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Paris

Le charme délicat de la Norvégienne Harriet Backer exposé à Orsay

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Le musée d’Orsay surprend en présentant la toute première rétrospective en France d’une artiste norvégienne pratiquement inconnue dans l’Hexagone : Harriet Backer (1845–1932), dont certains tableaux annoncent (discrètement) l’art moderne et l’abstraction. Un parcours de 88 peintures – plus modeste que celui proposé au même moment sur Gustave Caillebotte – qui ouvre une fenêtre intéressante sur les liens entre la France et la Norvège.
Harriet Backer, Intérieur, le soir (Aften, interiør)
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Harriet Backer, Intérieur, le soir (Aften, interiør), 1896

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Huile sur toile • 54 × 66 cm • Coll. National museum, Oslo • © National Museum / Photo Børre Høstland

L’art scandinave a le vent en poupe ! Depuis dix ans, de nombreux peintres nordiques, célèbres dans leur pays mais souvent méconnus en France, sont mis à l’honneur à Paris : au Petit Palais, les peintres danois de la première moitié du XIXe siècle (en 2020), le Finlandais Albert Edelfelt (2022), les Suédois Carl Larsson (2014), Anders Zorn (2017) et Bruno Liljefors (depuis le 1er octobre 2024 et jusqu’au 16 février 2025) ; au musée Jacquemart-André, le Danois Vilhelm Hammershøi (2019) et le Finlandais Akseli Gallen-Kallela (2022) ; au musée Marmottan-Monet, le Dano-Norvégien Peder Severin Krøyer (2021).

Cette exploration se poursuit au musée d’Orsay, cette fois avec une femme : Harriet Backer. Un choix qui peut déconcerter de prime abord, tant les tableaux paisibles et peu ostentatoires de cette Norvégienne inconnue en France souffrent d’être comparés aux monstres sacrés de la peinture du XIXe siècle qui furent récemment exposés dans l’ancienne gare 1900, tels Édouard Manet, Vincent van Gogh ou Edvard Munch

Kitty Kielland, Harriet Backer dans son atelier, Paris (Harriet Backer i atelieret, Paris)
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Kitty Kielland, Harriet Backer dans son atelier, Paris (Harriet Backer i atelieret, Paris), 1883

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Huile sur toile • 43 × 37 cm • Coll. Lillehammer Kunstmuseum, Lillehammer • © Lillehammer kunstmuseum / Photo Jan Haug

À défaut de transporter le spectateur, ses tableaux recèlent un charme discret. Il faut apprivoiser ces intérieurs immobiles et solitaires, un peu sombres ou baignés d’une lumière blafarde, mais relevés par quelques notes de couleurs vives. En finesse, ces tableaux ouvrent une fenêtre intéressante sur la culture nordique, ses liens avec la France et l’histoire des artistes femmes.

Elle se forme à l’art à Paris

Le parcours d’Harriet Backer rappelle surtout à quel point la France a joué un rôle important pour les artistes étrangers et les artistes femmes en Europe. Au XIXe siècle, alors que ces dernières n’ont pas le droit d’étudier dans les écoles et les académies des Beaux-Arts, les académies privées françaises sont un eldorado pour les femmes artistes de nombreux pays, notamment scandinaves. C’est ainsi qu’Harriet Backer, après un séjour à Munich, s’installe à Paris en 1878 pour y étudier à l’académie de Mme Trélat de Vigny, où enseignent Léon Bonnat et Jean-Léon Gérôme.

Harriet Backer, Chez moi
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Harriet Backer, Chez moi, 1887

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Huile sur toile • 88,7 × 100,4 cm • Coll. National museum, Oslo • © National Museum / Photo Børre Høstland

La Norvégienne séjourne dix ans dans la Ville lumière, où elle participe régulièrement aux Salons, avant de rentrer définitivement, en 1888, à Oslo (la capitale de la Norvège, nommée Christiania à l’époque). En 1889, elle remporte une médaille d’argent à l’Exposition universelle de Paris pour son tableau Chez moi, qui représente une amie écrivaine jouant du piano. Cette paisible scène d’intérieur à contre-jour, subtilement éclairée par une lumière froide filtrant à travers les rideaux translucides d’une petite fenêtre, se déroule dans l’appartement parisien que la peintre partage avec son amie artiste Kitty Kielland (1843–1914), dont on suppose (mais sans certitude, la discrétion étant de mise à l’époque) qu’elle était sa compagne.

