolue pourtant à mille lieues du milieu de l’art : le jeune homme a quitté l’école à 16 ans, sans bien savoir lire et écrire, pour se lancer dans une carrière de taupier (éradicateur de taupes) dans les grandes propriétés du nord. Mais « Yann » a plus d’un tour dans son sac. Ce « personnage patibulaire de 150 kilos », amateur de « jeunes éphèbes », ainsi que le décrira en 2017 le journaliste, auteur et historien d’art Adrian Darmon dans Le Journal d’un fou d’art (publié sur son site Artcult), est doté d’un « formidable bagout », d’un « incroyable aplomb » et d’« yeux verts de cobra », « propres à hypnotiser ses interlocuteurs ».
Marc Chagall et Vava Brodsky à Saint-Paul-de-Vence, 1967
© The History Collection / Alamy / Hemis
Fort de ces atouts, Verstraete tente plusieurs fois d’approcher Vava en se faisant passer pour un marchand d’art amoureux de l’œuvre de son défunt mari. Mais la veuve refuse de le rencontrer. Qu’à cela ne tienne, il se tourne vers la gouvernante de la famille Chagall, gardienne de la villa : Irène Menskoï, qui a toute la confiance de Vava et possède les clés de l’atelier du peintre !
Profitant du fait qu’elle soit originaire, comme lui, d’un petit village du Nord, Verstraete se rapproche d’elle. Peu à peu, il l’envoûte en l’invitant à des thés au Carlton, des soirées au casino et des dîners dans de grands restaurants. Dès 1989, il la convainc de dérober discrètement des œuvres dans l’atelier de Chagall, en échange d’une part en liquide du prix de leur revente. Ce que la gardienne fait avec la plus grande facilité, en extrayant régulièrement des gouaches et des lithographies des armoires, qui se vident à un rythme effréné. Une véritable hémorragie silencieuse, au nez et à la barbe de Vava…
Marc Chagall dans son atelier à Saint-Paul-de-Vence dans les années 1960
© Farabola / Bridgeman Images
Au moins soixante gouaches et deux douzaines d’autres œuvres sur papier ont été dérobées, pour une valeur totale estimée à 50 millions de francs.
« Ralentis un peu ! C’est trop ! Je n’arrive plus à les écouler », aurait lancé Verstraete à sa complice. L’Amoureux au bouquet de glaïeuls et à la corbeille, La Flûte enchantée, Le Juif en prière, Le Clown et l’oiseau, L’Âne vert… Si seule une quinzaine d’œuvres seront plus tard récupérées par les autorités, la police pense qu’au moins soixante gouaches et deux douzaines d’autres œuvres sur papier (lithographies, aquarelles, dessins) ont ainsi été dérobées, pour une valeur totale estimée à 50 millions de francs, soit plus de 13 millions d’euros. Une estimation basse car Adrian Darmon, lui, penche plutôt pour 600 œuvres !
Marc Chagall, Le Juif en prière, vers 1975
Titre de l’oeuvre similaire à celles qui auraient été dérobées par Verstraete.
gouache, aquarelle, encre, crayon sur papier • 68 × 50 cm • Coll. particulière • © Adagp, Paris 2023
En toute décontraction, Verstraete va faire authentifier les œuvres par le Comité Chagall, qui ne se pose pas de questions. Pour revendre son butin, le taupier se présente comme marchand d’art et fait transiter les œuvres par de multiples galeries et courtiers. Parts en liquide, transactions non inscrites, achats à des prix très inférieurs aux cotes réelles : plusieurs stratagèmes permettent de brouiller les pistes. En prime, Verstraete fabrique de faux certificats de provenance, demande à des proches de jouer le rôle d’anciens propriétaires pour rassurer les acheteurs, et utilise une photo de lui posant avec Vava (obtenue lors d’une unique rencontre organisée par Irène) afin de se faire passer pour un ami intime de la veuve.
Le feuilleton se poursuit : curieusement, Nadia se met en ménage avec Georges Guerra, amant et complice de Verstraete.
