L’exposition imaginaire de Jean de Loisy : « Avec si peu » (Éloge de l’art frugal)
L’exposition imaginaire de Jean de Loisy : « Avec si peu » (Éloge de l’art frugal)
Une exposition imaginaire ? Impossible loin de mes livres, de mes amis, des artistes, confiné ! Fabrice Bousteau insiste, il faut savoir « faire avec rien », sinon à quoi auraient servi toutes ces années de passion ? Et les artistes qui nous fascinent, mus par l’impulsion créative, improvisent souvent avec ce qu’ils ont sous la main : Picasso, avec un clou et un peu de fil de fer, Jean Arp, à l’aide de quelques papiers déchirés tombés au hasard… Alors, essayons !
Entrons…
Francis Alÿs, Children’s Games, 1999–2018
Série de films
Une bouteille vide pour shooter, un pneu à faire rouler, une libellule martyrisée, un jeu de ficelle, quelques ricochets, nous connaissons ces jeux, ce sont ceux de tous autour du monde.
Amis visiteurs, entrons par l’univers des enfants. Imaginez que dans l’espace vaste et sombre de cette première salle pétillent les 18 écrans sur lesquels jouent les gamins agités de Tanger, Oaxaca, Katmandou, Knokke, Paris… Oui, la première salle est consacrée à l’installation de Francis Alÿs, Children’s Games, 18 vidéos faites par ce grand artiste qui a recueilli en 1999 autour du monde des images d’enfants jouant avec rien. Une bouteille vide pour shooter, un pneu à faire rouler, une libellule martyrisée, un jeu de ficelle, quelques ricochets, nous connaissons ces jeux, ce sont ceux de tous autour du monde, ils racontent le bout de bois qui devient bateau ou rapière, ils montrent l’imaginaire qu’un rien allume.
Markus Raetz, Sans titre (Deux visages), 1981
Feuilles d’eucalyptus, épingles • 50 × 55 cm • © Markus Raetz / Courtesy Collection Pictet
D’ailleurs, l’idée de ce sujet doit tout à Markus Raetz. C’était en 1981 je crois, il était en vacances à Ramatuelle avec sa femme et sa fille, jouant avec des feuilles d’eucalyptus, et nous qui les avions respirées, ramassées tant de fois, n’avions jamais pressenti dans leur forme ce trait de plume avec lequel on peut dessiner un visage, visage vide qui était là en désordre sur le sol et que nous ne devinions pas. Cette apparition que l’artiste fait advenir avec si peu est la preuve de son pouvoir. En sortant de l’installation de Francis Alÿs, les visages de Raetz donc, accrochés assez haut parce qu’ils sont fragiles. Avançant dans cette nouvelle salle que l’on découvre peu à peu, trois autres œuvres complètent le sujet.
Enkū, ce nom ne vous dit peut-être rien, mais en approchant du socle sur lequel la statuette est posée, vous voyez une petite flamme, ou plutôt, en regardant mieux, un personnage en forme de flamme, dont le visage est à peine taillé dans la déchirure du bois. Nous sommes au XVIIe siècle, Enkū est un poète et un yamahoshi, un ascète qui vit dans la nature, s’en nourrit et acquiert des pouvoirs mystiques. Il fait le vœu de sculpter plus de 100 000 bouddhas. Il traverse le Japon et assiste les mourants, leur offrant les sculptures merveilleuses qu’il taille dans une branche de bûcher ou qu’il ramasse pour qu’elles accompagnent le malade dans l’autre monde. Celles-ci portent dans leur forme brûlante la consumation mystique de l’artiste.
Marc Couturier, Feuille d’aucuba, 2016
Caisson lumineux • © Marc Couturier / Courtesy galerie Laurent Godin, Paris
« Grâce aux feuilles d’aucuba, il y a peut-être plus d’étoiles sur la terre qu’il n’y en a dans le ciel. »
Marc Couturier
À côté, une autre feuille, une feuille d’aucuba de Marc Couturier. Une simple feuille réelle, intacte, un ready-made naturel présenté sur le mur. L’artiste les cueille dans les squares parisiens, il y en a partout, il les observe comme nous à l’instant et nous montre les constellations, les étoiles qu’elles portent. Il dit dans un entretien avec Paquita Chaton : « Grâce aux feuilles d’aucuba, il y a peut-être plus d’étoiles sur la terre qu’il n’y en a dans le ciel. »
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