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Daria de Beauvais, commissaire de l’exposition “Réclamer la terre” au Palais de Tokyo
© François Bouchon
L’exposition « Réclamer la terre », que vous avez conçue avec les conseillers scientifiques Ariel Salleh et Léuli Eshrāghi, souhaite « s’éloigner d’une vision eurocentrique du monde » : qu’est-ce que l’eurocentrisme ?
Daria de Beauvais : « L’idéologie eurocentrique est celle qui fait de l’Europe et de l’Occident la norme du jugement de l’Histoire. C’est un discours dominant qui réduit au silence les autres voix. Pour Ariel Salleh, c’est un système de croyance qui permet de prétendre que « tout ce qui est autre peut être utilisé et éliminé à sa convenance », et de « remanier la nature au gré de la volonté de l’Homme ». « Réclamer la terre » est un projet de recherche que je mène depuis plusieurs années. Tout est parti des artistes (14 au final, dont un duo et un collectif), mais j’ai sollicité l’accompagnement d’Ariel Salleh, sociologue australienne et écoféministe importante qui a, dès les années 80, participé à différentes luttes – contre le nucléaire, pour la protection de l’environnement… J’ai aussi demandé les conseils de Léuli Eshrāghi, qui est d’origine samoane, persane et chinoise, et qui vit entre l’Australie et le Canada : Léuli est artiste, chercheur.e, commissaire d’exposition, poète et travaille sur les questions autochtones. Je trouvais important d’avoir des recherches, points de vue, paroles autres que les miens.
Léuli Eshrāghi, conseiller scientifique de l’exposition « Réclamer la terre », 2019
© Rhett Hammerton
Comment l’eurocentrisme imprègne-t-il le monde de l’art et ses discours ? Comment, en tant que commissaire d’exposition européenne, avez-vous tenté de déconstruire votre propre regard ?
« Dans de nombreuses traditions autochtones, tous les êtres vivants sont parents : l’être humain n’est pas au-dessus mais parmi les autres… »
Ce projet est né entre autres de mon premier voyage en Australie en 2018 : j’ai fait une soixantaine de visites d’ateliers d’artistes, à différents endroits du pays, et notamment d’artistes d’origine aborigène. Une rencontre m’a marquée : un artiste m’a expliqué que son travail consistait à retrouver son identité. Car durant la colonisation de l’Australie par le Royaume-Uni, dès la fin du XVIIIe siècle, les populations aborigènes ont été massacrées, leur culture a été annihilée, de nombreuses langues ont disparu. Il y a eu une volonté de faire de l’Australie une nation blanche. Beaucoup d’enfants aborigènes ont été enlevés et placés dans des familles blanches. Il s’agissait de mélanger les populations et de faire disparaître les Aborigènes… J’ai trouvé extrêmement fort qu’un travail artistique puisse servir à retrouver son identité, ses racines. Cela m’a donné de quoi réfléchir : j’ai commencé à faire des recherches, développé différents projets, comme l’exposition de Jonathan Jones en 2021 au Palais de Tokyo, en partenariat avec Artspace à Sydney. J’ai rencontré des artistes qui ont d’autres relations au monde et au vivant. Dans de nombreuses traditions autochtones, tous les êtres vivants sont parents : l’être humain n’est pas au-dessus mais parmi les autres… Nous avons beaucoup à apprendre de ces modes de pensée.
Cette vision dominante a invisibilisé nombre de cultures : vous évoquez désormais un « besoin de réparation, de soin et de guérison des cultures autochtones discréditées par le colonialisme ». Pourriez-vous nous en dire plus sur ces notions de réparation, de soin et de guérison ?
C’est l’une des bases du travail de Léuli Eshrāghi, qui est actuellement en résidence à la Cité des Arts à Paris : ces cultures doivent exister, doivent revenir sur le devant de la scène et ont besoin d’être soignées parce qu’elles ont été violentées. Il faut sortir de notre vision eurocentrique : il y a différents modes de pensée, différentes formes d’art, qui doivent coexister.
Les montrer, c’est donc en prendre soin, voire les guérir ?
Je ne prétendrais pas les guérir car ce serait un peu ambitieux, voire arrogant, mais cette idée de soin est importante. L’un des plus beaux compliments que j’ai reçus lors du vernissage vient d’artistes d’origine autochtone, qui m’ont dit : « Merci pour cette invitation, nous nous sommes sentis respectés, en confiance. » Être montrés dans un contexte international sans être labellisés « art aborigène », insérés dans un lieu d’envergure, était pour eux très important. Lorsqu’on parle d’« art aborigène », le public pense tout de suite à une certaine forme d’art, mais il y a d’autres façons de faire.
Kate Newby, Lots to do here, Vue de l’exposition « Réclamer la terre », Palais de Tokyo, Paris, 2019
Argile, verre trouvé, dimensions variables • Palais de Tokyo / © Aurélien Mole
Avez-vous adopté une méthode de travail et de recherche singulière ?
Ma méthode de travail en tant que commissaire est de toujours partir des artistes. Il ne s’agit pas de s’intéresser à un thème puis de chercher des artistes, c’est l’inverse. Je fais un aparté : pour cette exposition, mes recherches ont suivi quatre grands axes : l’écoféminisme, l’écologie au sens large, les relations avec le vivant dans un contexte anthropologique – notamment Philippe Descola qui a beaucoup écrit sur cette idée de dépassement de la dichotomie entre nature et culture [son livre, et beaucoup d’autres, est en libre accès au niveau 1 du Palais de Tokyo, où a été installée une mini-bibliothèque thématique, NDLR] – et enfin, la question autochtone et le post-colonialisme. Tout s’est fait en discutant avec les artistes.
