L’animal, notre miroir
L’animal, notre miroir
L’évolution, une question d’actualité ? Certainement. Aujourd’hui encore, cette théorie reste attaquée. Au moment où se jouent les élections américaines sur fond de climato-scepticisme et de musées créationnistes, et quand de nouveaux fondamentalismes religieux s’affichent sans complexe un peu partout, je rêve, sur l’invitation de Fabrice Bousteau, d’une exposition qui réconcilie nature et culture, où l’homme se réapproprie son identité animale.
Chapitre 4
Les hominidés, une histoire de famille
Gabriel von Max, Gratuliere! [Félicitations !], 1900–1915
Huile sur panneau de bois • 24 × 18 cm • he Jack Daulton Collection, Los Altos Hills, Californie © The Jack Daulton Collection.
Darwin nous comparait déjà à des « animaux domestiqués de longue date ». Bousculant les dogmes scientifiques et religieux de son temps, il avançait que « l’homme descend d’un quadrupède velu muni d’une queue, probablement arboricole ». Le mythe du chaînon manquant lui doit beaucoup, ainsi qu’une nouvelle esthétique du physiologique, une frontière tendrement floutée par le peintre Gabriel von Max hier et la plasticienne Patricia Piccinini aujourd’hui.
Patricia Piccinini, Kindred, 2018
L’artiste explore les liens entre les êtres, qu’ils soient familiaux ou interespèces. Son œuvre tendre mais troublante incite à considérer la condition humaine et notre place dans la biosphère sous un autre angle.
Silicone, fibre de verre et cheveux • 103 × 95 × 128 cm • Coll. & © Patricia Piccinini
À rebours des anciens concepts sur la survie du plus apte, sur la violence et la compétition dans le monde animal, les travaux de l’éthologue et primatologue Frans de Waal recherchent l’humanisme chez les animaux, en particulier les primates. Il analyse les notions d’empathie, de moralité, de coopération, de solidarité, de réconciliation ou de deuil comme étant un produit culturel de notre évolution, profondément enraciné dans notre héritage commun. Ses réflexions illustrent l’alliance novatrice entre biologie et philosophie, au service d’une éthique nouvelle. Le paléoanthropologue Pascal Picq milite, quant à lui, pour l’association harmonieuse des intelligences animales, humaines et artificielles selon une perspective évolutionniste contemporaine. L’alliance entre les destinées de l’homme et de l’animal construit l’histoire de nos civilisations.
Pierre Huyghe, Untitled (Human Mask), 2014
À Fukushima, un chimpanzé affublé d’un masque traditionnel japonais déjoue les frontières visuelles entre l’humain et l’animal, égaux devant la catastrophe écologique.
Film en couleurs, son stéréo • Format 2,66, 19 min • Courtesy Pierre Huyghe et Marian Goodman Gallery, New York ; Hauser & Wirth, Londres ; Esther Schipper, Berlin et Anna Lena Films, Paris / © Pierre Huyghe
Vénérés, chassés, élevés, exploités, domestiqués… Notre siècle s’interroge plus que jamais sur le statut moral et juridique des animaux. La paléo-artiste Élizabeth Daynès et le plasticien Pierre Huyghe démasquent notre identité commune (notre ancêtre Lucy ou un chimpanzé à Fukushima). À partir du moment où l’humain et les grands singes appartiennent à la même famille génétique, celle des hominidés (seulement 1,23 % de différence entre eux et nous), la question morale se pose sur leurs droits. Depuis la querelle dite « des grands singes », menée par Peter Singer et Paola Cavalieri pour la Déclaration universelle des droits de l’animal proclamée devant l’Unesco en 1978, des scientifiques soutenus par la société civile – dont des artistes comme Mark Dion – se mobilisent.
Tony Matelli, Fucked, 2004
Clopinant sur une béquille, banalement vêtu d’un tee-shirt, notre cousin chimpanzé blessé de toutes parts par des épées, des machettes et des outils agricoles s’épuise sur le long chemin vers son extinction, tant son habitat naturel est détérioré.
Silicone, acier, poils de yack, outils • 218 × 155 × 142 cm • Vue de l’exposition « Tony Matelli & Alexis Rockman – Baroque Biology » au Contemporary Art Center de Cincinnati, en 2007. • Courtesy Tony Matelli
Certains, en dépit des caractéristiques qui fondent l’homogénéité de leur espèce, considèrent chaque individu comme un être social unique et complexe, et par là même un sujet de droit. D’autres militent pour la création d’un statut juridique doté d’une personnalité morale, qui donnerait aux grands singes un droit à la liberté dans leur habitat naturel. En effet, malgré leurs facultés de communication, d’empathie, d’anticipation, de culture et de planification, les gorilles, chimpanzés, bonobos et orangs-outans restent inféodés à leur milieu naturel, contrairement à Homo sapiens. Alors que leur population s’effondre en Asie et en Afrique, certaines prévisions datent leur extinction en milieu naturel dès 2050. Il est nécessaire de protéger leurs territoires. Pour le sculpteur Tony Matelli, nous appartenons à la même famille, unis pour le meilleur et pour le pire. Si les animaux n’ont pas de droits, cela ne signifie pas que nous n’ayons pas de devoirs à leur égard.
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Darwiniste convaincu, féru d’anthropologie et de parapsychologie, le peintre austro hongrois vivait avec sa famille de singes domestiques qu’il étudiait photographiait et peignait avec une profonde empathie, comme en témoigne cet émouvant portrait.