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Madame d’Ora, La créatrice de mode Coco Chanel, Avant 1923
Photographie gélatino-argentique • 21,8 x 16 cm • Coll. Musée des arts et métiers, Hamburg • © Estate of Madame d’Ora, Museum für Kunst und Gewerbe Hamburg
Que montrer encore de Gabrielle Chanel (1883–1971) après la grande leçon de style orchestrée au Palais Galliera en 2020 ? Resserré autour de la période des Années folles, l’exposition monégasque voulue par les équipes de la villa Paloma du Nouveau Musée national de Monaco trouve son point de départ dans une découverte : c’est à Monte-Carlo, au sein de l’hôtel Hermitage, que Gabrielle Chanel ouvrit sa deuxième boutique de vêtement en 1914, deux ans après avoir imposé son allure à Deauville avec une première adresse. La créatrice est dans le vent sur le Rocher, au point que la jeune princesse Charlotte se marie civilement, en 1920, coiffée à la garçonne et vêtue en Chanel. Le comble de la modernité !
Ces deux anecdotes, inédites dans l’histoire de la maison de couture, sont le prétexte d’une passionnante exposition qui, sur trois étages et à travers 200 pièces, se concentre moins sur la biographie de Gabrielle Chanel – criblée de zones d’ombre – que sur le contexte historique, artistique et social qui permit à son talent visionnaire d’émerger. Et tout particulièrement dans les stations balnéaires huppées de ce début du XXe siècle, où les conventions sont moins rigides qu’à Paris.
Jacques Enrietti, L’Hôtel Hermitage à Monte-Carlo, 1928
Photographie sur plaque de verre • 13 × 18 cm • Coll. Archives Monte-Carlo SBM • © MONTE-CARLO Société des Bains de Mer
Les clichés et les affiches de l’époque en témoignent : dans cet environnement, les femmes s’émancipent quelque peu (les compagnes illégitimes comme Gabrielle y sont, par exemple, moins stigmatisées qu’ailleurs) ; les corps se libèrent, prennent goût au soleil et aux bains de mer ; on parade en terrasse, dans les casinos, sur les champs de course ou à l’opéra. « Un monde finissait, un autre allait naître. Je me trouvais là ; une chance s’offrait, je la pris. J’avais l’âge de ce siècle nouveau : c’est donc à moi qu’il s’adressa pour son expression vestimentaire. Il fallait de la simplicité, du confort, de la netteté : je lui offrais tout cela ; à mon insu », concèdera plus tard la modeste provinciale hissée au rang d’icône.
Kees van Dongen, Coco Chanel aux courses de Deauville, 1920
Huile sur toile • 100,2 × 81,3 cm • Collection Chanel, Paris • © Adagp, Paris, 2025
Sur le littoral, l’accès des femmes du monde au sport contribue grandement au succès des tenues fluides et confortables que Chanel expérimente d’abord sur elle-même : « J’ai inventé le costume de sport pour moi, non pas parce que les autres femmes faisaient du sport mais parce que j’en faisais. » Monaco est, à ce titre, pionnière puisque s’y tiennent, entre 1921 et 1923, les premières Olympiades féminines ! Photographies de l’événement et ensemble de sport signé Chanel se font ainsi face à la villa Paloma.
Fini les vêtements d’apparat de la Belle Époque, place aux coupes amples, épurées, fonctionnelles. Pour ce faire, la couturière pioche allègrement dans le vestiaire masculin. La fluidité des genres est un autre trait de ce style qui reflète un mode de vie décontracté, hédoniste, mélange décomplexé de chic et de populaire. Jupe plissée, pantalon de yachting, cardigan, marinière de jersey, tricot rayé de matelot font partie de son vocabulaire.
Exposition « Les Années folles de Coco Chanel » au Nouveau Musée national de Monaco
© NMNM-Andrea Rossetti / Héctor Chico
Dessins, photographies et costumes témoignent de la place de la créatrice au sein de la galaxie des avant-gardes, du cubisme aux Ballets russes.
Ceci dit, précise la conservatrice et commissaire Célia Bernasconi, « ‘Les Années folles de Coco Chanel’ n’est pas une exposition de mode. Elle confronte une trentaine de modèles couture, réalisés par Gabrielle Chanel entre 1916 et 1930, aux œuvres d’artistes peintres, plasticiens, scénographes de cette période, dans l’objectif de restituer l’esprit expérimental et les relations transdisciplinaires qui étaient alors de mise ».
Aussi, défilent dans les salles les toiles de Kees van Dongen et de Marie Laurencin érigeant Coco en emblème de l’élégance ; mais aussi des dessins, photographies et costumes témoignant de la place de la créatrice au sein de la galaxie des avant-gardes, du cubisme aux Ballets russes. Une salle couleur cobalt suggère ainsi l’atmosphère audacieuse et colorée du Train bleu, ballet écrit par son ami Jean Cocteau et présenté à Monte-Carlo en 1925, dont Chanel signe les costumes de bain inspirés en partie par Les Baigneuses (1918) de Picasso.
