Qu’est-ce que la beauté aujourd’hui ?
Qu’est-ce que la beauté aujourd’hui ?
Sondage exclusif
Le beau vu par les Français
Que pensent nos concitoyens de la beauté dans l’art ? Le beau est-il une qualité comme les autres pour apprécier une œuvre ou un artiste ? Pour y répondre, nous avons commandé un sondage dont les réponses s’avèrent aussi inattendues qu’étonnantes. Analyse.
1. L’art ne doit pas forcément être beau
Désormais, pour la majorité des Français (à 58 % contre 42 %), une œuvre d’art n’est pas obligatoirement belle. La beauté n’est qu’une qualité parmi d’autres. Cette notion n’a, cela dit, pas encore totalement disparu puisqu’on parle encore de « beaux-arts » pour désigner les arts visuels.
Pensez-vous qu’une œuvre d’art doit forcément être belle ?
Sondage Harris Interactive pour Beaux Arts Magazine
Jamian Juliano-Villani, The Entertainer, 2015
© Courtesy Jamian Juliano-Villani et Tanya Leighton, Berlin.
2. Une œuvre d’art peut être belle en étant provocante et de mauvais goût
Pour 54 % des Français, une œuvre a droit au mauvais goût et peut jouer la provocation tout en restant belle – en témoigne le succès d’un Jeff Koons ou d’un Damien Hirst. Une évidence chez les jeunes, qui sont 77 % à le penser, bien plus que leurs aînés, puisque le chiffre va décroissant selon les générations, les plus de 50 ans n’étant pas d’accord à 60 %.
Une œuvre d’art provocante ou flirtant avec le mauvais goût peut-elle être qualifiée de belle ?
Sondage Harris Interactive pour Beaux Arts Magazine
3. La peinture idéale est un paysage
Les Français seraient-ils misanthropes et prudes ? Pour 45 % d’entre eux, une peinture qui incarne la beauté serait un paysage. Beaucoup plus qu’un visage (20 %), qu’un nu ou une œuvre abstraite (à peine plus de 10 %). Un goût partagé dans le monde entier, comme l’avait montré une expérience menée il y a dix ans [lire BAM n° 300] par deux artistes russes pince-sans-rire, Komar & Melamid. Ceux-ci avaient compilé des sondages internationaux pour concevoir le tableau parfait : un paysage totalement stéréotypé !
À votre avis, la beauté qui se dégage d’un tableau représente le plus souvent :
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Komar & Melamid, America’s Most Wanted, 1994
© Courtesy Komar & Melamid et Ronald Feldman Gallery, New York
4. La photographie est l’art qui incarne au mieux la beauté
La photo devance la peinture de peu (32 contre 31 %) quand il s’agit d’incarner la beauté – une question de génération encore, puisque la peinture arrive en tête à 37 contre 26 % pour les plus de 50 ans. Un résultat qui remet aussi sérieusement en cause la notion d’unicité de l’œuvre d’art. La sculpture arrive en 3e position, suivie du dessin ex aequo avec la performance. L’installation et la vidéo remportent, quant à elles, peu de suffrages, même si la dernière bénéficiait d’un vif intérêt de la part des institutions à l’aube des années 2000. Le public n’a pas suivi.
À l’aide de quelle forme d’expression les artistes réussissent-ils le plus souvent à incarner la beauté ?
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5. La beauté d’une œuvre dépend du plaisir qu’elle procure
Émotion et plaisir : c’est ce qui rend belle une œuvre pour 96 % des personnes interrogées, soit presque la majorité absolue. Apprécier la beauté d’une œuvre dépend aussi de l’état d’esprit du moment (à 89 % des sondés) et, même si Kant affirmait « Est beau ce qui universellement plaît sans concept », les Français estiment au contraire, à 60 %, que sa perception dépend du niveau d’éducation du spectateur.
Selon vous, la perception de la beauté d’une œuvre dépend :
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6. La Fondation Vuitton et le Quai Branly sont les architectures récentes les plus séduisantes
L’effet Guggenheim est toujours aussi vivace : Frank Gehry, inventeur d’un modèle d’architecture à succès, continue de séduire tous azimuts, la fondation Louis Vuitton étant la plus appréciée avec 22 % des suffrages. Il est suivi de près (20 %) par une autre star de l’architecture, Jean Nouvel, qui, avec le musée du quai Branly-Jacques Chirac, lui vole la vedette auprès des 15–34 ans, plus sensibles (à 20 % contre 18 % et 25 % contre 20 % ) à sa construction qu’à celle de Gehry. C’est peut-être parce qu’ils incarnent eux aussi le fameux geste architectural que les Docks – Cité de la mode et du design, vaisseau vert fluo amarré aux quais de Seine, arrivent en bonne position, talonnés par le Louvre-Lens, plus discret, puis par le Mucem de Rudy Ricciotti. Les Confluences à Lyon (au style trop monumental ?) ou les Turbulences à Orléans (trop futuristes ?) ne séduisent pas.
