David Lynch à Paris en janvier 2007
© Jonathan Frantini pour BeauxArts magazine
Tout était prêt, ou presque. Survenue en janvier dernier, la disparition de David Lynch (1946–2025) a fait douter Alexandre Mare. Fallait-il maintenir l’exposition, certes prévue depuis des mois et quasiment bouclée ? Les ayants droit ont tranché : « Ils ont stoppé tous les projets en cours sauf deux, nous raconte le directeur de la galerie Duchamp à Yvetot. Une grande exposition à Prague, et nous. » Malgré les quelques « questions sans réponse » qui lui restaient en tête, le directeur a décidé de maintenir l’événement, qui vient donc tout juste d’ouvrir ses portes.
Sur 200 m2 et trois étages, le centre d’art expose une cinquantaine de lithographies et gravures sur bois, réalisées entre 2007 et 2020 par David Lynch au sein de l’atelier parisien Item, accompagné dans sa tâche par l’éditeur Patrice Forest, ainsi que trois films animés.
David Lynch, Woman Obscured by Cloud, 2009
Lithographie • 64.5 × 88.5cm • © The David Lynch Estate, Courtesy Item Editions, Paris
« Je lui ai envoyé des photos et lui ai expliqué qu’on faisait un travail de terrain, qu’on était à la campagne au milieu des vaches – je savais qu’il adorait les vaches. »
Alexandre Mare
Ce travail de plasticien, Alexandre Mare le connaît depuis près de deux décennies, nous dit-il, plus précisément depuis l’exposition du commissaire Hervé Chandès en 2007 à la fondation Cartier, puis celle de 2012 au Frac Auvergne.
« J’avais l’idée de cette expo depuis longtemps, se souvient-il. Quand j’ai pris mes fonctions à la galerie Duchamp en 2022, je me suis dit que le lieu, son ambiance, auraient pu plaire à Lynch. Je lui ai fait un courrier en lui racontant l’histoire du bâtiment, industriel car c’est une ancienne minoterie, je lui ai envoyé des photos et lui ai expliqué qu’on faisait un travail de terrain, qu’on était à la campagne au milieu des vaches – je savais qu’il adorait les vaches. Et je lui ai dit que je voulais me concentrer plutôt sur les lithographies. »
Exposition David Lynch à la galerie Duchamp à Yvetot
© Salim Santa Lucia
L’accrochage, linéaire, veut évoquer un storyboard, et mettre en avant le côté « cinéma » des lithographies, « qui peuvent faire penser à des écrans ». De fait, David Lynch s’est d’abord intéressé à la peinture avant de se faire cinéaste. Il s’est formé au sein de trois écoles d’art différentes : la Corcoran School of the Arts and Design de Washington, la School of the Museum of Fine Arts at Tufts de Boston et la Pennsylvania Academy of the Fine Arts de Philadelphie.
Très cultivé, passionné par la peinture européenne comme par les compositions d’Edward Hopper ou par les visages torturés de Francis Bacon, Lynch expérimente alors beaucoup et entre dans le cinéma par hasard, en souhaitant « faire vivre sa peinture », nous explique Alexandre Mare, et l’animer de mouvements. « Il passe de la toile peinte à la toile de projection. » En 1967, il réalise ainsi Six Figures Getting Sick, film animé qui donne le ton de ses obsessions, et recommence dès l’année suivante avec The Alphabet (1968), un mélange d’animation et de prises de vues réelles ; tous deux projetés dans l’exposition, en plus d’un troisième réalisé plus récemment avec l’atelier Item, ces courts-métrages apparaissent en effet comme une extension cinétique des lithographies.
De 2007 à 2020, David Lynch réalise peu mais se concentre sur un très gros projet : la saison 3 de Twin Peaks (dans laquelle « le dessin lui permet de se projeter », certains cadrages de ses lithographies se retrouvant dans la série). Il en profite pour venir plusieurs fois par an à Paris, et s’enfermer dans l’atelier Item.
Exposition David Lynch à la galerie Duchamp à Yvetot
© Salim Santa Lucia
« On a eu envie de se servir de Blue Velvet pour créer les lumières de l’exposition. »
Alexandre Mare
« Ce qui lui plaît dans les lithographies, c’est de manier un noir très profond, cette matière visqueuse qu’est l’encre, mais aussi de travailler avec des machines, pour lesquelles Lynch a une fascination. » Artiste complet, Lynch approche la peinture comme l’image filmique avec les mêmes obsessions, les mêmes motifs : des visages troubles, des rideaux – comme celui de la célèbre scène de Blue Velvet (1986), devant lequel Isabella Rossellini chante, envoûtante et sublime.
C’est d’ailleurs exactement cette scène-là (les fans le verront tout de suite !) qui a inspiré au régisseur de la galerie Duchamp la scénographie de l’accrochage, tout en puissantes lumières colorées.
Exposition David Lynch à la galerie Duchamp à Yvetot
© Salim Santa Lucia
« On a eu envie de se servir de Blue Velvet pour créer les lumières de l’exposition : l’espace n’est pas cloisonné mais entièrement ouvert, ce sont le son et la lumière qui le structurent. En somme, on a essayé de faire du cinéma en 3D ! » L’immersion est d’ailleurs complète, puisque la galerie est baignée d’atmosphères sonores : au rez-de-chaussée, une sorte d’alarme qui ne cesse jamais de sonner, et à l’étage, des bruits d’insectes, des forêts qui brûlent, des échos d’accords de guitare… « Un résumé des bandes-son lynchéennes. »
L’hommage, atypique, total, est émouvant ; de quoi réjouir les cinéphiles comme les amateurs d’art graphique, et offrir à la galerie Duchamp un coup de projecteur mérité.
David Lynch
Du 21 juin 2025 au 21 septembre 2025
Galerie Duchamp • 7 Rue Percée • 76190 Yvetot
galerie-duchamp.org
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