Quand l’art polysensoriel devient immersif et jouissif
Quand l’art polysensoriel devient immersif et jouissif
À l’heure du virtuel et du métavers, les artistes veulent plus que jamais reconnecter notre corps au réel et à l’art en proposant une multitude d’expériences qui activent physiquement nos cinq sens. Panorama de créations ultrasensitives et désirables qui renouent avec l’idée d’œuvre d’art totale.
QUAND L’ART EXCITE TOUS LES SENS
2. Ouvrir l’art (et les visiteurs) à une nouvelle dimension
Non satisfaits d’avoir su fusionner nos cinq sens dans des œuvres pluridisciplinaires aux ambitions démesurées, les artistes sont partis explorer les confins d’une nouvelle dimension, guidés par un sixième sens, qui serait celui de l’intuition. Dans son traité De l’âme, Aristote développait déjà une théorie de la perception en évoquant un « sens commun » différent des autres mais inséparable de leur activité, destiné à percevoir le monde sensible. C’est lui, assurément, qui est sollicité lorsqu’on pénètre dans les chambres de Dominique Gonzalez-Foerster, lieux conçus comme un espace mental dont l’atmosphère particulière, faite de lumières, sons et musiques, suscite des envies de méditation, d’introspection, d’oubli de soi, ou fait émerger des souvenirs inattendus.
Dominique Gonzalez-Foerster, Repulse Bay, 1999
vue de l’exposition à la galerie Jennifer Flay, Paris • Courtesy Dominique Gonzalez-Foerster. © Adagp, Paris, 2022.
Il y a vingt ans, elle avait envoûté avec son Cosmodrome, où dans une obscurité totale, bercé par une musique du compositeur Jay-Jay Johanson, les pieds enlisés dans du sable noir, percutant parfois des visiteurs aussi perdus que soi, on pouvait assister à la naissance d’étoiles, jaillissements de points lumineux dans une nuit sans lune. Son installation cosmique éclairait d’un nouveau jour cette pensée de Gilles Deleuze et Félix Guattari dans Qu’est-ce que la philosophie ? : « On peint, on sculpte, on compose, on écrit avec des sensations. » Et d’ajouter que l’œuvre d’art est « un pur être de sensation », un ensemble de « percepts et d’affects qui valent par eux-mêmes et excèdent tout vécu ». C’est probablement cette caractéristique qui a fait le succès, inattendu, de l’exposition complexe organisée par Pierre Huyghe en 2013 au Centre Pompidou à Paris : rétrospective atypique où l’on croisait un chien à patte rose, une patineuse et des abeilles, le parcours n’étant que « pure sensation ». Il plongeait le public dans un futur proche menaçant qui, par effet de ricochet, soulignait l’étrangeté du présent, et le confrontait aux sentiments ambivalents de son intuition face à ce qui était en train d’advenir. Difficile ensuite de mettre des mots sur ce qui existait réellement alentour.
Peter De Cupere, Smoke Cloud, 2013
Pas si poétique, cette installation olfactive reproduit l’odeur des gaz d’échappement pour nous mettre le nez dans
les problèmes de pollution.
odeur de pollution atmosphérique, coton synthétique, métal, bois, époxy, polyester, escabeau. Prochaine exposition : Lille3000, de mai à octobre • © Peter de Cupere / @olfactoryart.
Aussi diverses dans leurs formes que dans leurs démarches, les oeuvres d’art polysensorielles ont en commun de happer le visiteur. Il faut les vivre, s’y perdre pour tenter ensuite d’en cerner, en vain, le caractère insaisissable et indicible. Rien d’étonnant à ce que, dans nos sociétés matérialistes pressurisées, ces œuvres immersives connaissent un tel intérêt. Elles sont comme un refuge, un rêve éveillé, un voyage hors du temps, la promesse d’un autre monde. Dans son installation vidéo monumentale présentée en 2016 au Palais de Tokyo, inspirée par deux phénomènes physiques inexplicables – la perception de sons émis par les aurores boréales et l’apparition d’une formation lumineuse en Alaska –, Clément Cogitore, jonglant entre une démarche scientifique et les croyances inuites, plongeait le public dans la poésie d’images stratosphériques accompagnées par une voix polyglotte et des sons planants composés par Francesco Filidei et Lorenzo Bianchi Hoesch. Jouant elle aussi sur l’éblouissement, Ann Veronica Janssens sait perturber nos sens avec ses espaces envahis d’une lumière intense où l’on peine à se repérer, obligé d’avancer en tâtonnant, avant de trouver son propre cheminement.
Chez des artistes un peu « savants fous » sur les bords, l’espace d’exposition se transforme en un véritable écosystème. Daniel Steegmann Mangrané, passionné de biologie et d’anthropologie, amoureux de la forêt amazonienne, crée ainsi des sortes de cellules immersives organiques qui unissent le spectateur au végétal, impliquant son corps autant que son esprit pour ressentir son environnement. Cette approche phénoménologique de la perception implique directement le visiteur dans l’œuvre. Il n’est plus seulement contemplateur ni observateur de l’objet d’art, il le pénètre, en devient même parfois l’acteur. La question de l’interaction œuvre/public est au cœur du travail de Piero Gilardi. Dans l’installation Pulsazioni, il rend compte des battements cardiaques du visiteur. Des capteurs fixés à l’index lui prennent le pouls avant de le restituer de façon sonore dans des rochers factices, qui s’animent soudain, comme dotés du souffle de la vie.