Les architectures de musée qui incarnent le mieux la beauté
Photo D. James Dee. DR. © Gardel Bertrand / hemis.fr. © Chicurel Arnaud / hemis.fr. © Colin Matthieu / hemis.fr. © Soberka Richard / hemis.fr. © Colin Matthieu / hemis.fr. © Guiziou Franck / hemis.fr.
Quelle architecture de musée récente incarne le mieux la beauté ?
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7. La beauté est féminine et transgenre
Dans ce domaine, le féminin l’emporte largement sur le masculin. Même si la majorité estime que la beauté est unisexe, dès qu’il s’agit de choisir, la femme emporte les suffrages (39 % contre 4 % pour l’homme) ! L’écart est encore plus marqué chez la gent masculine, pour qui la beauté est féminine à 46 % (une vision assez conservatrice de la femme en Vénus inaccessible et envoûtante). Signe d’une nouvelle époque, 10 % considèrent toutefois que la beauté est transgenre.
Si la beauté avait un sexe, quel serait-il ?
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8. L’artiste doit donner du sens à la société
Le plaisir esthétique est indissociable de celui de l’esprit. Si l’artiste doit créer de belles œuvres, il doit surtout être un observateur de la société, interagir avec elle, parfois la devancer. Une considération très présente chez les jeunes générations (moins de 35 ans) qui estiment qu’une œuvre doit donner du sens à la société (28 %) et inventer de nouvelles formes de pensées (26 %). Et ce, sans forcément jouer les rebelles (puisque l’ensemble estime à seulement 6 % que c’est son rôle).
Quel rôle attribuer à l’artiste en ce début de millénaire ?
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9. La mondialisation n’a pas modifié le goût des Français
La mondialisation a permis aux Français de découvrir, dans le cadre des multiples biennales ou foires, de nouveaux artistes venus de Chine, d’Inde ou d’Afrique, jusque-là peu représentés dans nos musées. Cela a-t-il contribué à ouvrir leurs horizons et à élargir leurs champs d’intérêt ? Pas si sûr, puisque, pour 56 % d’entre eux, cette découverte n’a pas vraiment eu d’impact sur leurs goûts. Seuls 9 % sont convaincus du contraire, chiffre à relativiser, car cette influence peut mettre du temps à s’installer dans les esprits.
Pensez-vous que, depuis les quinze dernières années, le développement de l’art mondial a fait évoluer votre goût et votre conception de la beauté ?
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Subodh Gupta, Spill, 2007
© N. Borel photo. Courtesy Saatchi Gallery, Londres.
10. La beauté est partout… à condition d’ouvrir l’œil
Oui, la beauté nous entoure, estime une majorité de sondés (88 %) et elle conduit droit au bonheur (86 %), même si elle est de plus en plus absente du monde actuel (52 %). Il faut donc prendre la peine de la chercher dans une société saturée d’images en tous genres, sollicitant non-stop nos rétines.
Êtes-vous d’accord avec les affirmations suivantes :
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11. Les œuvres les plus chères ne sont pas forcément les plus appréciées
Les œuvres les plus chères sont-elles considérées comme les plus belles ? Nous avons sélectionné ici les dix records de vente d’art contemporain pour l’année 2016. Alors, le goût des Français correspond-il à celui du marché de l’art international ? Pas exactement. L’ensemble illustre un goût plutôt classique, qui n’a rien d’excentrique ou d’original. La rétrospective que consacre le Centre Pompidou à David Hockney fera partie des expositions les plus fréquentées de Beaubourg en 2017. Rien d’étonnant, donc, à ce que l’artiste figure en tête de ce palmarès, avec son grand paysage immersif qui correspond parfaitement à l’idée de quiétude et de bonheur associée à la notion de beauté. Maurizio Cattelan, quant à lui, arrive en deuxième position avec cette silhouette juvénile, agenouillée de dos, en pleine prière, baignée d’un halo de lumière… Mais il y a un piège, digne du roi de la provocation, dans lequel la majorité des personnes interrogées sont tombées (comme le font les spectateurs lorsqu’ils découvrent cette œuvre). Car, lorsqu’on s’approche, le personnage de cire a les traits d’Hitler, le mal en personne. Et bientôt la scène étrange vire au cauchemar. Une sculpture choc, dérangeante, qui soulève aussi la question de la reproduction de l’œuvre d’art et de sa photogénie potentielle. Dans un registre opposé, Ruzhuo Cui propose un paysage enneigé dans la pure tradition chinoise, confirmant une fois encore que beauté universelle rime avec éléments naturels. S’il s’agit de la création la moins subversive, elle est aussi la plus chère et représente un nouveau record pour une œuvre chinoise contemporaine.
