Article réservé aux abonnés

Dossier spécial n°400

Qu’est-ce que la beauté aujourd’hui ?

le 21 septembre 2017 à 19h09

Jean-Pierre Changeux, photographié chez lui par Laurent Hazgui pour Beaux Arts Magazine.
voir toutes les images

Jean-Pierre Changeux, photographié chez lui par Laurent Hazgui pour Beaux Arts Magazine.

i

© Laurent Hazgui.

« Comment se fait-il que presque tous les hommes soient d’accord qu’il y a un beau […] et que si peu sachent ce que c’est ? » Ces mots de Diderot ouvrent votre livre. En ce qui vous concerne, savez-vous définir la beauté ?

Je prends le terme sous l’angle de l’œuvre d’art et tente de le définir par rapport à un caillou, un rocher, un arbre ou au chant des oiseaux. Pour moi, l’œuvre d’art est avant tout création humaine, car c’est l’homme qui est à l’origine de l’art. L’art est un système de communication sociale qui permet aux individus d’un même groupe de se retrouver, de se reconnaître, de s’identifier, de vivre ensemble. C’est, à mes yeux, une activité fondamentale des sociétés humaines et cela très précocement, comme l’attestent les peintures rupestres des grottes de Chauvet ou de Lascaux. Or, la démarche n’est pas gratuite. On entend dire que l’œuvre d’art n’a pas de rôle, de fonction, mais c’est faux ! Sa fonction symbolique est très importante.

Vous parlez du beau en tant que création humaine, mais n’est-il pas également présent dans la nature ?

Le mot, pour beaucoup, s’applique à la nature, mais, pour moi, je le réserve à la contemplation esthétique, à la création délibérée. En termes d’émotions et de sens, la perception de l’œuvre d’art est beaucoup plus riche que celle d’un objet naturel. Ce qui touche dans l’œuvre d’art, c’est que l’artiste nous communique sa conception du monde. Comparons à ce titre le Guernica de Picasso aux ruines du village d’Oradour-sur-Glane. Ces ruines, ce paysage, sont le témoignage d’une situation historique tragique mais n’ont pas la même signification profonde qu’un manifeste comme Guernica, qui relève de la contestation et porte une dimension humaniste. C’est ce qui m’intéresse dans l’art. C’est une définition qui peut sembler arbitraire, mais c’est celle que je propose.

Greg Dunn & Brian Edwards, Self Reflected [détail]
voir toutes les images

Greg Dunn & Brian Edwards, Self Reflected [détail]

i

Il a fallu pas moins de 1750 feuilles d’or pour rehausser l’éclat de ces données purement scientifiques puisées dans la belle complexité du cerveau humain.

Microgravure réfléchissante d’une coupe de cerveau humain, encre • 96 × 130 cm • © Photo Greg Dunn & Will Drinker

Vous utilisez pourtant le terme de beauté en titre de votre ouvrage, la Beauté dans le cerveau. La beauté peut-elle se lire dans le cerveau ? Peut-on en donner une définition neurophysiologique ?

Il existe, selon moi, des bases neurales de la création et de la contemplation, de la perception de l’œuvre d’art. Le but de ma réflexion est d’essayer d’avancer dans cette connaissance. La neuroscience de l’art est une discipline émergente. Demeurent des quantités d’inconnues. Pourquoi un sujet réagit-il différemment devant une œuvre d’art qui peut apparaître belle que devant celle qui ne le serait pas ? Des travaux sont en cours pour tenter de percer le mystère en cartographiant la réponse à la perception consciente d’une œuvre. J’ai travaillé sur le sujet de l’accès à la conscience avec mon ancien élève et désormais collègue Stanislas Dehaene. Nous avons constaté qu’une onde particulière, que nous avons appelée ignition, peut être enregistrée par des méthodes électro-physiologiques ou d’imagerie cérébrale. Dans l’avenir, j’aimerais comprendre ce qui, au sein d’un cerveau – éminemment variable d’un individu à l’autre – ferait la différence entre la perception, par exemple, d’une toile d’Otto Dix ou de Nicolas Poussin. Voilà mon projet, et je pense que tôt ou tard, on pourra parvenir à une sorte de définition physiologique, ou neurophysiologique, de l’œuvre d’art. Mais nous en sommes encore loin.

Greg Dunn & Brian Edwards, Self Reflected [détail]
voir toutes les images

Greg Dunn & Brian Edwards, Self Reflected [détail], 2014-2016

i

Preuve qu’art et science peuvent produire le meilleur avec ces fascinantes créations reproduisant le circuit des stimulations neuronales, recueillies, gravées, peintes à la main puis numérisées par ce duo, constitué d’un neuroscientifique et un physicien.

