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Helen Frankenthaler, Open Wall (detail), 1953
Huile sur toile • 136.5 x 332.7 cm • Coll. Helen Frankenthaler Foundation, New York • © 2025 Helen Frankenthaler Foundation, New York / Inc. Artists Rights Society (ARS), New York / VEGAP / © Rob McKeever, courtesy Gagosian
Un instant, on s’interroge : mais comment fait-elle ? Comment Helen Frankenthaler (1928–2011) réussit-elle à obtenir des dégradés aussi subtils, des nuages de couleurs aussi vaporeux ? C’est tout l’art du « soak-stain », apprendra-t-on dans la grande rétrospective que lui consacre cet été le Guggenheim de Bilbao.
Littéralement traduisible par « tremper-tacher », cette invention de l’artiste permet à la peinture d’imprégner la toile en profondeur, comme une teinture. Faisant ainsi dire à Morris Louis que Frankenthaler « a été le pont entre Pollock et ce qui était possible », autrement dit entre l’expressionnisme abstrait et le colorfield painting, notamment représenté par Mark Rothko.
Helen Frankenthaler n’est pas une peintre « d’action », mais une complice de la fluidité de la peinture, qu’elle laisse imprégner la toile.
Née dans le très chic Upper East Side new-yorkais d’un père juge de la Cour suprême et d’une mère peintre à ses heures perdues, Helen Frankenthaler est très tôt encouragée à devenir artiste. Cadette de trois sœurs, elle suit les cours du peintre mexicain Rufino Tamayo au sein de la Dalton School, puis entre au Bennington College, dans le Vermont, où elle se passionne pour le cubisme et la peinture de paysage. En 1950, elle rencontre lors d’une exposition caritative l’influent critique d’art Clement Greenberg, qui a presque 20 ans de plus qu’elle ; il l’introduit à différents artistes de la scène new-yorkaise, comme Jackson Pollock, Lee Krasner ou Willem de Kooning, dont la découverte fait décoller sa pratique.
Helen Frankenthaler, Moveable Blue, 1973
Acrylique sur toile • 177.8 x 617.8 cm • Coll. ASOM • © 2025 Helen Frankenthaler Foundation, New York / Inc. Artists Rights Society (ARS), New York / VEGAP / © ASOM Collection
Elle produit en 1952 le tableau Mountains and Sea, abstraction magistrale de 2,20 mètres sur près de 3, immédiatement reconnue comme une œuvre majeure – l’artiste n’a pourtant que 23 ans. Si elle dépeint ici un souvenir, sa visite des falaises de Nouvelle-Écosse l’été précédent, c’est davantage la matérialité aérienne de la peinture, les larges circonvolutions gestuelles du fusain, les éclaboussures légères de couleur qui font le succès de Mountains and Sea. Helen Frankenthaler insiste : au contraire de Pollock, et même si elle travaille comme lui sans coup de pinceau et en posant la toile sur le sol (elle a été très impressionnée par son exposition à la Betty Parsons Gallery en 1950), elle n’est pas une peintre « d’action », mais une complice de la fluidité de la peinture, qu’elle laisse imprégner la toile. Le « soak-stain » est né.
Helen Frankenthaler, Mornings, 1971
Acrylique sur toile • 294.6 × 185.4 cm • Coll. Helen Frankenthaler Foundation, New York • © 2025 Helen Frankenthaler Foundation, New York / Inc. Artists Rights Society (ARS), New York / VEGAP / © Rob McKeever, courtesy Gagosian
Compagne de Clement Greenberg puis du peintre Robert Motherwell à partir de 1958, Helen Frankenthaler jouit très jeune d’un important réseau d’artistes et d’une grande reconnaissance. Même avant Mountains and Sea, elle est sélectionnée pour participer à l’exposition collective « Fifteen Unknowns » à la Kootz Gallery de New York, et entre peu après dans l’écurie de la galerie Tibor de Nagy, qui présente sa première exposition personnelle dès 1951. En 1960, l’année de ses 32 ans, elle inaugure sa première rétrospective institutionnelle au Jewish Museum.
Privilégiée, élégante, ambitieuse, l’artiste a certes de quoi séduire les voraces du marché de l’art new-yorkais avec ses grands formats vaporeux, dont elle complexifie petit à petit la matière en l’épaississant, jouant de chevauchements, ajoutant ici et là des traits erratiques (Mornings, 1971), tout en laissant de larges pans de toile vierges, voire en conservant les traces de croquis préparatoires, sans les recouvrir tout à fait.
Ce qui apparaît évident dans l’accrochage du Guggenheim, c’est que l’artiste parvient à ne jamais se répéter ; souvent, on devra se rapprocher du cartel pour être sûr qu’il s’agit bien d’elle, et que les étendues pâles et délavées d’Open Wall (1953), les associations culottées de couleurs franches et acidulées de Tutti-Frutti (1966), ou les mouvements un peu fous et très dansants de Mediterranean Thoughts (1960) sont bien de la même main. Car elle est ici montrée avec intelligence aux côtés de ses amis, de ses inspirateurs comme de ses héritiers, l’exposition offre de très beaux dialogues et face-à-face, et parvient à merveille à recomposer l’énergie de la peinture américaine des années 1950 et 1960, les essais, les recherches et les intuitions de ses plus éminents représentants.
Helen Frankenthaler, Star Gazing, 1989
Acrylique sur toile • 181.6 × 365.8 cm • Coll. Helen Frankenthaler Foundation, New York • © 2025 Helen Frankenthaler Foundation, New York / Inc. Artists Rights Society (ARS), New York / VEGAP / © Tim Pyle
L’accrochage, gorgé de vie, va jusqu’aux dernières années de l’artiste, alors que le monde a changé, qu’Internet est arrivé, que les tours jumelles sont tombées. De son côté, Frankenthaler peint toujours. Sombre, divisée en deux bandes horizontales, l’ultime œuvre de l’exposition est de loin la plus sobre du parcours, mais aussi, étrangement, l’une des plus émouvantes.
Helen Frankenthaler dans son atelier en 1960 à New York
© 2025 Helen Frankenthaler Foundation, New York / Inc. Artists Rights Society (ARS), New York / VEGAP / © Walter Silver / © The New York Public Library / Art Resource, New York
Driving East (2002) ressemble à un paysage de nuit : dans la partie supérieure, le ciel (ou ce que l’on identifie comme tel) gris-bleu est encore un peu clair, et l’horizon, tremblant à peine de légers reliefs, est plongé dans l’obscurité. La sensation qui émane de cette peinture abstraite est celle d’une persistance. Conduisant vers l’est, soit vers le lever du soleil, l’artiste regarde droit devant elle, même à 70 ans passés, vers là où pointe la lueur de la peinture.
Helen Frankenthaler. Peindre sans règles
Du 11 avril 2025 au 28 septembre 2025
Musée Guggenheim • 2 Abandoibarra Etorbidea • 48009 Bilbao
www.guggenheim-bilbao.eus
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