La nouvelle folie de l’abstraction
La nouvelle folie de l’abstraction
Après une période de relative désaffection, le non-figuratif a de nouveau la cote. Sa radicalité redevient synonyme d’une liberté hors cadre, tandis que les jeunes générations de peintres s’en emparent pour décoder le monde actuel.
Tendance
4. Expressionniste et spontanée
S’en donner à cœur joie. Des artistes ne s’en privent pas, qui insufflent à l’abstraction une texture fluide comme l’eau des rivières et une palette brûlante comme la braise. Lointains descendants des expressionnistes abstraits qui faisaient du tableau une épopée, ils préfèrent le plus souvent s’atteler à de grands formats, et emprunter et tracer des chemins compliqués, sinueux, cabossés, fuyant les lignes droites et claires de la géométrie. Le geste dès lors garde la main, libre de déborder à droite, à gauche, d’esquisser une forme puis de l’abandonner, sans s’interdire de revenir dessus, après avoir bifurqué vers d’autres zones. À l’image des toiles de la nouvelle star britannique Jadé Fadojutimi, zébrées de coups de pinceau dont la mobilité finit par peupler la surface de formes mouvantes qui, taquines, trépignent et tressautent, sous l’œil vaguement inquiet du spectateur.
S’élaborant peu à peu selon cette trajectoire ivre et errante, sans plan ni itinéraire, le tableau ne se construit toutefois pas à l’aveugle. Il résulte de réactions en chaîne plus ou moins prévues par l’artiste et auxquelles participent aussi bien l’espace, les couleurs et leurs nuances que les accidents de parcours. Ainsi, le jeune Daniel Mato compose des tableaux tectoniques où les plaques de couleurs glissent les unes sous les autres, créant des effets de transparence et des mélanges chromatiques miraculeusement harmonieux. Toiles (voire murs entiers) saturées de couleurs posées ou jetées d’un geste vif et ample refont ainsi de la peinture abstraite un terrain d’exploration, sans chercher à le défricher ni à y mettre de l’ordre, mais simplement à l’investir de l’envie de remettre les doigts dans la prise et de recharger le genre à sa source (l’inconnu, l’inédit) dont une histoire de l’art abstrait bien balisée avait pu laisser croire qu’elle était tarie.
Daniel Mato : transparences colorées
Né en 1983, vit et travaille à Paris.
Portrait de Daniel Mato
© DR
C’est une peinture qui donne l’impression tenace d’être constituée de feuilles de gélatine superposées et qu’on pourrait effeuiller une à une. Les transparences lumineuses et colorées qu’obtient Daniel Mato tiennent à des gestes complexes où le hasard joue autant que le calcul. Elles tiennent aussi aux jus très liquides qui vont glisser et imbiber la toile, laissée brute. La peinture suit une trajectoire, sinueuse, que le pinceau fait mine de retracer mais ne se prive pas d’anticiper. Entre ordre et chaos.
Représenté par la galerie Valentin (Paris).
Daniel Mato, Jeux d’enfants, 2019
Courtesy Daniel Mato et galerie Valentin, Paris
Jadé Fadojutimi : des lignes voraces à l’assaut de la toile
Née en 1993, vit et travaille à Londres.
Portrait de Jadé Fadojutimi
Photo Anamarija Ami Podrebarac
Diplômée du Royal College of Art de Londres il y a quatre ans, Jadé Fadojutimi a une belle année devant elle, avec une exposition personnelle prévue à la fondation Sandretto Re Rebaudengo à Turin, une autre entre les murs de sa galerie allemande et une résidence à Luma Arles. Ses peintures de grands formats, balafrées de lignes voraces sur lesquelles s’agrippent boucles et gribouillages, rappellent les grandes heures de l’expressionnisme abstrait, ménageant toutefois des plages de répit en ouvrant à l’arrière-plan des clairières moins tourmentées.
Représentée par la galerie Gisela Capitain (Cologne).
Jadé Fadojutimi, Clinginess Is Best Served Ripe, 2018
© Jadé Fadojutimi / Courtesy Galerie Gisela Capitain, Cologne
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