Microgravure réfléchissante d’une coupe de cerveau humain, encre • 96 x 130 cm. • © Photo Greg Dunn & Will Drinker

Cela signifie-t-il qu’un contact récurrent avec des œuvres d’art modifie la structure du cerveau ?

Oui. Notre cerveau n’est pas une machine rigide et entièrement programmée comme un robot. C’est, au contraire, un système très complexe et dynamique. Il se construit progressivement depuis le stade fœtal et après la naissance jusqu’à l’âge adulte pendant près de quinze ans. Pendant cette période, la masse du cerveau s’accroît cinq fois et la complexité de son organisation se développe en interaction constante avec l’environnement physique, social et culturel dont il portera l’empreinte. D’où l’importance de l’éducation. Soulignons que, lorsque l’on regarde un nouveau-né dans les yeux pendant une seconde, plusieurs centaines de milliers de synapses, de connexions entre cellules nerveuses, se forment. C’est pour cette raison que, selon moi, l’éducation artistique et l’expérience de l’œuvre d’art sont fondamentales dès la petite enfance.

L’art serait donc bon pour le cerveau ?

L’œuvre d’art, selon moi, offre à l’enfant en développement une synthèse unique qui allie émotion et raison. Cela fait partie de la mise en place de l’organisation cérébrale d’un sujet responsable, ayant conscience de lui-même et de sa relation aux autres. Quand on parle d’éducation aux arts, cela va bien au-delà d’une éducation au geste, à la culture, à l’histoire. C’est déjà une éducation à la citoyenneté. Cette expérience est, pour moi, d’abord celle des autres. L’effet de l’art est donc non seulement bénéfique pour le cerveau, mais il participe à sa construction ! Le cerveau produit l’art et l’art agit sur le cerveau.

Jean-Pierre Changeux, photographié chez lui par Laurent Hazgui pour Beaux Arts Magazine.
voir toutes les images

Jean-Pierre Changeux, photographié chez lui par Laurent Hazgui pour Beaux Arts Magazine.

i

Lui-même le reconnaît volontiers : collectionner provoque une véritable addiction. La preuve à son domicile, envahi de tableaux anciens et de sculptures cycladiques ou modernes.

© Laurent Hazgui.

Le contact avec l’art peut-il aboutir à une forme d’addiction, de dépendance ?

L’aspect addictif, j’en suis moi-même l’objet ! Je suis très dépendant des œuvres qui m’entourent et qui participent de ma vie quotidienne. Si je ne les fréquente pas, il me manque quelque chose. Les mécanismes de la raison, de l’action font intervenir des systèmes cérébraux de récompense, dont le neurone transmetteur principal est la dopamine. Ces circuits de récompense peuvent se manifester dans diverses circonstances. Le jeu en est un exemple. Parier, gagner, perdre : l’engagement émotionnel est important. De la même manière, il existe, dans la contemplation d’une œuvre d’art, un aspect récompense dû à une sorte de fusion entre émotion et raison, de catharsis qui constitue un élément important de la communication esthétique. L’art n’aurait pas d’impact sans cet aspect-là – qui peut intervenir aussi bien pour le plaisir que pour le déplaisir. Et l’on peut devenir dépendant de ce type d’émotion.

Faut-il aimer l’art pour être un bon scientifique ?

Oui, il me semble que nombre de mes excellents collègues scientifiques ont aussi une activité artistique, sans être nécessairement de grands artistes. C’est fréquent chez les mathématiciens, dont la pratique est très abstraite. Est-ce parce qu’il existe des points communs entre création artistique et scientifique ? Les deux relèvent d’une même démarche exploratoire. Pour la science, ce sont des questions posées sur les limites de nos connaissances. On se projette, on émet des hypothèses puis on essaie de les démontrer. Quand apparaît la solution, arrive alors un sentiment de satisfaction semblable au plaisir esthétique. Il y a donc une composante de création commune entre scientifique et artiste, une sorte de comportement exploratoire commun, qui tente de faire fonctionner son imaginaire afin de mieux comprendre le monde et d’inventer une vie meilleure pour l’avenir de l’humanité.

Arrow

À lire

La Beauté dans le cerveau, par Jean-Pierre Changeux

éd. Odile Jacob, 214 p. – 27,90 euros

Arrow

À écouter

Beaux Arts Magazine et France Culture s’associent

Mercredi 18 octobre, 12h – 13h30, La Grande table d’Olivia Gesbert

Avec notamment Fabrice Bousteau, directeur de la rédaction de Beaux Arts Magazine

France Culture en parle

Vous aimerez aussi

Carnets d’exposition, hors-série, catalogues, albums, encyclopédies, anthologies, monographies d’artistes, beaux livres...

Visiter la boutique
Visiter la boutique

À lire aussi