La nouvelle folie de l’abstraction
La nouvelle folie de l’abstraction
Après une période de relative désaffection, le non-figuratif a de nouveau la cote. Sa radicalité redevient synonyme d’une liberté hors cadre, tandis que les jeunes générations de peintres s’en emparent pour décoder le monde actuel.
Tendance
3. Paysages fantasmés
Ici, l’abstraction, sans toucher terre ni ciel, s’alanguit voluptueusement entre les deux. Autrement dit, elle touche les deux bords de la peinture de paysage. Ses lignes semblent esquisser celle d’un horizon marin, ou bien celle, désertique, d’une dune sablonneuse, ou d’une route filant à travers la plaine. Sans rien figurer aussi nettement qu’une composition paysagère – la campagne plantée d’arbres, l’océan parsemé d’écume, le ciel de nuages, le cosmos d’étoiles –, cette abstraction représente la nature en se fiant à l’ivresse des sens que son spectacle procure à l’artiste. Lequel, loin de chercher à donner d’elle une image fidèle de ce qu’il a sous les yeux, dépeint plutôt ce qu’il a au fond de son âme et de son cœur quand il ferme les yeux et se souvient d’un paysage.
Quelque chose de flou, d’évanescent, éclairé de couleurs embuées et vaporeuses, comme dans la peinture de la Britannique Dee Ferris. Mais aussi, à l’inverse, quelque chose de très net, tout en aplats, à l’image des formes courbes et langoureuses peintes par Marina Perez Simão. La Brésilienne semble oindre la toile de pigments gras qui s’allongent en longues et harmonieuses ondulations sans jamais s’interrompre brutalement, dans une vision presque rimbaldienne de l’éternité (« C’est la mer allée avec le soleil »). Cette abstraction qui s’inscrit dans les plis du paysage et les failles de la mémoire prête finalement au monde une forme d’élasticité. Qui est aussi bien celle de la peau. Dès lors, tirant sur la corde, elle fait souvent la jointure entre la nature et l’humain, entre les reliefs d’un paysage et les courbes d’un corps
Dee Ferris : un monde en éruption
Née en 1973 à Paulton (Royaume- Uni), vit et travaille à Brighton.
Portrait de Dee Ferris
© DR
D’un magma rouge, incandescent et bordé de flammèches jaillissent des blocs de formes architecturales sans qu’on ne sache trop si Dee Ferris dépeint là un vieux monde en passe d’être englouti ou bien une ville nouvelle en train d’être forgée. L’Anglaise excelle dans la formation en nuées d’entrelacs qui, tout en étant centrés dans le tableau, semblent en fait s’y mouvoir d’un côté à l’autre, voire osciller entre son devant et son dedans, tant cette bouffée rouge comme aspirée vers l’intérieur paraît glisser entre les mailles de la toile.
Représentée par la galerie Corvi-Mora (Londres)
Dee Ferris, Honey Trap, 2017
Courtesy Dee Ferris et Corvi-Mora Gallery, Londres
Isabel Michel : au rythme du vague à l’âme
Née en 1956, vit et travaille à Paris.
Portrait d’Isabel Michel
© DR
Peu montrée jusqu’à une première et belle exposition à la galerie Valentin il y a deux ans, la peinture d’Isabel Michel se répand à la surface des toiles en formes arrondies qui semblent s’engendrer les unes les autres. Le coup de pinceau est souple et tendre, la palette harmonieuse, la composition à la fois légère et braque : elle semble spontanée, dépendant uniquement du bon vouloir de la peinture qui se meut et bat au rythme d’un vague à l’âme.
Représentée par la galerie Valentin (Paris).
Isabel Michel, Pollens magiques, 2016
Courtesy Isabel Michel et galerie Valentin, Paris / © Adagp, Paris, 2022
Marina Perez Simão : une danse pour l’oeil
Née en 1980 à Vitoria (Brésil), vit et travaille à São Paulo.
Portrait de Marina Perez Simão
© B. Leão
À la lisière de la figuration et de l’abstraction, l’artiste brésilienne imagine des paysages fluides qui suivent la courbe de son cœur. « J’essaie d’inventer une topographie qui soit vulnérable et qui crée une espèce de danse pour l’œil, dit-elle. Les éléments qui permettraient d’identifier un paysage comptent moins
que la sensation qu’ils provoquent en eux-mêmes. » Ici, peut-être, on a l’étrange sentiment d’adopter le point de vue d’une personne qui, couchée sur le dos, contemplerait le lointain à travers ses jambes.
Représentée par les galeries Pace (New York-Londres- Hong Kong…) et Mendes Wood DM (São Paulo-Bruxelles-New York).
Marina Perez Simão, Sans titre, 2021
© Marina Perez Simão / Courtesy Mendes Wood DM, São Paulo, et Pace Gallery, Londres-New York
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