Article réservé aux abonnés

Art contemporain

À Limoges, la porcelaine se rebelle

Par

Publié le , mis à jour le
Au pays de la porcelaine, Bernardaud est un nom incontournable. De la manufacture familiale est née une fondation d’entreprise qui organise depuis vingt ans des expositions de céramique contemporaine. Un mot d’ordre pour cette nouvelle édition qui accueille douze artistes : liberté !
Muriel Persil, Le Chant d’Ophélie (détail)
voir toutes les images

Muriel Persil, Le Chant d’Ophélie (détail)

« Ces artistes ont une urgence à créer », affirme Hélène Huret, directrice de la fondation d’entreprise Bernardaud. Pour l’exposition « Esprits libres – Céramique affranchie », douze créateurs honorent le savoir-faire d’exception défendu par la maison Bernardaud, grand nom de la porcelaine de Limoges, depuis 1863. À travers sa fondation créée il y a vingt ans, l’entreprise familiale s’efforce chaque année de valoriser le travail d’artistes français et étrangers qui réinventent l’art de la céramique – dont la porcelaine est un dérivé. Des œuvres inédites d’artistes peu connus en France sont exposées dans une salle qui faisait autrefois partie de la manufacture Bernardaud et dans laquelle trône encore un immense four. La fondation souhaite donner une voix à ceux qui ont choisi « des routes secondaires plutôt que des autoroutes », formule joliment Hélène Huret.

Ehren Tool, One Of Thousands (202 Cups Artistic Installation)
voir toutes les images

Ehren Tool, One Of Thousands (202 Cups Artistic Installation)

Terriblement poétiques, parfois dérangeantes, les céramiques de ces « esprits libres » ont une histoire à raconter, un regard à partager. Anne Richard, commissaire de l’exposition et fondatrice de la revue d’art culte HEY! modern art et pop culture, les a sélectionnées pour leurs expressions singulières, affranchies de toute convention. Comme en témoignent ces 202 tasses en porcelaine d’Ehren Tool, vétéran américain de la première guerre du Golfe. Chacune raconte une scène vécue, gravée dans sa mémoire à jamais. L’ancien soldat s’est emparé du G.I. Bill – une loi américaine qui permet aux soldats de financer des études après leur démobilisation – pour se former à la céramique… qu’il enseigne désormais à Berkeley ! De même, face à la brutalité de la guerre, les douces sculptures en porcelaine de Mara Superior nous réconfortent. Ce qui n’empêche pas leur engagement farouche. L’Américaine reprend des tableaux emblématiques, comme La Naissance de Vénus de Botticelli, qu’elle accompagne de messages écologiques. « Blooms need bees » (Les fleurs ont besoin d’abeilles), nous dit la déesse de l’amour. L’artiste donne la parole aux grandes figures de l’histoire de l’art, comme si elles avaient quelque chose à nous dire de l’urgence écologique à laquelle nous faisons face. « Ce sont des artistes qui ne prennent pas des chemins faciles. Ils créent pour l’art, pas pour le marché de l’art », nous explique Hélène Huret.

Mara Superior, Birth of Venus (After Sandro Botticelli)
voir toutes les images

Mara Superior, Birth of Venus (After Sandro Botticelli), 2021

Séverine Gambier, Printemps Noir, 2 Fois
voir toutes les images

Séverine Gambier, Printemps Noir, 2 Fois, 2015

Pourquoi diable ces artistes ont-ils choisi la céramique ? La directrice de la fondation Bernardaud ne se l’explique pas. Quelle idée d’aller s’attaquer à cette matière indomptable, qui exige une grande maîtrise technique, du moulage à la cuisson ! Peut-être est-ce l’envie irrépressible d’affronter la matière, de choisir le temps long, de sortir des sentiers battus tout en s’appropriant ce qu’il y a de plus délicat. La porcelaine, Séverine Gambier la brise en mille morceaux pour en faire des mosaïques épatantes de beauté. Avec minutie, elle recompose un tableau à partir d’éclats d’assiettes du XIXe siècle, en faïences et porcelaines, laissant apparaître les brisures, peintes en doré, qui irriguent et illuminent chaque pièce. Une manière de lutter pour la vie. Même chose chez l’artiste coréenne Yurim Gough, qui se bat contre un cancer du sein depuis sept ans. De ce combat, elle tire une œuvre qui sonde l’âme humaine : des bols qu’elle habille de portraits tracés d’une seule ligne d’après modèle vivant pour, dit-elle, « mieux comprendre l’humanité ». L’artiste n’hésite pas à mélanger les matières en associant la céramique au dessin, au collage et au laçage. L’objet se fait toile et même tissu. Mais quoi de plus normal pour cette ancienne styliste ? C’est comme si ce matériau si contraignant poussait l’artiste dans ses retranchements les plus intimes.

Yurim Gough, I’m Waiting For You!
voir toutes les images

Yurim Gough, I’m Waiting For You!, 2021

Repousser les limites de la céramique, voilà ce qui rapproche bel et bien ces douze artistes. C’est ainsi que les figurines en porcelaine un brin désuètes que l’on trouve sur les étals des marchés aux puces deviennent, pour Jessica Harrison, un jubilatoire terrain d’expérimentation. L’artiste britannique s’est réappropriée le processus d’émaillage et de cuisson, propre à la fabrication de la porcelaine pour créer une explosion maîtrisée de la matière. Sous cet aspect brûlé, craquelé, rocailleux, les postures graciles des demoiselles prêtes à se rendre au bal prennent une dimension étrange, voire effrayante.

Jessica Harrison, Coalport Limited Edition Femme Fatals Figure
voir toutes les images

Jessica Harrison, Coalport Limited Edition Femme Fatals Figure, 2017

La métamorphose est aussi au cœur du travail de Muriel Persil [ill. en Une]. Dans une céramique au format XXL, l’artiste française reprend le motif d’Ophélie peinte par le préraphaélite John Everett Millais. Fascinée par l’histoire tragique de l’héroïne shakespearienne, elle s’est lancée le défi colossal d’une œuvre monumentale en céramique. Découpée en treize parties pour permettre la cuisson, l’installation se rapprocherait presque du décor de théâtre, avec ses mille et une fleurs aux couleurs vives. On croirait voir une aquarelle ! Cette liberté de ton et de forme s’allie encore une fois à une rigueur technique irréprochable. Aucun doute : ces « esprits libres » sont bien à leur place, à quelques pas des ateliers Bernardaud, où artisans, ingénieurs et apprentis renouvellent sans cesse l’art de la porcelaine. D’une délicatesse éternelle.

Arrow

Esprits libres – Céramique affranchie

Du 17 juin 2022 au 2 avril 2023

www.bernardaud.com

Retrouvez dans l’Encyclo : Surréalisme Figuration narrative

Vous aimerez aussi

Carnets d’exposition, hors-série, catalogues, albums, encyclopédies, anthologies, monographies d’artistes, beaux livres...

Visiter la boutique
Visiter la boutique

À lire aussi