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DOSSIER

Quand l’art nous reconnecte avec la nature

le 5 juillet 2022 à 17h07

C’est une tendance de fond : à l’heure de la grande angoisse écologique, les artistes nous invitent à repenser et à réenchanter notre place au sein du vivant. Comme le rêve d’une ère nouvelle, qui nous rapprocherait du végétal, de l’animal et du cosmos. Beaux Arts a rencontré les plus chamaniques de ces artistes.

Claude Lévi-Strauss l’écrivait dès les années 1960 : « On a commencé par couper l’homme de la nature, et par le constituer en règne souverain ; on a cru ainsi effacer son caractère le plus irrécusable, à savoir qu’il est d’abord un être vivant. Et, en restant aveugle à cette propriété commune, on a donné champ libre à tous les abus. » Se reconnecter avec le vivant, animal et végétal, cesser d’envisager l’homme comme un être supérieur et prendre ses distances avec l’anthropocentrisme occidental, pour se situer dans la nature et non face à elle : c’est ce que suggèrent également dans leurs écrits les anthropologues Philippe Descola et Bruce Albert.

Pablo Amaringo, Ondas de la Ayahuasca
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Pablo Amaringo, Ondas de la Ayahuasca, 2002

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Lors de ses visions causées par l’ayahusca, psychotrope fabriqué à base de plantes, l’artiste chaman convoque les entités animales et végétales, mais aussi celles de l’invisible et de l’inanimé, toutes réunies dans une ronde cosmique épousant la forme de l’ADN. scientifique.

Coll.part./ © Pablo Amaringo

Et ce que montrent les œuvres des artistes brésiliens et amérindiens d’Amazonie que la fondation Cartier collectionne depuis vingt ans, aujourd’hui à l’honneur de la saison culturelle de Lille3000, intitulée Utopia. Où l’on découvre les œuvres luxuriantes, symboliques et poétiques inspirées par la forêt tropicale de Bruno Novelli, de Sheroanawe Hakihiiwe ou du regretté Jaider Esbell, artiste et écrivain macuxi engagé dans la lutte pour les droits des Indiens du Brésil, commissaire d’une exposition d’art amérindien contemporain à la biennale de São Paulo en 2021, au cours de laquelle il est mort soudainement, à 41 ans. Sans oublier Solange Pessoa, également au Palais de Tokyo avec sa monumentale Cathedral composée d’innombrables mèches de cheveux, libérant une « énergie primordiale » de concert avec les œuvres des artistes aborigènes australiens. « Toutes ces créations très profondes nous suggèrent de remplacer les rapports de domination et subordination par ceux de parenté et d’al- liance. Elles nous enseignent une autre façon de voir le monde dont l’Occident devrait s’inspirer », note la commis- saire Daria de Beauvais, qui a travaillé avec Ariel Salleh, sociologue et militante australienne.

Thu-Van Tran, From Green to Orange #1
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Thu-Van Tran, From Green to Orange #1, 2020

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Pour le Palais de Tokyo,
la plasticienne a imaginé
un herbier immersif d’un rouge intense où l’espace
se trouve saturé de plantes hybrides toxiques, nées de mutations artificielles
et naturelles

Courtesy Thu-Van Tran et Almine Rech, Paris / Photo Rebecca Fanuele.

Ces liens profonds avec la nature, les artistes chamans les cultivent depuis la nuit des temps. Démonstration en est apportée avec « Le serpent cosmique », une autre proposition d’Utopia [imaginée par notre directeur de la rédaction], qui s’appuie sur le livre éponyme de l’anthropologue Jeremy Narby. Cet ouvrage paru en 1995 révèle que, bien avant la découverte scientifique de l’ADN en 1953, les artistes chamans le figuraient déjà sous la forme d’un serpent à double hélice… Ces visions stupéfiantes doivent autant aux puissants psychotropes ingérés lors des rituels destinés à convoquer les esprits de la forêt qu’à une intime conviction, millénaire, faisant de l’humain la partie d’un tout indissociable, interconnecté avec les autres vivants, les végétaux, les animaux, l’organique, le visible ou l’invisible, l’inanimé comme la pierre, la terre, l’eau ou le vent.