Arrivées en salles des ventes, certaines pièces atteignent 1 ou 2 millions de francs. Son argent placé sur des comptes offshore, Verstraete mène une vie de pacha, cumulant voitures de luxe, propriétés cossues, voyages aux Seychelles et à Tahiti, hôtels 5 étoiles et déplacements en hélicoptère !
Mais l’affaire vire au tragique. Le 7 février 1990, Irène Menskoï annonce à son mari qu’elle veut divorcer. Ce dernier, jaloux et violent, la poignarde de douze coups de couteau dans le dos. La police enquête sur le meurtre, mais ne découvre rien des vols. Le temps de trouver de nouveaux gardiens, les enfants d’Irène, Nadia et Serge, mécanicien automobile, s’installent à La Colline pour la remplacer. Le feuilleton se poursuit : curieusement, Nadia se met en ménage avec Georges Guerra, amant et complice de Verstraete, qui offre aux tourtereaux une BMW à 450 000 francs et un voyage en Polynésie…
Marc Chagall, Les Amoureux de Vence, 1957
Œuvre illustrant les vols commis par Verstraete.
huile sur toile • 71 × 99 cm • © Adagp, Paris 2023 / © BPK, Berlin, Dist. RMN-Grand Palais / Félicien Faillet
En décembre 1993, Vava meurt sans avoir jamais rien soupçonné. Mais le vent tourne pour Verstraete : en septembre 1994, ce dernier est dénoncé par un coup de fil anonyme. L’OCBC (Office central de lutte contre le trafic des biens culturels) lance alors une enquête secrète. Le 16 octobre 1994, Verstraete est arrêté par la police à son domicile parisien. Des diapositives de plusieurs œuvres dérobées ayant été trouvées chez lui, l’homme se met à livrer des noms. Le 17 octobre, Georges Guerra est mis en détention pour recel.
Marc Chagall avec ses sculptures à Vence, 1952
© Michel Sima / Bridgeman Images
Yves Hémin, alors gérant respecté de la galerie Marcel-Bernheim, installée avenue Matignon à Paris, est également incarcéré, tout comme le galeriste Denis Bloch, et Josée-Lyne Falcone, courtière avenue Montaigne. Tous disent ignorer qu’il s’agissait d’œuvres volées. Nadia Menskoï, chez qui les policiers trouvent quatre œuvres cachées derrière un frigo, et son frère Serge, dont l’appartement cannois attire l’attention, sont eux aussi mis en examen.
Pour se défendre, Verstraete se fait passer pour un simple d’esprit auprès des psychiatres chargés de l’examiner, et rejette la responsabilité sur les absents, dont Irène Menskoï, décédée, et Guerra, en fuite. Il raconte même que les gouaches en question étaient destinées à être détruites, et que leur extraction de la villa les aurait sauvées des griffes de la veuve, qu’il prétend avoir vue en train de brûler des œuvres sur sa terrasse !
« Il faudrait faire appel à un Sherlock Holmes pour découvrir où il aurait caché son argent et ses collections d’art… »
Finalement, Verstraete bénéficie d’un non-lieu et s’en tire avec un redressement fiscal de 10 millions d’euros. Grillé en France, il s’installe en Belgique et poursuit ses affaires dans le milieu de l’art. Atteint d’une cirrhose et blessé suite à un accident d’hélicoptère, il tombe dans un semi-coma lors d’un voyage à l’île Maurice. Rapatrié d’urgence à Lille, il meurt le 13 février 2017, amaigri et affaibli, à l’âge de 60 ans… Laissant derrière lui des comptes vides et une dette fiscale de 7 millions d’euros.
Mais où est donc passée la fortune de 800 millions qu’il se vantait d’avoir amassée en charmant experts et propriétaires d’œuvres, et en vendant notamment de précieuses sculptures de Constantin Brancusi ? « Il faudrait faire appel à un Sherlock Holmes pour découvrir où il aurait caché son argent et ses collections d’art, écrit Adrian Darmon. Il y a là un mystère à résoudre »…
À lire
Karen Olsen, La bonne de Chagall, éditions David, 2017 – En savoir plus
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