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DOSSIER

Quand l’art nous reconnecte avec la nature

le 5 juillet 2022 à 17h07

C’est une tendance de fond : à l’heure de la grande angoisse écologique, les artistes nous invitent à repenser et à réenchanter notre place au sein du vivant. Comme le rêve d’une ère nouvelle, qui nous rapprocherait du végétal, de l’animal et du cosmos. Beaux Arts a rencontré les plus chamaniques de ces artistes.

Impensable, quand on fait la promotion d’une idée, de ne pas se l’appliquer à soi-même, au risque de perdre toute crédibilité. Les musées, autres lieux d’exposition et grands projets, ont réglé leur tempo sur celui de la transition écologique. En début d’année, lors de la présentation à la presse de son projet pour le Palais de Tokyo dont il venait de prendre la présidence, le critique d’art et commissaire d’exposition Guillaume Désanges parlait développement durable, recyclage et déclarait vouloir faire du centre d’art un gigantesque jardin avec des espaces en friche pour créer et réfléchir.

Léa Barbazanges, Feuille de cuivre
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Léa Barbazanges, Feuille de cuivre, 2008

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Aussi à l’aise avec le verre et l’aluminium qu’avec des aigrettes de pissenlit ou des feuilles de coquelicot, la plasticienne capte la beauté évanescente de la nature. « L’interdépendance entre l’humain, l’animal, le végétal, et l’impermanence des choses se trouvent au cœur de mes recherches depuis mes débuts, de façon évidente, sans que je me sois posé la question d’un lien avec la crise environnementale ou d’une approche politique. Je ne cherche pas à égaler la beauté de la nature, car c’est impossible, je me contente d’y ajouter un petit plus pour la révéler. Il y a beaucoup de matériaux [cristal, verre, aluminium, marbre, végétaux…] sur lesquels je travaille dans mon atelier, parfois des années durant, mais seuls quelques-uns acquièrent le statut d’œuvres d’art. Pour cela, il doit se produire un déclic entre la matière et le spectateur, comme si ce dernier se sentait soudain obligé d’en prendre soin. »

© Léa Babazanges / Photo Émilie Vialet. © Photo Guillaume Gre�ff

Pendant ce temps, le prestigieux Pritzker Prize était remis à Diébédo Francis Kéré, qui travaille depuis ses débuts sur les ressources et traditions du Burkina Faso, soulignant la capacité de l’architecture à fertiliser l’économie et à souder les gens. Art Paris se targuait d’être la première foire d’art « écoconçue » et le Centre Pompidou revendiquait le titre de premier établissement écoresponsable, pendant que son antenne à Metz rejouait, en partie, la biennale de Taipei, imaginée par Bruno Latour à Taïwan, trop peu vue en raison de la pandémie.

À Lille, le Palais des beaux-arts met en avant la dimension écoresponsable de son exposition « La forêt magique », élaborée en réemployant 65 % des éléments de la scénographie du précédent parcours, limitant le nombre d’œuvres et privilégiant des origines géographiques proches. Le résultat n’en a nullement pâti, fidèle à la pensée du botaniste Francis Hallé auquel le musée rend hommage via une installation multimédia : son manifeste pour recréer une forêt primaire en Europe de l’Ouest – impliquant l’absence de présence humaine pendant sept siècles – constitue un magnifique espoir pour les générations futures.

Prune Nourry, Anima
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Prune Nourry, Anima, 2016

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Alors qu’elle travaille à une sculpture immersive et écoresponsable à Château La Coste, Prune Nourry évoque aussi son installation Anima, réminiscence de ses voyages dans la jungle mexicaine. « Cette œuvre évoque une figure du peuple maya exposée dans un zoo humain en 1937. J’avais réalisé une tête géante en argile mélangée à du sable et de la paille. Ce projet interrogeait la frontière entre l’humain et l’animal, le naturalisme et l’animisme, l’inanimé et l’animé, notre vision occidentale hiérarchisée… D’où la pupille à travers laquelle
on découvrait l’œuvre : elle invitait à se glisser dans la peau de l’autre. Ce lien à la nature est exploré d’une autre manière avec Mater Earth, projet sur lequel je travaille à Château La Coste. Le titre nous ramène à l’urgence de prendre en considération la Terre (« Earth matters »). Sa conception devait avoir le moins d’impact possible sur l’environnement. À partir de la terre locale, nous avons donc fabriqué des briques non cuites. Les fondations sont en pierre et non en béton, beau matériau mais qui a un gros impact écologique. Les ingénieurs ont cherché des solutions au fil du projet, le but étant aussi d’inspirer des professionnels à réfléchir à de futures constructions plus naturelles. »

© franklinburger / Courtesy de Prune Nourry. © Adagp, Paris, 2022

La curatrice Daria de Beauvais s’inscrit elle aussi dans le temps long : « « Réclamer la terre » [actuellement au Palais de Tokyo] n’est pas un aboutissement, c’est un début. Le sujet est trop important pour passer à autre chose. Des artistes tels Kate Newby, Megan Cope et D Harding nous apprennent à aborder les choses autrement. Plusieurs œuvres réalisées pour l’exposition ont été coproduites avec d’autres institutions et nombre d’entre elles utilisent des matériaux recyclables. » Kate Newby récupère des matériaux bruts locaux et met à contribution les talents des manufactures et ateliers artisanaux dans des œuvres jouant sur l’ambivalence de la brique, du verre ou de la porcelaine, à la fois solides et fragiles.

Chloé Jeanne, Prototaxite enroulé
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Chloé Jeanne, Prototaxite enroulé, 2021

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Il y a ceux qui mettent la poussière sous le tapis et d’autres qui n’hésite pas à y faire pousser des champignons. Comme Chloé Jeanne qui explore la poétique des biomatériaux dans ses créations expérimentales.

© Photo Erika Hokanson / Courtesy Prune Nourry. Courtesy Fondation Laccolade-Institut de France / Photo Martin Argyroglo. © Adagp, Paris, 2022

D’autres vont jusqu’à créer leurs propres matériaux, à l’image de Chloé Jeanne, cultivatrice de champignons et autres organismes vivants qui prennent possession d’objets du quotidien dans d’étranges sculptures, ou Diana Scherer, qui élabore avec des biologistes une somptueuse dentelle éphémère basée sur le développement rapide des racines de certaines espèces de plantes. Quant à Brandon Ballengée, artiste, biologiste et militant écologiste qui nous avait stupéfiés avec ses radios de batraciens dégénérés à cause de la pollution, il a lancé le projet « l’Atelier de la nature ». L’idée: transformer des terres cultivées de Louisiane en réserve naturelle pour y réintroduire des espèces endémiques. Qui a dit que l’art était non essentiel ?

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