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Dossier spécial

Les nouvelles formes de censure

le 20 septembre 2018 à 17h09

Rubens et Courbet se font caviarder par Facebook. Des militants afro-américains refusent à une artiste blanche le droit de représenter « la souffrance noire ». Adel Abdessemed retire une vidéo sous la pression de l’opinion publique… La liberté de création est désormais la cible d’attaques émanant aussi bien de ligues de vertu que d’activistes luttant contre les discriminations. Pire : le réflexe d’autocensure serait même entré dans les mœurs. Enquête aux quatre coins de la planète.

Faunesque pour Beaux Arts Magazine
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Faunesque pour Beaux Arts Magazine

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© Faunesque / Agence Marie Bastille pour Beaux Arts Magazine

Le moins que l’on puisse dire, c’est que Donna Haraway avait du flair. Dans son mythique Manifeste cyborg de 1985, la philosophe la plus en vogue du moment mettait déjà en garde contre les systèmes d’oppression émanant des nouvelles technologies. Depuis, les réseaux sociaux sont devenus notre pain quotidien et le phénomène d’« informatique de la domination », ainsi baptisé par l’Américaine, transparaît aujourd’hui sur le web, devenu supermarché aseptisé et formaté par des algorithmes décrétant ce qui est digne d’apparaître sur nos écrans (à savoir ce qui est le plus susceptible de plaire et d’inciter à consommer).

Pétris de bonnes intentions, les réseaux sont pudibonds et comptent bien le rester pour asseoir leur empire.

La censure prend alors une forme inédite. Ses champions s’appellent désormais Facebook, Twitter ou Instagram. Et l’art n’est pas en reste. Au moindre téton qui pointe, les ciseaux d’Anastasie des hérauts de la Silicon Valley n’hésitent pas à trancher. Entre la suppression on line d’une image de l’Origine du monde de Gustave Courbet et de la Descente de Croix de Rubens, il ne se passe semble-t-il plus un jour sans qu’une oeuvre soit censurée par erreur et des têtes coupées (entendre, des comptes supprimés) ; bien souvent pour des histoires de nu… Rappelons que, de manière générale, le mamelon féminin est proscrit, à la différence de celui de l’homme. Pétris de bonnes intentions, les réseaux sont pudibonds et comptent bien le rester pour asseoir leur empire. La charte Facebook bannit ainsi les contenus « incitant à la haine ou à la violence, menaçants, à caractère pornographique ou contenant de la nudité », mais stipule que les « formes artistiques représentant de la nudité » sont autorisées.

Même rengaine pour Instagram. Et pourtant, combien de gaffes ? En cause, la bêtise sans nom des nouveaux censeurs : des algorithmes détectant le nombre de pixels « couleur peau » sur les images et les 7 500 modérateurs anonymes, surveillant 24 h/24 les contenus publiés et signalés par les utilisateurs. Généralisée, la censure en ligne est sans visage. Au premier trimestre 2018, 21 millions d’images de nudité ou d’activité sexuelle ont été censurées. Pour se prémunir contre les erreurs, certains postulent pour l’instauration d’un « Art Buttom » (pastille art). Mais dans ce cas comme dans l’autre, qui a le droit de décider s’il s’agit d’art ou non ? Lorsqu’un chef-d’œuvre consacré est supprimé, Facebook s’excuse platement, mais quand des activistes-artistes russes exhibent leur poitrine dans un musée de leur pays pour dénoncer le patriarcat, les excuses se font attendre… D’apparence transnationale et sans frontière, la censure digitale est en réalité la traduction de mécanismes liberticides nationaux, comme en Thaïlande où toute représentation malveillante du roi est systématiquement interdite.

Retrouvez dans l’Encyclo : Egon Schiele

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