Les nouvelles formes de censure
Les nouvelles formes de censure
Rubens et Courbet se font caviarder par Facebook. Des militants afro-américains refusent à une artiste blanche le droit de représenter « la souffrance noire ». Adel Abdessemed retire une vidéo sous la pression de l’opinion publique… La liberté de création est désormais la cible d’attaques émanant aussi bien de ligues de vertu que d’activistes luttant contre les discriminations. Pire : le réflexe d’autocensure serait même entré dans les mœurs. Enquête aux quatre coins de la planète.
Décryptage
Des musées cache-sexe
On croit rêver : une exposition interdite aux mineurs au Frac Ile-de-France et Chuck Close privé d’exposition à la National Gallery de Washington pour « inconduite sexuelle »… en 2018. Les institutions ont-elles perdu la raison ?
Sex Painting #5, 2016
Huile sur toile • 44 × 77 cm • Courtesy Betty Tompkins & PPOW Gallery, New York
Les artistes savent caresser le sexe dans tous les sens. L’histoire de l’art le démontre assez, en pleine action (tels Jeff Koons dans sa série Made in Heaven, avec son ex-femme la Cicciolina, ou l’hyperréaliste américaine Betty Tompkins et ses Fuck Paintings) comme au repos (l’Origine du monde de Courbet). En riant de la cocasserie de la sexualité – qu’on songe aux œuvres de l’Antiquité romaine conservées dans le cabinet secret du Musée archéologique de Naples – ou bien en appuyant sur la sensualité des étreintes, les artistes, pour qui veut bien voir les choses en face, n’ont guère refoulé le sujet.
Y a-t-il une forme de censure de la représentation du sexe ?
Mais pour ceux qui sont chargés de montrer les œuvres, en revanche, c’est une autre histoire. En particulier aujourd’hui, où l’accès de tous à la culture est une priorité, voire une mission, fixée à toutes les institutions. Ces dernières remisent-elles au fond des réserves ces images qu’on ne peut pas mettre entre toutes les mains ? Y a-t-il une forme de censure de la représentation du sexe ? Le cas échéant – scénario catastrophe –, celle-ci contaminerait-elle les artistes au point de les décourager à peindre, photographier, sculpter des scènes trop crues ? Le sujet est complexe.
D’autant que, après des périodes de calme, certaines affaires surgissent de temps à autre dans l’actualité. À l’image du Tree de Paul McCarthy, un sapin de Noël gonflable, installé place Vendôme à Paris dans le cadre de la Fiac en 2014, qui fut vandalisé au prétexte qu’il ressemblait par trop à un gadget sexuel. L’œuvre, monumentale, fut finalement démontée à la demande de l’artiste californien, décontenancé par cette agression. Tree, assez peu explicite (même si tout dépend où on place le curseur), avait contre lui de s’exposer à nu, si l’on peut dire. En pleine place publique.
Paul McCarthy, Innocence (Appearance of Innocence, Disney as Mother, Father as Mother, Mother as Fantasy), 1994
Le plasticien californien se fait fort d’explorer ce que l’industrie du divertissement cache sous un vernis d’innocence pour en livrer des scènes scabreuses.
Fibre de verre, vêtements, caoutchouc, acier, peinture, moteurs électriques • 177 × 277 × 132 cm • Courtesy G.-P. & N. Vallois, Paris
Au sein des musées, les conservateurs savent quoi faire pour s’éviter ce genre de mésaventure. Bernard Blistène, directeur du musée national d’Art moderne, le rappelle : « On prend les précautions d’usage pour certaines choses sous la forme d’un petit panonceau avertissant les spectateurs. Je me souviens en particulier de l’exposition (en 1993) que le Centre Pompidou avait consacrée à Günter Brus, un actionniste viennois. C’était d’ailleurs moins le sexe que la violence de sa représentation qui imposait cet avertissement. Dont a fait également l’objet, cette année, la petite présentation des archives de Jean-Jacques Lebel documentant ses happenings et notamment ses performances en l’honneur du Divin Marquis, Sade. » Bernard Marcadé abonde.
Le commissaire, avec Marie-Laure Bernadac, de « Féminin/Masculin – Le sexe de l’art » au Centre Pompidou (1995) croit se souvenir qu’une « simple annonce avait dû avoir été affichée au seuil de l’exposition. Il n’y avait eu d’ailleurs aucune embrouille. » La seule « embrouille » que connut Bernard Marcadé fut celle de « Présumés innocents ». Il avait contribué au catalogue de cette exposition organisée au CAPC de Bordeaux, en 2000, qui fut la cible d’un dépôt de plainte (finalement rejeté en 2001) de la part d’une association, au motif qu’elle présentait des œuvres à caractère censément « pédopornographique ».
Prohibitions spontanées
À la question de savoir si l’époque est plus crispée qu’autrefois, Bernard Marcadé reconnaît que « sans doute, on est obligé de penser et de dire les choses différemment sur certains sujets, en particulier la sexualité de l’enfance. Il n’y a peut-être pas d’autocensure de la part des artistes, mais ce que faisait Lewis Carroll, ses photographies de petites filles par exemple, serait impossible aujourd’hui. »
Cosey Fanni Tutti, Time To Tell, 1982
Shocking ! L’artiste britannique a fait l’objet l’été dernier d’une rétrospective au Plateau interdite aux moins de 18 ans. Son travail consiste notamment à investir des canaux de représentation tels que la pornographie puis à en importer les codes dans le milieu de l’art.