Costume de Perlouse et costume pour un Gigolo créés par Chanel pour « Le Train bleu », 1924
Laine tricotée, crêpe de chine en soie • Coll. Musée Victoria et Albert, Londres • © Patrimoine de CHANEL, Paris / Victoria and Albert Museum, London
La mode de Chanel est tissée de références à l’art moderne, un art lui-même influencé par le folklore russe importé en France, à la faveur d’une véritable russophilie, par Serge de Diaghilev. Le compagnonnage d’artistes et d’aristocrates russes, comme le grand-duc Dimitri Pavlovitch avec qui Gabrielle séjourne à Monte-Carlo, conduit à une véritable invasion de motifs slaves sur ses manteaux, robes du soir et blouses ; jusqu’au lancement d’une « collection russe », tout en broderies précieuses, florales ou géométriques, en 1922.
Coco Chanel (à gauche), Sonia Delaunay (à droite), Gabrielle Chanel, 1928-1929 (à gauche) et Projet pour la boutique simultanée, Pont Alexandre-III, 1925 (à droite)
Tissu imprimé pour robe, réalisé par Tricots Chanel, soie et laine(à gauche), Crayon graphite et aquarelle, collage périphérique sur une fine carte noire (à droite) • 28 × 22,9 cm (à droite) • Coll. Musée Victoria and Albert, Londres (à gauche)/ Coll. Nouveau Musée National de Monaco (à droite) • © Patrimoine de CHANEL, Paris / Victoria and Albert Museum, London (à gauche) / © NMNM / Damien L’Herbon de Lussats © Pracusa S.A. (à droite)
L’une des plus belles surprises de l’accrochage réside dans le rapprochement inédit, et pourtant si évident, entre les imprimés « simultanés », vibrants de couleurs, de Sonia Delaunay, d’origine ukrainienne, et les « Tricots Chanel ». Si les créatrices ne se sont a priori pas connues, elles partageaient toutes deux une collaboration avec l’éditeur de textile géorgien Ilia Zdanevitch ainsi qu’une proximité avec Serge de Diaghilev. Échantillons, accessoires et photographies révèlent de manière éloquente les recherches méconnues de Chanel dans le domaine du graphisme et du chromatisme.
Chanel se nourrit de la fusion des arts qui s’opère dans le contexte des Années folles, ouvert aux influences étrangères et à l’audace.
Plus classiquement, l’exposition revient également sur les pièces iconiques des années 1920 : ses spectaculaires robes du soir à franges ou à sequins, ses parfums, cosmétiques et accessoires de mode de style Art déco. Au troisième étage, l’exposition boucle cette histoire d’influences croisées autour de la principauté en exposant une série de clichés par Roger Schall de La Pausa, villa acquise par Gabrielle Chanel en 1928 à Roquebrune-Cap-Martin, à quelques kilomètres de Monte-Carlo.
Exposition « Les Années folles de Coco Chanel » au Nouveau Musée national de Monaco
© NMNM-Andrea Rossetti / Héctor Chico
Dans ce refuge qu’elle occupera durant 20 ans, elle s’entourera d’amis tels que le duc de Westminster, Salvador Dalí, Jean Cocteau ou Misia Sert. On l’y voit grimpant aux arbres en pantalon, posant de manière impériale entre des cactus, fumant en plein soleil… Comme le manifeste d’un art de vivre, de bouger, d’être en liberté qui aura guidé son style.
Car c’est tout le propos de cette riche exposition : montrer une créatrice qui ne fut certes jamais une dessinatrice de mode, mais qui sculpta directement avec ses ciseaux le vêtement, à même le corps – d’abord pour accompagner les révolutions sociétales ; ensuite, pour en faire un moyen d’expression d’avant-garde au même titre que la danse, la peinture ou la littérature. Chanel, on le voit à la villa Paloma, se nourrit de la fusion des arts qui s’opère dans le contexte des Années folles, ouvert à toutes les influences.
Chloé Royer, Barby 105, 2024
Bois, prototypes de chaussures • 205,5 × 8 × 25 cm • Coll. Galerie Loevenbruck, Paris • © ADAGP, Paris / © Fabrice Gousset, courtesy galerie Loevenbruck, Paris
La bonne idée de la commissaire Célia Bernasconi est d’avoir justement souligné cet esprit d’avant-garde en invitant la jeune artiste Chloé Royer, diplômée des Beaux-Arts de Paris en 2015, qui ponctue les différents espaces de l’exposition avec ses films et sculptures façonnant des corps puissants, bien que composés de membres de mannequins, de prothèses et de béquilles bandées. Des pièces qui rendent à la fois hommage au cubisme et au surréalisme, mais aussi à cette question du féminin que Chanel n’a cessé d’interroger, voire de déconstruire à sa façon.
Les Années folles de Coco Chanel
Du 19 juin 2025 au 5 octobre 2025
Nouveau musée national de Monaco • 56 Boulevard du Jardin Exotique • 98000 Monaco
www.nmnm.mc
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