La nouvelle folie de l’abstraction
La nouvelle folie de l’abstraction
Après une période de relative désaffection, le non-figuratif a de nouveau la cote. Sa radicalité redevient synonyme d’une liberté hors cadre, tandis que les jeunes générations de peintres s’en emparent pour décoder le monde actuel.
Tendance
2. Bien ancrée dans le réel
Longtemps, les termes d’abstraction et de narration furent séparés. Aux yeux d’un certain historien de l’art au moins, la peinture abstraite devait se tenir loin du réel, n’y lancer aucun message (surtout pas social ou politique), ne raconter qu’elle-même, ne retranscrire que l’aventure de la peinture et non pas la peinture d’une aventure. C’est ce diktat moderniste et formaliste, professé par l’éminent critique d’art américain Clement Greenberg, que veulent tordre et contredire de nombreux acteurs – et actrices – de l’art contemporain. Récemment, une exposition malicieusement titrée « Histoires d’abstraction – Le cauchemar de Greenberg », à la Fondation d’entreprise Pernod Ricard, mettait d’ailleurs au jour quelques-unes de ces œuvres qui sans rien figurer n’en pensent pourtant pas moins… À savoir que la peinture peut être engagée, militante, aller à l’encontre d’un discours dominant et, au-delà, de toutes les formes de domination. Enrichissant de manière impressionnante un casting jusque-là très majoritairement masculin et occidental, l’exposition « Elles font l’abstraction » (mai-août 2021), au Centre Pompidou, l’a elle aussi montré, en réunissant plus d’une centaine de femmes dont les œuvres étaient injustement demeurées dans l’ombre de celles des hommes.
Ce renouvellement du corpus va de pair avec un élargissement des enjeux, des thèmes, des sources et des compositions des tableaux abstraits : moins obtus, moins objectifs, plus attentifs aux motifs vernaculaires et ornementaux qui étaient restés cantonnés aux départements des arts et traditions populaires. Plaçant dès lors la peinture (et l’ensemble des beaux-arts) sur un pied d’égalité avec des pratiques longtemps minorées (la céramique, le textile, les bijoux), tout un pan de la jeune création contemporaine réenchante l’abstraction en la trempant dans les couleurs de la vie, tout en l’imprégnant d’une dimension sacrée, réminiscence de symboles antiques, voire anticipation futuriste de colonies martiennes réservées aux femmes (dans les tableaux d’Ad Minoliti). En somme, l’abstraction en ce début du XXIe siècle refait l’histoire et élargit enfin ses propres perspectives.
Loie Hollowell : une ode au corps féminin
Née en 1983 à Woodland (Californie), vit et travaille à Brooklyn.
Portrait de Loie Hollowell
Photo Kerry Ryan McFate
C’est une abstraction incarnée ou l’incarnation de l’abstraction que cultive la jeune Américaine dans ses compositions symétriques, peuplées de symboles ou de motifs renvoyant plus ou moins fidèlement au corps féminin. Ici, une couronne de seins et une guirlande de mains tendues vers un ventre noir se laissent fendre par un rayon lumineux, comme pour une mise sur orbite.
Représentée par les galeries Pace (Londres-Genève, Honk Kong-Séoul…) et Grimm (Amsterdam, New York).
Loie Hollowell, Empty Belly, 2021
© Loie Hollowell / Courtesy Pace Gallery, Londres-New York
Ad Minoliti : joyeux renversement des codes
Née en 1980 à Buenos Aires, où elle vit et travaille.
Portrait d’Ad Minoilti
Courtesy Ad Minoliti et Crèvecœur, Paris
À une iconographie délibérément infantile, convoquant des silhouettes ou des visages schématiques dépeints dans des couleurs vives, Ad Minoliti mêle des formes géométriques en aplat dont la composition semble obéir à un ordre mystérieux et symbolique. C’est que l’artiste argentine entend renverser, dans ses tableaux et ses installations, les anciens codes de la peinture, pétris d’une vision masculine et coloniale du monde et de l’art. Elle injecte joyeusement une couche (techno-écolo-féministe) dans la peinture, du paysage au portrait.
Représentée par la galerie Crèvecoeur (Paris).
Ad Minoliti, Biosfera Peluche / Biosphere Plush, 2021
vue de l’installation au Baltic Centre for Contemporary Art, Gateshead (Royaume-Uni)
Photo Rob Harris © 2021 BALTIC / Courtesy Ad Minoliti et Crèvecœur, Paris
Ad Minoliti. Play Theater
Du 1 octobre 2021 au 24 mars 2022
Centre de création contemporaine Olivier Debré • Jardin François 1er • 37000 Tours
www.cccod.fr
Nathalie Du Pasquier : plongée dans un dédale graphique
Née à Bordeaux en 1957, vit et travaille à Milan.
Portrait de Nathalie du Pasquier
Photo Ilvio Gallo
Celle qui fit ses armes dans le design, notamment auprès d’Ettore Sottsass au sein du turbulent groupe Memphis au début des années 1980, se consacre essentiellement à la peinture depuis 1987. Il aura pourtant fallu attendre une dizaine d’années pour que ses compositions géométriques si singulières, évocatrices de rayonnages ou d’arrangements de meubles à tiroirs, ne soient portées aux nues.
Représentée par les galeries Pace (New York-Londres- Hong Kong…) et Anton Kern (New York).
Nathalie Du Pasquier, Untitled, 2019
© Nathalie Du Pasquier / Courtesy Nathalie Du Pasquier et Anton Kern Gallery, New York
Nathalie Du Pasquier
Du 9 mars 2022 au 23 avril 2022
Galerie Anton Kern • 16 East 55th Street • 10022 New York
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