Qui sont les artistes que vous avez invités ? Comment les avez-vous choisis, comment les connaissiez-vous ?
« Le soutien aux artistes, ce n’est pas seulement les inviter à faire une exposition, mais c’est aussi regarder leur travail dans le temps, les accompagner. »
J’ai toujours un dialogue au long cours avec les artistes. Par exemple, j’avais déjà invité D Harding, artiste non binaire australien.ne d’origine aborigène, pour la 15e Biennale d’art contemporain de Lyon en 2019. J’ai réitéré l’invitation au Palais de Tokyo, l’occasion de réaliser une grande peinture murale in situ. Cela fait plusieurs années que j’échange avec l’artiste néo-zélandaise Kate Newby, qui est intervenue tant à l’extérieur qu’à l’intérieur du Palais de Tokyo. Je connais également depuis longtemps Thu-Van Tran, la seule artiste de l’exposition basée en France. Le soutien aux artistes, ce n’est pas seulement les inviter à faire une exposition, mais c’est aussi regarder leur travail dans le temps, les accompagner, visiter leur atelier, leur écrire un texte pour une publication… Il y a aussi des personnalités que j’ai rencontrées plus récemment, en faisant des recherches spécifiquement pour l’exposition. Deux d’entre elles m’ont été présentées par Léuli Eshrāghi : Sebastián Calfuqueo, artiste Mapuche du Chili, et Asinnajaq, Inuk du Canada.
Thu-Van Tran, De Vert à Orange – Espèces Exotiques Envahissantes, vue de l’exposition « Réclamer la terre », Palais de Tokyo, Paris
Photographie, alcool, colorant, rouille • Palais de Tokyo / © Aurélien Mole
L’exposition veut aborder tout à la fois l’écologie, le féminisme, le socialisme et les politiques autochtones : comment les concilier ?
Votre question me permet de citer Ariel Salleh, avec une phrase extraite de son livre Ecofeminism as Politics, fondateur pour ce projet [publié en 1997, pas encore traduit, NDLR] : « Rassembler écologie, féminisme, socialisme (au sens anglo-saxon du terme) et politiques autochtones signifie renoncer à la vision eurocentrique pour adopter un regard véritablement global. » Ce qu’elle dit ici, c’est que les luttes écologique, autochtone, post-coloniale, féministe n’en forment qu’une, résultat d’une société patriarcale, capitaliste, extractiviste.
Megan Cope, Untitled (Death Song), Vue de l’exposition “Réclamer la terre”, Palais de Tokyo , Paris, 2020
Palais de Tokyo / © Aurélien Mole
Qu’est-ce que ce « regard global » ?
« Il n’y a pas de « planète B » : faisons en sorte de rester sur la planète A sans totalement la détruire, et nous autodétruire. »
Cette idée de « regard global » revient à votre première question : c’est sortir de l’eurocentrisme pour avoir une vision plus ouverte, sortir de sa propre culture. Par exemple, comment en tant que commissaire européenne je change mon mode de pensée. Il s’est agi pour moi d’un voyage intérieur. J’étais déjà sensible à ces questions et ne partais pas de zéro, mais il s’agissait, petit à petit, d’abandonner certains réflexes, certaines façons de voir le monde. Échanger avec les conseillers scientifiques a été très important. J’avais cette idée d’être dans le respect, tout en gardant ma position de commissaire française qui travaille pour une grande institution française. En ouvrant le débat, et en partageant avec le public les recherches d’artistes qu’on ne voit pas ou peu en France et même en Europe.
Quel rapport à la terre, au vivant et au monde avez-vous voulu faire apparaître au fil de l’exposition ? Qu’espérez-vous que vos visiteurs en retiennent ?
Yhonnie Scarce, Cloud Chamber, vue de l’exposition « Réclamer la terre », Palais de Tokyo, Paris, 2020
1000 ignames en verre soufflé, acier inoxydable n fil renforcé, dimensions variables • Palais de Tokyo / © Aurélien Mole
Ce qui m’intéresse, c’est que de questionner notre présence humaine dans cette époque que l’on appelle l’anthropocène, une époque où la Terre a été profondément modifiée par l’action humaine – période extrêmement courte mais destructrice… J’aime l’idée d’arrêter de penser que nous sommes « au-dessus », pour considérer que nous sommes « parmi ». Je citerai Rachel Carson, qui a écrit en 1962 Printemps silencieux, un ouvrage fondateur de l’écologie dans lequel elle parle de la « communauté du sol ». Nous faisons partie de cette communauté. L’idée est d’accepter que la Terre ne soit pas une ressource agricole, ni une source de richesse… Enfin, elle en est une, mais il faudrait en profiter dans un respect mutuel. Il n’y a pas de « planète B » : faisons en sorte de rester sur la planète A sans totalement la détruire, et nous autodétruire, les êtres humains étant les premiers à en pâtir. Beaucoup d’espèces étaient là avant nous et seront là après nous…
On finit sur ça ?
Peut-être pas, car c’est une exposition qui pose des choses, parfois menaçantes, parfois inquiétantes, mais j’aimerais que les visiteurs en retiennent de la joie, car elle s’est faite avec beaucoup d’enthousiasme… J’ai envie qu’ils sortent de là transformés. Oui, c’est un peu ambitieux (rires) ! »
Réclamer la terre
Du 15 avril 2022 au 4 septembre 2022
Palais de Tokyo • 13, avenue du Président Wilson • 75116 Paris
www.palaisdetokyo.com
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