Une œuvre annonciatrice de l’abstraction

Considérant la peinture comme « une musique pour l’œil », l’artiste aborde chaque élément peint et chaque teinte comme une note posée sur une partition.

Chez Harriet Backer, les intérieurs ne sont qu’un prétexte pour l’étude de la lumière et des couleurs, comme si la pièce représentée était une petite boîte, le théâtre d’une expérience miniature. L’artiste étudie les ombres projetées sur le sol par les meubles, les effets d’éclairage… Tandis que les pans de murs, les tableaux, les miroirs encadrés et certains meubles aux contours nets lui permettent des assemblages de rectangles colorés, des patchworks qui posent, l’air de rien, les prémices de l’abstraction géométrique.

Sœur d’une chanteuse (Inga) et d’une célèbre pianiste et compositrice (Agathe Backer Grøndahl), l’artiste se passionne pour la musique : accompagnés dans l’exposition par une bande-son mélodieuse, des personnages jouant du piano, des harpes et des étuis à violon essaiment ses scènes d’intérieur. Un pan de mur, un fauteuil coloré, une touche de vert ou de rouge… : considérant la peinture comme « une musique pour l’œil », l’artiste aborde chaque élément peint et chaque teinte comme une note posée sur une partition. Une vision novatrice qui anticipe la façon de voir de certains pionniers de l’abstraction, comme Paul Klee et Vassily Kandinsky.

Harriet Backer, Femme cousant à la lueur de la lampe (Syende kvinne ved lampelys)
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Harriet Backer, Femme cousant à la lueur de la lampe (Syende kvinne ved lampelys), 1890

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Huile sur toile collée sur panneau de bois • 37 × 44,1 cm • Coll. National museum, Oslo • © National Museum / Photo Børre Høstland

Passant très vite d’un style académique à une patte impressionniste héritée de son séjour parisien, Harriet Backer évolue ensuite vers des compositions plus audacieuses, faites de formes simplifiées et de plages de couleurs vives, brossées rapidement. Son avant-gardisme se décèle dans de petits intérieurs aux couleurs stridentes ressemblant à des ébauches (Musique, Intérieur à Kristiania, 1890 ; Femme cousant, 1890), ou encore dans un jeu de reflets multicolores autour d’une barque (À Sandvikselven, 1890) – un délicieux petit tableau abstrait enserré dans un plan d’eau !

Une peintre bien norvégienne

Ses sujets restent cependant très classiques, et affichent des éléments typiquement nordiques : des femmes seules qui ne regardent pas le spectateur et semblent absorbées par une activité sereine (lecture, couture, musique), insaisissables comme les rêveuses du Danois Vilhelm Hammershøi, sans toutefois égaler leur force et leur mystère ; des instants du quotidien où le temps semble suspendu ; une lumière indirecte, souvent latérale ou venant du fond de la pièce, diffusée par le biais d’une fenêtre ou d’une lampe ; et des intérieurs relativement dépouillés et nets.

Parmi ses intérieurs d’église, peuplés de quelques personnages qui semblent saisis au vol comme sur des photographies, un tableau de 1909 révèle l’intérieur bariolé de la stavkirke d’Uvdal, une église médiévale en bois peinte au XIIe siècle de couleurs vives et ornée de superbes motifs décoratifs floraux, typiquement norvégiens. Une toile où se dévoilent les liens intéressants tissés entre les formes et couleurs de l’art moderne, et celles du folklore traditionnel.

Harriet Backer, Intérieur de la stavkirke (Interiør fra Uvdal stavkirke)
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Harriet Backer, Intérieur de la stavkirke (Interiør fra Uvdal stavkirke), 1909

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Huile sur toile • 114,7 × 134,8 cm • Coll. Kode Bergen Art Museum, Bergen • © Kode / Photo Dag Fosse

Dans un contexte difficile pour les artistes femmes, Harriet Backer a su s’imposer. En 1891, cette féministe inaugure sa propre école de peinture ouverte aux hommes et aux femmes. Désignée membre honoraire de l’Association norvégienne pour les droits des femmes en 1920, elle est reconnue et célébrée par le gouvernement norvégien, qui lui décerne de prestigieuses récompenses et la nomme dès 1898 au conseil d’administration et au comité d’acquisition de la Galerie nationale de Norvège, où elle siégera pendant vingt ans. Une réussite remarquable pour l’époque !

Harriet Backer (1845-1932). La musique des couleurs

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