Bruno Novelli, Batalha
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Bruno Novelli, Batalha, 2022

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Peintre brésilien formé au design graphique, installé à São Paulo, il s’inspire de la foisonnante nature amazonienne pour faire éclore des images oniriques saturées de couleurs et de vie. « Je suis dans un état de fascination et d’émerveillement face à la puissance de la nature tropicale : une énorme chute d’eau qui s’écrase sur un rocher, la respiration de la forêt, les robes colorées des animaux sauvages. Tous ces éléments combinés à mon répertoire personnel, qui va des mythes d’Amazonie à la Mésopotamie ou au bestiaire médiéval, me permettent d’élaborer ensuite ma propre mythologie. Depuis plusieurs années, je travaille avec un collectif d’artistes huni kuin [peuple d’Amazonie brésilienne] dans une démarche collective où l’art et la vie se rejoignent. La connexion a été immédiate entre nous. Ils ont créé en 2013 leur groupe, MAHKU, pour faire connaître leurs œuvres et accroître leur autonomie. Je les aide dans leur projet de vendre des œuvres pour acheter des terres afin de préserver la forêt menacée. »

© Bruno Novelli. © Samuel Esteves

« Ces voix chamaniques nous font entendre que la préservation des forêts et de la vie sur la planète passe par un renoncement à notre concept utilitariste d’une « nature » séparée de l’humanité »

Il y a quelques années encore, les considérations chamaniques sur les arbres et la forêt amusaient la galerie, mais elles résonnent désormais de façon criante avec l’urgence écologique, comme le rappelait Bruce Albert dans la vibrante exposition « Nous les arbres », organisée à la fondation Cartier en 2019–2020 : « Considérer les arbres comme des sujets de droit, leur reconnaître une sensibilité, des aptitudes communicationnelles ou une influence sur le climat ne relève plus aujourd’hui de l’ordre de l’allégorie mais de la réflexion juridique et scientifique de pointe. […] Ces voix chamaniques nous font ainsi d’abord entendre que la préservation des forêts et de la vie sur la planète passe par un renoncement à notre concept utilitariste d’une « nature » séparée de l’humanité dont il faudrait se rendre « maîtres et possesseurs » jusqu’au désert, tout en en muséifiant quelques lambeaux. Elles nous enseignent également que notre hiérarchisation anthropocentrique (et même zoocentrique) du vivant doit être « remise sur les pieds » afin de redonner au végétal – auquel on ne doit pas moins que l’atmosphère – l’attention et la centralité qui lui reviennent depuis l’origine de la vie. »

Ernesto Neto, Offrande pour une nouvelle conscience
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Ernesto Neto, Offrande pour une nouvelle conscience, 2022

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Exposées dans le monde entier, les sculptures et installations de l’artiste brésilien se touchent, se traversent, se respirent et s’écoutent. En interaction avec les spectateurs et le monde du vivant, elles mêlent avec poésie humanisme, spiritualité et écologie. « Je puise mon inspiration à la source même de la vie ; cette force vitale de la nature qui nous environne mais qui palpite aussi à l’intérieur de nous. Le vent, les montagnes, la mer, les plantes, les insectes, ce qui est invisible comme la gravité ou les microbes : je les perçois comme un tout flottant pris dans une danse cosmique. Nous, les êtres vivants, fonctionnons en interdépendance, ce qui est merveilleux. C’est ce que j’essaye d’exprimer depuis de nombreuses années et qui nous apparaît de façon plus claire aujourd’hui. La pandémie a accéléré notre prise de conscience. Le cri de Greta Thunberg était une sorte de prémonition, comme un murmure de Mère Gaïa. Une trop grande partie de la société humaine reste fascinée par sa propre personne. Nous avons sombré dans une culture technologique et nous sommes effrayés par notre propre violence. Mais je reste optimiste. La Terre a déjà pris une décision : une énergie féminine est en train de grandir, bug viral envahissant la culture brutale machiste annonçant la transition vers une nouvelle ère. »
de nombreuses années et qui nous apparaît
de façon plus claire aujourd’hui. La pandémie
a accéléré notre prise de conscience. Le cri
de Greta Thunberg était une sorte de prémonition, comme un murmure de Mère Gaïa. Une trop grande partie de la société humaine reste fascinée par sa propre personne. Nous avons sombré dans une culture technologique et nous sommes effrayés par notre propre violence. Mais je reste optimiste. La Terre a déjà pris une décision : une énergie féminine est en train de grandir, bug viral envahissant la culture brutale machiste annonçant la transition vers une nouvelle ère. »

DR. © Photo Nicolas Brasseur / Courtesy Galerie Max Hetzler, Paris-Berlin.

L’anthropologue et philosophe des sciences Bruno Latour, dans son Enquête sur les modes d’existence (éd. La Découverte) remarquait lui aussi un « retour progressif aux cosmologies anciennes et à leurs inquiétudes dont on s’aperçoit soudain qu’elles n’étaient pas si mal fondées ». Considérer la forêt comme vivante dépasse le cadre symbolique. L’idée rejoint les recherches scientifiques récentes menées par la neurobiologie végétale. Les résultats, édifiants, montrent la façon dont les arbres communiquent entre eux, peuvent annoncer un tremblement de terre, protègent leur descendance des autres espèces, attirent la pluie pour la conserver au sol, parfois même poussent à l’horizontale quand ils se trouvent dans des zones où sévissent des vents violents.

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