L’exposition imaginaire de Jean de Loisy : « Avec si peu » (Éloge de l’art frugal)
L’exposition imaginaire de Jean de Loisy : « Avec si peu » (Éloge de l’art frugal)
Une exposition imaginaire ? Impossible loin de mes livres, de mes amis, des artistes, confiné ! Fabrice Bousteau insiste, il faut savoir « faire avec rien », sinon à quoi auraient servi toutes ces années de passion ? Et les artistes qui nous fascinent, mus par l’impulsion créative, improvisent souvent avec ce qu’ils ont sous la main : Picasso, avec un clou et un peu de fil de fer, Jean Arp, à l’aide de quelques papiers déchirés tombés au hasard… Alors, essayons !
Les moyens du bord
Joan Miró, Portrait d’une danseuse, 1928
Technique mixte sur papier • 100 × 80 cm • Coll. & © Centre Pompidou, MNAM-CCI, Dist. RMN- Grand Palais / Philippe Migeat
Miró se libère de cette période sombre par le peu et par le jeu.
Un simple doigt dans l’argile de la grotte Chauvet, quelques cintres accrochés les uns aux autres pour Man Ray, un bois flotté brûlé par le soleil, dont Roger Ackling a condensé la lumière avec du verre cassé ramassé dans la boue, quelques pierres rassemblées en cercle au cours d’une expédition pour Richard Long… Ce qu’on a sous la main permet de créer, ce sont les moyens du bord.
Le petit chien d’Alexander Calder garde la salle : une pince à linge, un morceau de fil de fer, un bout de bois, un peu d’humour, et voilà ! Nous sommes entre 1926 et 1931, l’Américain vient d’arriver à Paris. Il expose au Salon des humoristes, fabrique des jouets articulés et conçoit les 200 personnages de cirque avec presque rien, sinon de la poésie. Tous les artistes viennent découvrir ce spectacle qui inspire Duchamp, Joan Miró, Man Ray et tant d’autres. Peut-être une solution à la grande crise de doute que vit Miró ces années-là, et qu’il avait appelée « l’assassinat de la peinture ». Il se libère de cette période sombre par le peu et par le jeu. Portrait d’une danseuse (1928) : une épingle à chapeau pour le féminin, une plume pour la grâce et l’équilibre, et un bouchon de liège – fragile poème dégagé de tout appareil du scribe.
Pablo Picasso, Figures, femme et homme en fil de fer, 1931
Galvanisé par la technique de Calder, Picasso s’essaie au fil de fer, dans une version moins enchantée. Chaque torsade semble ici une douleur muette.
Fil de fer • 7,5 x 0,5 cm chaque • Coll. & © Musée national Picasso, Paris / RMN- Grand Palais / Adrien Didierjean
Pablo Picasso aussi rencontre Calder en 1931 : il visite sa première exposition à la galerie Percier, à Paris, et arrive avant le vernissage pour avoir le temps d’étudier les œuvres. La même année, il réalise ces petits personnages en fil de fer qu’il torsade simplement, tête vide comme le Saint Dominique de Matisse. Certains d’entre eux, bras écartés, sont très proches de la Crucifixion qu’il dessine à l’encre en septembre 1932. Ces petits personnages, merveilleux en ce qu’ils montrent une créativité s’emparant de tout, n’ont pas l’optimisme joyeux de ceux de Calder, mais parviennent au contraire, dans leurs contorsions douloureuses, à transmettre un sentiment tragique.
Alina Szapocznikow, Photosculpture, 1971–2007
Évoquant les peintures de Francis Bacon, cette sculpture organique est en réalité un chewing-gum mastiqué par la très grande Alina Szapocznikow.
Tirage argentique
Imprévu, c’est l’adjectif qu’aimait prononcer Apollinaire devant une œuvre qui le surprenait et l’émerveillait.
C’est aussi ce que communiquent les chewing-gums troublants d’Alina Szapocznikow. Elle pour qui le corps souffrant est le sujet constant de son travail s’identifie subitement à ces gommes qu’elle déforme. Elle les pose sur une planchette et les photographie en 1973 : « C’était l’autre jour, j’étais fatiguée, dit-elle, je m’assis et commençai à mâcher mécaniquement un chewing-gum. Alors que je lui donnais des formes bizarres dans ma bouche, je réalisai soudain quelle extraordinaire collection de sculptures abstraites naissait ainsi entre mes dents. »
Angela Detanico & Rafael Lain, Imprévu, 2019
Sémiologue et graphiste de formation, le duo brésilien a composé ici une sculpture épurée mais savoureuse : saurez-vous décrypter le mot qui se cache sous ses colonnes de morceaux de sucre ?
104 morceaux de sucre, étagère • 35 × 44 × 4 cm • Coll. particulière / Courtesy galerie Martine Aboucaya, Paris
Quittant cette salle des homoncules miraculeux, nés de si peu de matière, nous entrons dans un espace ou aucun objet n’apparaît sur les murs, ah si, en regardant mieux, une petite installation blanche des artistes Angela Detanico & Rafael Lain. Quelques cubes de sucre posés sur un tasseau de bois et, si je compte bien et que le nombre de sucres de chaque colonne correspond à une lettre de l’alphabet, apparaît le mot « imprévu ». Imprévu, c’est l’adjectif qu’aimait prononcer Apollinaire devant une œuvre qui le surprenait et l’émerveillait. D’une statue du Bénin découverte au musée du Trocadéro il écrivait : « l’objet d’art le plus imprévu et un des plus gracieux qu’il y ait à Paris ». C’était la preuve.
Jean-Luc Vilmouth, Sans titre ou le Marteau sans maître, 1979
Il semble s’être lui-même taillé une place dans l’espace de l’exposition. Lové dans sa niche, le marteau joue au ready-made. Ou quand l’outil s’émancipe et éclipse son maître, l’artiste.
Marteau, mur, édition Emmanuel Perrotin.
Imprévu aussi, le marteau de Jean-Luc Vilmouth. Quand on n’a ni clou ni marbre, il suffit de s’en servir pour faire une œuvre, en l’installant dans la niche qu’il a creusée directement dans le mur. Juste après, le visiteur admire une grande fleur (Timekeeper) de Pierre Huyghe, qui a soigneusement poncé le mur jusqu’à retrouver les couches de peinture superposées par le temps.
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Autre alchimiste de génie, Miró n’a besoin que d’une plume, un bouchon, une épingle à chapeau et tout l’espace de la page pour composer l’une des plus belles perles de l’art moderne.