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Camille Claudel, Vertumne et Pomone [détail], 1905
Marbre blanc sur socle en marbre rouge • 91 x 80,6 x 41,8 cm • Coll. musée Rodin, Paris • © Paris, musée Rodin / Photo Chistian Baraja
Sakountala : un nom énigmatique pour qui ne connaît pas la culture indienne. Sakountala, c’est aussi le titre de l’un des chefs-d’œuvre de Camille Claudel (1864–1943). Dans ce groupe exécuté en 1886, deux amants s’étreignent sans se toucher, s’embrassent sans se regarder…
Une vision de l’amour entre sublime et tragique, dont la sculptrice allait connaître l’amère expérience avec Auguste Rodin. « Sakountala est un fil conducteur dans la carrière de Camille Claudel », comme l’explique Cécile Bertran, directrice du musée de Nogent-sur-Seine. Mais avant de dérouler l’histoire de l’œuvre, il faut d’abord s’intéresser à son sujet…
La Reconnaissance de Sakountala est un monument littéraire en Inde, pièce de théâtre écrite en sanskrit par Kâlidâsa entre les IVe et le Ve siècles et inspirée du Mahabharata, livre sacré de l’hindouisme. Le roi Dushyanta rencontre Sakountala, « la protégée des oiseaux », lors d’une partie de chasse. Le coup de foudre est immédiat, mais sur le retour, Dushyanta est condamné par une malédiction à oublier son amante. Pourtant, le souverain découvre bientôt l’anneau perdu de Sakountala et le couple se retrouve pour donner naissance à Bharata, fondateur de la nation indienne. Il faut attendre 1830 pour qu’en France le récit de Kâlidâsa soit traduit par le linguiste orientaliste Antoine-Léonard Chézy.
Edmond Morin, Représentation d’un tableau de l’acte I du ballet Sacountala, vers 1858
Estampe • Coll. Bibliothèque nationale de France – bibliothèque‑musée de l’Opéra, Paris • © Bibliothèque nationale de France
Parallèlement à la genèse de la sculpture de Claudel, l’exposition retrace ainsi l’histoire des représentations théâtrales de L’Anneau de Sakountala à Paris. Costumes et maquettes de décors témoignent de l’engouement orientaliste pour cette idylle sacrée, traduite avec faste et exotisme. À l’image de la version qu’en livre Lucien Petipa pour l’Opéra de Paris en 1858 puis celle de Maurice Pottecher pour le théâtre du Peuple en 1922. Entretemps, Aurélien Lugné-Poe lui donne en 1895 une mise en scène plus sobre à vocation universelle. C’est bien dans cette veine que s’inscrit la sculpture de Camille Claudel, dont l’accès au texte est venu des mêmes cercles symbolistes que fréquentait le directeur du théâtre de l’Œuvre.
En 1888, le critique Paul Leroi y voit « l’œuvre nouvelle la plus extraordinaire du Salon ».
Dès 1886, alors que la sculptrice officie encore dans l’atelier de Rodin, elle conçoit le groupe qu’elle expose au Salon des artistes français de 1888, sous le titre Sakountala. Le parcours de Nogent-sur-Seine revient sur les différentes étapes de la création, des ébauches en terre cuite au plâtre exposé, en passant par le travail sur les modèles – qui se prénommaient Giganti et Jasmina –, et même à sa traduction en dessin pour le livret de l’exposition. Lors de sa présentation en 1888, le groupe est salué par le critique Paul Leroi, qui y voit « l’œuvre nouvelle la plus extraordinaire du Salon », et Claudel finit gratifiée d’une mention honorable.
Camille Claudel, Étude pour Sakountala, vers 1886
Terre cuite • Coll. musée Rodin, Paris • © musée Rodin / Photo Jérome Manoukian
« Le bilan est pourtant en demi-teinte, selon Cécile Bertran. L’artiste n’obtient pas de commande pour traduire Sakountala en marbre et n’a pas les moyens d’en tailler un elle-même. » Grâce aux recherches de l’historien de l’art Jacques Cassar dans les années 1970, dont les archives sont conservées au musée et certaines présentées à l’exposition, la piste de l’œuvre dans les collections publiques a pu être retracée.
En plein tourments avec Rodin et après sept ans d’obstination, Claudel renonce à voir son plâtre acquis par l’État et le donne au musée de Châteauroux. Les ennuis ne font que commencer ! Un pied de l’homme est brisé lors du transport ; la bourgeoisie locale juge le groupe inconvenant, tant pour sa sensualité que pour la maigreur des modèles et, alors que Camille Claudel vient de l’Aube, Sakountala devient injustement le symbole d’un art parisien qu’on veut imposer en province. Le don est tout de même accepté, mais l’artiste n’en a pas fini…
Camille Claudel, Vertumne et Pomone, 1905
Marbre blanc sur socle en marbre rouge • 91 × 80,6 × 41,8 cm • Coll. musée Rodin, Paris • © Paris, musée Rodin / Photo Chistian Baraja
Claudel tient à transposer l’œuvre dans le marbre : c’est ce qu’elle pourra enfin s’appliquer à faire dans un format réduit entre 1903 et 1905, grâce au soutien financier d’une mécène providentielle, la comtesse de Maigret. La sculptrice s’enorgueillit de tailler elle-même le bloc de pierre, jusqu’à poser dans les seules photographies d’atelier qu’il nous reste d’elle. En parallèle, l’éditeur de bronzes Eugène Biot effectue 32 tirages réduits du groupe qui rencontrent le plus beau succès commercial de Camille Claudel dont un achat par l’État – enfin ! Mais, s’agit-il toujours de la même œuvre ?
En effet, le titre a changé : le marbre est devenu Vertumne et Pomone, d’après les Métamorphoses d’Ovide, tandis que les bronzes sont nommés, de manière plus floue, L’Abandon. Si ce dernier choix est avant tout commercial, une allégorie touchant un plus vaste public, il résonne tout particulièrement avec le drame que Camille Claudel vit en cette année 1905. Gagnée par la psychose, la créativité de l’artiste décline, sonnant le crépuscule d’une carrière où Sakountala sera restée une fidèle compagnie.
Sakountala. Camille Claudel à l'œuvre
Du 14 septembre 2024 au 12 janvier 2025
Musée Camille Claudel • 10, rue Gustave Flaubert • 10400 Nogent-sur-Seine
www.museecamilleclaudel.fr
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