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Dossier spécial

Les nouvelles formes de censure

le 20 septembre 2018 à 17h09

Rubens et Courbet se font caviarder par Facebook. Des militants afro-américains refusent à une artiste blanche le droit de représenter « la souffrance noire ». Adel Abdessemed retire une vidéo sous la pression de l’opinion publique… La liberté de création est désormais la cible d’attaques émanant aussi bien de ligues de vertu que d’activistes luttant contre les discriminations. Pire : le réflexe d’autocensure serait même entré dans les mœurs. Enquête aux quatre coins de la planète.

</em>Publiée le 14 janvier 2015, une semaine après les attentats contre le <em>Charlie Hebdo</em>, cette une historique ne fera pourtant pas l’unanimité. Elle sera même censurée par le <em>New York Times</em> !
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Publiée le 14 janvier 2015, une semaine après les attentats contre le Charlie Hebdo, cette une historique ne fera pourtant pas l’unanimité. Elle sera même censurée par le New York Times !

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© Charlie Hebdo

Une liberté de création autonome et destinée à protéger les œuvres d’art en tant que telles n’est pas garantie par la loi. Faudrait-il y remédier ? Dans le monde du droit, l’idée a été émise…

Elle me déplaît. Nous avons déjà la liberté d’expression. En théorie, elle est suffisante et comprend la liberté de création. Inscrire cette dernière dans la loi signifierait distinguer la liberté d’expression de l’artiste de celle du journaliste ou encore du lanceur d’alerte et, donc, définir l’artiste et l’oeuvre d’art. Or, qu’est-ce qu’une oeuvre d’art ? Les réponses sont infinies. Qui aurait le droit d’en juger ?

Vous êtes favorable à l’abolition des lois qui restreignent actuellement la liberté d’expression. Pourquoi ?

Espérer une liberté d’expression absolue est illusoire. La censure et l’autocensure sont constitutives des sociétés et prennent sans cesse de nouvelles formes. Pour autant, cela ne veut pas dire que ce n’est pas un combat nécessaire. Toutes ces lois que vous évoquez sont, selon moi, trop nombreuses et inégales dans leur valeur. La négation des chambres à gaz et l’apologie de la drogue n’ont pas la même ampleur. Au lieu d’éduquer, on invente de nouvelles lois, comme la provocation au suicide, la loi sur les fake news… Elles sont souvent votées à chaud, suite à une actualité, et donc peu réfléchies. La loi Perben II, par exemple, peut interdire à une personne de s’exprimer si elle a été condamnée. C’est dément.

Quels sont les cas de censure les plus fréquents ?

Jusqu’au début du XXe siècle, en France, le plus grand censeur était l’État.

Depuis les attentats de Charlie Hebdo particulièrement, la religion est un sujet très compliqué. Les cas sont nombreux lorsqu’ils touchent à la couleur de peau, l’origine ou le sexe. En termes de verdict, la censure est aujourd’hui économique et privatisée. Si vous poursuivez quelqu’un au tribunal, vous ne demandez plus l’interdiction de l’oeuvre, mais des dommages et intérêts. C’est redoutable car cela empêchera le créateur de continuer à faire son travail par manque d’argent. Jusqu’au début du XXe siècle, en France, le plus grand censeur était l’État. Le droit a changé et, aujourd’hui, il suffit de quelques individus pour attaquer en justice au nom d’un intérêt collectif. Mais, en réalité, moins de sujets sont traités devant les tribunaux. On a surtout tendance à s’autocensurer pour échapper aux menaces, aux manifestations, ne pas être pris à partie par tous ceux qui délivrent des subventions et éviter le procès, qui a un effet néfaste. Le nombre de procès gagnés par des censeurs demeure très faible, mais même si ces derniers perdent, les dégâts sont trop importants. Un procès nuit en termes d’image, ne fait pas vendre et engendre des frais considérables…

Vous affirmez qu’il ne serait pas possible aujourd’hui de publier Lolita de Nabokov. Ce serait pour éviter un procès ?

Effectivement. On a beaucoup de mal à faire actuellement la distinction entre une oeuvre de fiction et la réalité, à regarder la production d’un artiste sans juger sa vie. Le livre serait attaqué car on a également du mal à considérer que les personnages de fiction n’ont pas d’impact sur les comportements. Des études sérieuses prouvent bien que les films violents ou d’horreur n’influencent pas nos comportements. Lire Nabokov n’incite pas à être pédophile !

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Nouvelles morales, nouvelles censures

par Emmanuel Pierrat

Éd. Gallimard • 176 p. • 15 €

 

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Le Grand Livre de la censure

par Emmanuel Pierrat

Éd. Plon • 360 p. • 19,90 €

Retrouvez dans l’Encyclo : Egon Schiele

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