Les œuvres jugées les plus belles
© Christies Limited 2017 / Sotheby’s / Poly Auction © ADAGP
En quatrième position, les Français ont encore jeté leur dévolu sur un paysage, vue plongeante et énigmatique d’une maison perdue signée Peter Doig, puis sur une toile figurative représentant deux nus féminins tout droit sortis de l’esprit débridé de John Currin. On retrouve ensuite l’Allemand Gerhard Richter, très plébiscité ces dernières années par le marché, avec un tableau de sa période abstraite (deuxième œuvre la plus chère), où l’artiste donne à voir la matière brute, le geste créatif. Il est suivi par une autre vedette du marché, le sulfureux Richard Prince qui met en scène une nurse d’un genre un peu particulier. En revanche, si Jeff Koons, autre star internationale incontournable, remporte en général un immense succès avec ses Balloon Dog, sa production de jeunesse, plus absconse, tel ce ballon de basket en lévitation, laisse de marbre les Français, tout comme le carré blanc sur fond blanc de Robert Ryman, ou l’œuvre très graphique de Christopher Wool.
Parmi les œuvres d’art ci-dessus, laquelle est la plus belle ?
Sondage Harris Interactive pour Beaux Arts Magazine
Conclusion du sondage. Ce que pensent les Français de la beauté
Portée aux nues par les philosophes de l’Antiquité, magnifiée à la Renaissance et prenant déjà de drôles de formes au XIXe siècle, la beauté a été mise à mal, voire injuriée, par les avant-gardes du début du XXe siècle, tandis que les horreurs des grands conflits mondiaux allaient la rendre indécente. Elle revient en force au début des années 2000, avec des expositions comme « La beauté in fabula » à Avignon – parcours poétique réunissant Anish Kapoor, Annette Messager, Giuseppe Penone, Nan Goldin ou Bill Viola, tous convoqués pour tenter d’en donner une définition contemporaine –, et des ouvrages comme Histoire de la beauté d’Umberto Eco. Où l’on s’interroge sur la pertinence de cette notion, son rapport à la laideur, à la norme, à la mode. La beauté est désormais internationale et plurielle, ce qui la rend précisément indéfinissable et insaisissable, à mille lieues des canons passés et dépassés de l’académisme occidental. Les Français sont désormais d’accord avec la célèbre maxime : la beauté est partout, même si le flot ininterrompu d’images que nous recevons au quotidien rend plus difficile son appréhension.
Certes, elle peut flirter avec le mauvais goût, mais dans les esprits, elle reste liée à de vieilles notions, celles de la nature, de l’émotion et du plaisir. Besoin de quiétude en ces temps incertains et violents ? C’est peut-être pour ces raisons que le rôle de l’artiste est perçu davantage comme celui d’un sage que comme celui d’un révolutionnaire ; que les toiles trop désincarnées, abstraites ou intellectuelles remportent moins l’adhésion. À l’inverse, la photographie, qui permet de transcender le réel tout en lui collant à la peau, suscite l’intérêt d’un plus grand nombre. L’heure est, semble-t-il, au sentimentalisme et à une forme de sagesse ; l’envie de revenir aux essentiels et à des repères stables. Quitte à frôler l’ennui ?
Sondage Harris Interactive pour Beaux Arts Magazine
Réalisé en ligne du 8 au 10 août 2017. Échantillon de 1 020 personnes représentatives de la population française âgée de 15 ans et plus, à partir de l’access panel Harris Interactive. Méthode des quotas et redressement appliqués aux variables suivantes : sexe, âge, catégorie socioprofessionnelle et région de l’interviewé(e).
À écouter
Beaux Arts Magazine et France Culture s’associent
Mercredi 18 octobre, 12h – 13h30, La Grande table d’Olivia Gesbert
Avec notamment Fabrice Bousteau, directeur de la rédaction de Beaux Arts Magazine
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