Courtesy Cabinet, Londres
Dans un tout autre registre que celui, infiniment délicat, de l’enfance, l’historien et critique d’art Gallien Déjean a présenté en mai, au Plateau / Frac Ile-de-France, une exposition affichant elle aussi une mise en garde. Un peu plus stricte, toutefois, que les autres puisqu’elle précisait : « En raison de la nature de certaines images pouvant heurter la sensibilité des visiteurs, l’exposition est interdite aux mineurs. » Intitulée « A Study in Scarlet », celle-ci mettait à l’honneur Cosey Fanni Tutti. Née en 1951, cette artiste britannique pluridisciplinaire, membre fondateur du groupe de musique industrielle Throbbing Gristle (littéralement « sexe turgescent »), participait aux actions du collectif COUM Transmissions, qui, en 1975, organisait notamment une performance en galerie dans laquelle trois personnes pratiquaient le sexe en public.
L’Institute of Contemporary Arts de Londres présenta le travail de Cosey Fanni Tutti en 1976 et, déjà, en interdisait l’entrée aux moins de 18 ans, allant jusqu’à réserver à ses seuls abonnés l’accès à une salle pleine de portraits fort dénudés de l’artiste. Ce double verrou n’est pas posé au Plateau. Mais, quand même, « A Study in Scarlet » est proscrit aux mineurs. Gallien Déjean ne s’en offusque pas, il en fait plutôt « l’un des enjeux de l’exposition. Cela montre que l’affirmation selon laquelle l’institution en 2018 est plus permissive qu’en 1976 est fausse. » Et ce, en dépit des efforts d’intégrer des pratiques marginales…
Larry Clark, Untitled, 1972
Le travail de Larry Clark documentant la vie (sexuelle) des adolescents, notamment dans Tulsa, recueil paru en 1971, fut présenté au musée d’Art moderne de la Ville de Paris en 2010, avec toutes les pincettes possibles et imaginables : la rétrospective fut d’emblée interdite aux mineurs.
Courtesy Larry Clark, Luhring Augustine, New York © Larry Clark
Cet épisode inspire au jeune commissaire un autre axe de réflexion, fondé sur une « séquence historique qui court de l’affaire « Présumés innocents » à celle du Plateau, en passant par l’exposition Larry Clark organisée par le musée d’Art moderne de la Ville de Paris en 2010 ». À laquelle seul un public adulte avait accès, à la demande de la Mairie de Paris. Au Plateau, la décision fut prise spontanément par l’équipe elle-même, et il ne s’agit pas, pour Gallien Dejéan, de discuter du bien-fondé de ses motivations (on renverra pour cela à la chronique du philosophe Paul B. Preciado, parue le 15 juin 2018 dans Libération). Mais simplement de constater que l’« interdiction est passée comme une lettre à la poste ».
« Cette période est épouvantable »
« Il y a une loi en France sur la diffusion des images X aux moins de 18 ans, rappelle Xavier Franceschi, le directeur du Plateau / Frac Ile-de-France. Cosey Fanni Tutti revendique le caractère pornographique de son travail. Dès lors, il fallait respecter la loi. » Et de souligner, par ailleurs, que « cette exposition est, malgré tout, une prise de risque. Beaucoup de mes collègues m’ont dit qu’ils n’auraient jamais osé la faire. »
Peut-être, alors, la censure visant le sexe dans l’art, est-elle plus insidieuse qu’auparavant. Elle n’émane plus d’un ministère dédié et autoritaire. Elle est plus discrète. Elle a appris elle aussi les règles de la communication, à passer sous le manteau. Elle serait entrée dans les mœurs… Est-ce cela qui fait dire à Thomas Schlesser, auteur de l’Art face à la censure (Beaux Arts Éditions), que « le sexe n’est pas vraiment un sujet de censure aujourd’hui dans les sociétés dites libérales ou démocratiques. On fait un peu semblant de considérer encore ces questions comme sensibles, mais elles n’effraient que des gens sans plus aucune importance » ?
Publicité du Vienna Tourist Board dans le métro de Londres, suite à la censure d’Egon Schiele en novembre 2017 au Royaume-Uni.
© AFP photo / Vienna Tourist Board / Christian Lendl
Pour Bernard Blistène, la question se pose autrement, ou plutôt plus largement. « Une certaine bien-pensance opère une censure sur la pensée en général. Quand j’apprends que la National Gallery de Washington décroche des œuvres de Chuck Close pour une accusation de je ne sais quoi, cela m’incite à accrocher aussitôt une oeuvre de l’artiste sur les murs du musée. Cette période est épouvantable. La confusion est totale, et notre travail est de ne pas s’en nourrir. L’obscénité, c’est avant tout l’histoire de certaines idées. La pornographie des idées est pire que tout. »
Le curseur est toujours aussi difficile à placer. À partir de quand la création d’un artiste est-elle obscène ? « À titre personnel, il me semble que certaines oeuvres ont une violence moins descriptible, estime Bernard Blistène. J’ai ainsi accroché un merveilleux tableau de Maria Lassnig dans lequel un personnage exhibe ses tripes et semble fouiller dans ses entrailles. Ce tableau plus violent que mille autres représentations que la pseudo-décence interdirait ».
L’Art face à la censure
Par Thomas Schlesser
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Une étreinte langoureuse, dont on ne connaîtrait que le haut ? L’artiste américaine a su aussi représenter le bas sans équivoque, avec un pinceau d’une torride sensualité. Ce qui lui a valu, au début des années 1970, quelques ennuis avec les douanes françaises.