Renverser l’idée d’oeuvre d’art
Installations lumineuses aveuglantes, jeux optiques hypnotiques, chambres silencieuses méditatives, environnements abstraits vertigineux, sollicitant le corps et l’être tout entier du « regardeur » : l’immersion est le maître mot de ces créations qui déjouent les codes de l’exposition et renverse l’idée d’œuvre d’art. Enclenché par Dada, Marcel Duchamp et les surréalistes, le processus s’intensifie dans les années 1960. Le collectif Grav (Groupe de recherche d’art visuel), fondé par François Morellet, conçoit des espaces expérimentaux ludiques délirants comme autant d’obstacles physiques à franchir.
Jesús-Rafael Soto, Pénétrable BBL bleu, 1999
Sollicitant l’ouïe et le toucher, les volumes que Soto développe depuis les années 1970 adoptent toutes les formes et s’adaptent à tous les espaces.
vue de l’exposition « Chronochrome » (2015), galerie Perrotin, Paris • © Soto / photo Livia Saavedra / Courtesy Perrotin, Paris. © Adagp, Paris, 2022.
« Le Pénétrable est la concrétisation de l’idée qui a nourri ma pensée sur l’état de plénitude totale de l’univers, rempli par les relations. […] C’est la révélation de l’espace sensible. »
Jesús-Rafael Soto, 1967
La dimension participative – la fameuse interactivité dont les musées et institutions culturelles font florès aujourd’hui – est également au cœur des Chromosaturations (chambres de couleurs lumineuses saturées) de Carlos Cruz-Diez et des Pénétrables en tiges métalliques ou souples de Jesús-Rafael Soto que le visiteur traverse, faisant dire à l’artiste : « Il n’y a plus de spectateurs, il n’y a que des participants. » Lygia Clark va plus loin encore : A casa é o corpo (« La maison est le corps », 1968), tunnel de 8 mètres de long aux murs malléables et miroirs déformants, évoque des états de « pénétration, ovulation, germination et expulsion ». Grande observatrice des phénomènes perceptifs et émotionnels, l’artiste brésilienne considérait que « l’œuvre consiste dans l’acte de faire l’œuvre même ; vous et elle devenez indissociables ».
C’est précisément ce que cherche à faire Olafur Eliasson dans ses installations lumineuses, où le visiteur parcourt un kaléidoscope géant fait de miroirs démultipliant son propre reflet ou joue avec son ombre déclinée en silhouettes de différents coloris. Un artiste comme James Turrell s’impose, lui, en démiurge et propose de faire l’expérience du « bien-être au monde » dans des espaces beaux comme des songes, avec vue imprenable sur la Voie lactée. Anthony McCall n’hésite pas non plus à nous confronter à l’impalpable avec ses « lumières solides », dessinant des volumes dans l’espace grâce à une source lumineuse projetée dans l’obscurité, que la poussière d’air rend visible. Les manières d’immiscer le spectateur au cœur de l’œuvre semblent infinies. Si certaines prennent la forme d’ambiances lumineuses vaporeuses, d’autres nous plongent dans la réalité de la matière, créant des lieux improbables entre 4e dimension et œuvre d’anticipation.
Olafur Eliasson, Your Uncertain Shadow (Colour), 2010
Une installation multisensorielle qui fait sortir le spectateur de l’ombre pour vivre une expérience ludique et onirique.
HMI lampes, verre, aluminium, vue d’installation au Studio Olafur Eliasson, Berlin • © 2010 Olafur Eliasson / Photo María del Pilar García Ayensa / Studio Olafur Eliasson Thyssen-Bornemisza Art Contemporary Collection, Vienna.
Théo Mercier proposait cet été, pendant le festival d’Avignon, de suivre un enfant et des performeurs dans un désert postapocalyptique surgi dans les sous-sols de la Collection Lambert. Un mirage qui nous faisait évoluer dans un paysage imaginaire et pourtant bien réel dans sa matérialité, celle d’une architecture de sable. Comme si la nature reprenait ses droits, les matériaux naturels envahissent les musées et lieux culturels par la grâce d’artistes tels que Henrique Oliveira, dont les œuvres organiques semblables à des racines paraissent sans limite, ou encore Giuseppe Penone. La magie de son installation Respirare l’ombra (« Respirer l’ombre »), créée il y a vingt ans, opère toujours. Les feuilles de laurier tapissant les murs du musée national d’Art moderne à Paris ont beau sécher et perdre leur parfum au fil du temps, leur puissance d’évocation demeure intacte. Une expérience esthétique impliquant le corps entier et mobilisant tous les sens, qui, ici encore, impose la figure de l’artiste en chaman, comme le définissait récemment Edgar Morin dans nos pages. Un être extraordinaire, capable de communier avec les forces de la nature, dialoguer avec les esprits et ouvrir les portes d’univers intangibles.
Dominique Gonzalez-Foerster
Du 14 avril 2022 au 4 septembre 2022
Trois lieux, trois atmosphères et une multitude de possibilités, il fallait au moins cela pour la prêtresse du 6e sens, Dominique Gonzalez-Foerster. Après Vienne, où elle a réuni les héros et héroïnes de son panthéon personnel, puis Paris où elle a transformé la galerie Crousel en «chambre humaine et planète rose», elle prend possession de la Serpentine Gallery à Londres pour y inaugurer son surnaturel «Sensodrome».
Serpentine Galleries • Kensington Gardens • W2 3XA London
www.serpentinegalleries.org
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Entre rêve obsédant et 4e dimension, souvenir enfoui soudain réapparu et scène cinématographique, les chambres de l’artiste plongent le spectateur dans les méandres de son monde intérieur et dans un flot de sensation inattendues.