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L’exposition imaginaire de Jean de Loisy : « Avec si peu » (Éloge de l’art frugal)

le 31 mai 2020 à 20h05

Une exposition imaginaire ? Impossible loin de mes livres, de mes amis, des artistes, confiné ! Fabrice Bousteau insiste, il faut savoir « faire avec rien », sinon à quoi auraient servi toutes ces années de passion ? Et les artistes qui nous fascinent, mus par l’impulsion créative, improvisent souvent avec ce qu’ils ont sous la main : Picasso, avec un clou et un peu de fil de fer, Jean Arp, à l’aide de quelques papiers déchirés tombés au hasard… Alors, essayons !

Marcel Duchamp, Hat Rack
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Marcel Duchamp, Hat Rack, 1917–1964

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Bois • 22 × 44 × 33 cm • Coll. Israel Museum, Jérusalem / © Vera & Arturo Schwarz Collection of Dada and Surrealist Art / Bridgeman Images

Les surréalistes, les situationnistes et les nouveaux réalistes nous l’ont appris, nos rues pour celui qui, en ville, baisse les yeux livrent des trésors – hasard des affiches lacérées, sculptures spontanées faites d’un récipient écrasé, et bien d’autres. La salle dans laquelle nous sommes est faite de ces petites pépites qui sont devenues des chefs-d’œuvre. Suspendu au plafond, c’était inévitable, le Hat Rack (1917), porte-chapeaux de Marcel Duchamp. Cette araignée de bois, accrochée assez haut et dont l’ombre étoilée est portée sur le mur, joue avec les mots dont on qualifie parfois les artistes, comme avoir une araignée au plafond ou travailler du chapeau.

Pablo Picasso, Tête de taureau
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Pablo Picasso, Tête de taureau, 1942

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Un guidon et une selle métamorphosés en taureau par le plus grand matador de l’art moderne : ce trophée iconique est aussi un hommage à l’ami Julio González.

Assemblage • 33,5 × 43,5 × 1,9 cm • Coll. & © Musée national Picasso, Paris / Photo RMN-Grand Palais / Mathieu Rabeau.

Sur l’autre mur, évidence impérieuse : la Tête de taureau de 1942. Il fallait la vivacité de l’œil de Pablo Picasso pour deviner que, dans le cadavre d’un vélo dépiécé, attendait une tête de taureau. Cette fois-là, ce fut une grâce posthume offerte par son ami le sculpteur Julio González. Alors qu’il revenait de son enterrement, Picasso trouve le guidon et la selle abandonnés. Il les fixe ensemble à l’aide d’un écrou et voilà la bête. André Malraux rapporte, dans la Tête d’obsidienne, que l’artiste lui aurait dit : « Ce n’est pas mal, hein ? Ça me plaît. Voilà ce qu’il faudrait : je jetterais le taureau par la fenêtre. Les gosses qui jouent en bas le ramasseraient. Un gosse n’aurait pas de selle, pas de guidon. Il compléterait son vélo. Quand je descendrais, le taureau serait redevenu un vélo. » Toujours, les jeux d’enfant.

Tony Cragg, Blue Moon
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Tony Cragg, Blue Moon, 1980

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Qu’il les empile ou les déploie en des fresques monochromes, les rebuts de plastique assemblés par Tony Cragg évoquent en beauté la masse folle de nos déchets, aussi chatoyants que polluants.

Assemblage d’éléments en plastique. • Coll. & © Musée d’Art moderne et contemporain Saint-Etienne Métropole / Photo Yves Bresson

Parmi les grands ramasseurs qu’il nous faut dans l’exposition, il y eut dans les années 1980 Tony Cragg. Débris glanés sur une plage ou dans les rues. Une seule règle à ce jeu, la couleur et une forme. La lune était dans le caniveau et la voici redessinée. Poésie mais aussi critique de notre société du déchet, le plastique devenu un élément du paysage. Ces jours-ci, la pollution recule, la lune réapparaît, la voici.

Tatiana Wolska, Clous perdus
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Tatiana Wolska, Clous perdus, 2014

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Née en 1977 en Pologne, Tatiana Wolska collecte depuis l’enfance ce que d’autres estiment hors d’usage, par habitude du système D. En résultent des œuvres à la poésie minimaliste, comme cette ligne, pas vraiment droite, de clous cabossés. En attente d’aucun tableau.

Vue de l’installation. Courtesy Tatiana Wolska et galerie Catherine Issert, Paris

Revenons sur nos pas, nous aurions pu manquer, installée plus bas et à l’écart du Picasso, une œuvre de Tatiana Wolska : ces clous tordus et rouillés qu’on abandonne en rageant quand on essaie de les planter dans un mur trop dur ou avec une maladresse d’amateur. Elle les aligne, ils sont rouillés maintenant, et leurs courbures accidentelles dessinent la crête irrégulière d’une vague.

Franck Scurti, Simple Stories, 20.03.2020
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Franck Scurti, Simple Stories, 20.03.2020, 2020

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Trois mégots de trois fumeurs dont on ne saura rien sinon qu’ils durent signer une attestation pour s’en griller une et se parler peut-être à bonne distance. De petits signes de vie dans un monde confiné.

Dessin et collage sur papier • Courtesy Franck Scurti et Michel Rein, Paris-Bruxelles

Enfin, plus proche de nous car réalisé le 20 mars dernier (c’est inscrit au crayon au bas de la feuille), un dessin de Frank Scurti. C’était en plein confinement. Trois mégots trouvés dans la géométrie de la ville suggèrent la conversation, respectueuse de la « distanciation sociale », de trois fumeurs. Un moment pour ne pas y penser, qui dissout la contrainte… et donc la fumée qui efface la grille.

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