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Yves Klein, Monochrome bleu, (IKB 22) (1957), troué par le feu (s.d.)
pigment pur et résine synthétique sur papier brûlé • 23,5 x 18 cm • Collection particulière © Succession Yves Klein c/o ADAGP, Paris, 2022
Effacer à tout prix le geste du créateur. Tel était l’objectif d’Yves Klein, pourtant doué pour se mettre en scène. C’est le paradoxe que soulève le nouvel accrochage de l’hôtel de Caumont — Centre d’Art, à travers une soixantaine d’œuvres. « Le titre que nous avons choisi, « Yves Klein, intime », est presque une antithèse, quand on y pense », lance Cecilia Braschi, la commissaire de l’exposition qui a travaillé en étroite collaboration avec l’historien de l’art Denys Riout sur ce projet. Qui dit intimité, ne dit pas forcément indiscrétion ou intrusion. Nulle anecdote gratuite à l’horizon, seule une analyse approfondie des sujets qui ont su toucher l’artiste à titre personnel et jalonner, par ricochet, sa trajectoire professionnelle.
Yves Klein, Rouleau à peindre, 1957
pigment pur et résine synthétique sur rouleau à peindre • 31 × 21 cm • Collection famille Venet © Succession Yves Klein c/o ADAGP, Paris, 2022
Derrière le pseudo cabotin, immortalisé par des photos désormais iconiques, derrière le judoka de haut niveau et l’inventeur de l’IKB se cache le fils et l’ami d’artistes établis, un homme habité par une foi inconditionnelle, un génie entré dans l’intimité de nombreux collectionneurs. En témoigne la majorité de prêts particuliers, obtenus grâce au soutien des Archives Yves Klein, partenaire de l’exposition. À commencer par un rouleau tout de bleu imprégné (1957) (propriété de la famille Venet), dans lequel l’artiste voyait un moyen de fuir l’académisme dicté par le pinceau. Un peu plus loin, des éponges, définies comme le « portrait des lecteurs de [ses] monochromes », soit une métaphore du public, donc ; et parmi ces éponges, un spécimen doré, unique en son genre.
Yves Klein, Expression de l’univers de la couleur mine orange, (M 60), 1955
pigment pur et résine synthétique sur carton monté sur panneau • 95 × 226 cm • Collection particulière © Succession Yves Klein c/o ADAGP, Paris, 2022
Douze tiges suspendues au-dessus d’un bac empli de pigments bleus ouvrent le parcours. Passé cette installation de 1957 (réactivée à titre posthume), plongée dans les premières années de la vie d’Yves Klein. Sur le mur de droite, une composition géométrique de sa mère, Marie Raymond, jouxte des chevaux peints par son père, Fred Klein. Pour échapper à ce double héritage artistique, le jeune homme se lance, corps et âme dans le judo, activité qui lui apporte une plus grande rigueur et spiritualité. Des arts martiaux aux arts visuels, il n’y a finalement qu’un pas. Dès 1955, Klein s’adonne à des tableaux unis, dont Expression de l’univers de la couleur mine orange, présenté sur la cimaise opposée, comme un compromis entre l’abstraction et la figuration de ses parents.
Yves Klein, Portrait Relief de Claude Pascal, (PR 3), 1962
pigment pur et résine synthétique sur bronze monté sur panneau recouvert de feuilles d’or • 176 × 94 × 26 cm • Collection particulière © Succession Yves Klein c/o ADAGP, Paris, 2022
De la famille, le second étage glisse vers les amis. Yves Klein ne rechigne pas aux collaborations. Avec Arman et Claude Pascal, tous deux rencontrés dans un club de judo niçois en 1947, ainsi que Pierre Restany, il cosigne un cadavre exquis de 14 mètres de long pour la première fois montré en France. En 1958, il partage l’affiche de la galerie Iris Clert avec Jean Tinguely. Christo immortalise du bout du pinceau ses noces avec Rotraut Uecker, dont le témoignage vidéo, à mi-parcours, s’avère bouleversant. À côté de cette imposante peinture, un moulage azur du visage d’un autre camarade, Martial Raysse, captive le regard. Celui-ci s’inscrit dans les « portraits reliefs » que Klein débute en 1962 dans la lignée de ses premières expériences autour des empreintes.
Yves Klein lors de son exposition « Yves Klein : Proposte monocrome, epoca blu », Galleria Apollinaire, Milan, 1957
Photo © : Tous droits réservés © Succession Yves Klein c/o ADAGP, Paris
Dès les années 1950, il supprime sa signature du recto de ses tableaux, n’hésitant pas à y inscrire à la place le nom de ses sujets, telle Monique.
Laisser une trace, oui ! Mais sans se mettre nécessairement en avant, contrairement à ce que suggèrent les clichés agrandis pour les besoins de la scénographie, fort réussie, d’Hubert le Gall. Yves Klein, avec qui on a l’impression d’être en tête-à-tête, savait indubitablement poser devant une caméra, assis en tailleur l’air dubitatif (salle 1), fixant le spectateur (salle 2), feignant de s’envoler du haut d’un immeuble (étage supérieur) mais faisait pourtant son maximum pour s’effacer devant son art. Dès les années 1950, il supprime sa signature du recto de ses tableaux, n’hésitant pas à y inscrire à la place le nom de ses sujets, telle Monique. Attention ! Klein ne peint pas d’après modèle mais avec des modèles invités à apposer leur corps enduit de peinture contre divers supports immaculés. On doit d’ailleurs à Pierre Restany d’avoir qualifié ces performances d’anthropométries (anthropo-, l’homme, et -métrie, la mesure).
À gauche : “Anthropométrie sans titre, (ANT 7)”, 1960 ; à droite : Yves Klein réalisant une Anthropométrie avec Elena dans son atelier (ANT 133), 1960
© Succession Yves Klein c/o ADAGP, Paris, 2022 ; Photo © : Jacques Fleurant/MNAM © Succession Yves Klein c/o ADAGP, Paris
Ces chairs imprimées sur toile ou papier évoquent (ou invoquent ?) le corps du Christ ou du moins le Saint-Suaire. Fort d’une éducation catholique, Klein ne s’est jamais caché de ses croyances. Certains critiques le traitaient même de bigot. Le bleu qui lui colle à la peau, le rose et l’or, subtils échos aux couleurs primaires, sont toutes trois présentes dans le feu, élément qu’il essaie d’apprivoiser en réchauffant, brûlant, carton sur carton, dès les années 1960. Cette triade renvoie également à la trinité religieuse du Père, du Fils, et du Saint-Esprit qu’incarne l’ex-voto de l’avant-dernière salle. Ce coffret empli des trois coloris, l’artiste le dépose anonymement, loin des projecteurs, dans le monastère italien de Sainte-Rita da Cascia (la patronne des cas désespérés), en 1961. Il meurt un an plus tard d’une crise cardiaque, à l’âge de 34 ans. Disparition précoce que sa veuve interprète comme la consécration de tout un art : à force de rechercher l’immatérialité, Klein est lui-même devenu immatériel.
Yves Klein, intime
Du 28 octobre 2022 au 26 mars 2023
Hôtel de Caumont - Centre d'art • 3 Rue Joseph Cabassol • 13100 Aix-en-Provence
www.caumont-centredart.com
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