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Antoine Caron, Saint Denys l’Aréopagite convertissant les philosophes païens, Début des années 1570
Huile sur bois • 92,7 x 72,1 cm • Coll. Et © The J. Paul Getty Museum, Los Angeles.
Attribué à François Quesnel, Antoine Caron, 1592
Pierre noire, sanguine, craies de couleurs et estompe • 34,9 × 24,9 cm • Photo Wikimedia Commons.
La psychanalyse a des effets insoupçonnés, y compris parfois sur le cours de l’histoire de l’art. C’est en effet par l’intermédiaire de son psychanalyste, Adrien Borel, que l’écrivain et ethnologue Michel Leiris (1901–1990) se serait intéressé à une peinture alors oubliée des spécialistes, conservée depuis 1913 dans la collection du marquis de Jaucourt, à Paris. Leiris se fascina pour la violence de ce grand tableau, les Massacres du Triumvirat [ill. plus bas], fourmillant de détails de têtes coupées et de corps déchiquetés à l’épée, œuvre que les surréalistes n’auraient pas reniée. Comme l’explique l’historien de l’art Frédéric Hueber dans une monographie sur Antoine Caron, l’œuvre nourrira l’expérience psychanalytique de Leiris, le plongeant dans des souvenirs d’enfance qui lui serviront à rédiger son autobiographie, l’Âge d’homme (1939).
Mais Leiris est aussi le premier à associer le nom d’Antoine Caron, pourtant inscrit dans un cartel à gauche du tableau, sur le petit mur de l’escalier, au grand peintre de la Renaissance que tout le monde avait alors oublié. Son article à ce sujet, paru en 1929 dans la revue Documents, passe toutefois inaperçu. Il faudra attendre la vente publique d’un autre tableau, Auguste et la Sibylle de Tibur, en 1936 pour que les historiens de l’art rouvrent enfin le dossier Caron et fassent des rapprochements iconographiques et stylistiques : c’est ainsi que la seule peinture signée et datée par Antoine Caron allait enfin être attribuée à… Antoine Caron.
De son vivant, l’artiste fut certes très connu et très copié, avant que son nom ne s’efface rapidement après sa mort, faute, peut-être, d’avoir laissé derrière lui grands décors ou œuvres signées. Malgré une biographie qui reste très lacunaire, il est heureusement désormais mieux connu des spécialistes – son chef-d’œuvre fut d’ailleurs offert au Louvre par le marquis de Jaucourt en 1939 –, même s’il reste encore beaucoup à découvrir sur cet artiste, né à Beauvais, probablement formé auprès des Le Prince, grands maîtres verriers du XVIe siècle, et qui sut se faire une place à la cour auprès de tous les Valois et évolua dans les milieux humanistes.
Antoine Caron, Les Massacres du Triumvirat, 1566
Le tableau clé de l’œuvre de Caron, signé et daté, trop fragile, ne quitte plus le Louvre, mais il est évoqué dans l’exposition par des dessins et un autre tableau figurant la même scène. Commandé par l’un de ses voisins – et non par le pouvoir royal –, il figure avec force détails le massacre de centaines d’opposants au Second Triumvirat de Marc-Antoine, Octave et Lépide, en 43 av. JC. Sur un thème importé par son maître, Nicolò dell’Abate, Caron y a réutilisé l’iconographie de très nombreuses gravures, créant une étrange scénographie autour de petites figures en mouvement.
Huile sur toile • 116 x 195 cm • Coll. et © Musée du Louvre, Dist. RMN-Grand Palais / Angèle Dequier.
La période, fastueuse d’un point de vue artistique, fut troublée politiquement par les guerres de religion, opposant catholiques et protestants.
Sa carrière fut étonnamment longue, courant du règne de François Ier à celui d’Henri IV, soit plus de cinquante années. « On peut comprendre cette fidélité en ce qui concerne Catherine de Médicis et ses enfants, mais elle est plus étonnante pour Henri IV car, à la fin du siècle, l’art de Caron pourrait passer pour archaïsant », relève Matteo Gianeselli, le jeune conservateur à l’origine de cette ambitieuse exposition du château d’Écouen. « En réalité, Henri IV, dont l’accession au trône a été difficile, cherche à s’inscrire dans la tradition du mécénat royal des Valois, d’où cet attachement à la figure de Caron. » La période, fastueuse d’un point de vue artistique, fut en effet troublée politiquement par les guerres de religion, opposant catholiques et protestants. C’est aussi durant ce bouillant XVIe siècle que l’art français s’attache à définir sa propre identité, en cherchant à se départir de l’influence des Italiens que François Ier, après Charles VIII dans le Val de Loire, avait fait venir à Fontainebleau.
Antoine Caron est certes un enfant de l’école bellifontaine, celle de Primatice (mentionné à Fontainebleau dans les années 1540) et fut très marqué par Nicolò dell’Abate auprès de qui il travailla, mais il n’est pas que cela. Matteo Gianeselli n’en démord pas : Antoine Caron est le chaînon manquant de l’histoire de l’art français, le grand peintre d’histoire, « un intermédiaire très puissant entre l’école de Fontainebleau qui est un pur moment d’italianisme, où l’on importe un modèle et des artistes, et la formation d’une école intrinsèquement nationale, au XVIIe siècle, où une peinture vraiment. »
Et d’enfoncer le clou : Nicolas Poussin, figure tutélaire de la peinture française du XVIIe siècle, lui devrait beaucoup… Il n’est pas faux de remarquer chez les deux peintres un même amour de la nature ou une singulière fascination pour la représentation des scènes de massacre. Plusieurs artistes incarnent ainsi ce moment de basculement vers la Renaissance « à la française » : les sculpteurs Jean Goujon et Germain Pilon, les architectes Pierre Lescot et Philibert Delorme, les peintres Jean Cousin, Jean Clouet, portraitiste avant tout, et notre Antoine Caron.
Antoine Caron, La Résurrection du Christ, Vers 1584
Caron n’a pas peint de grands retables et cette oeuvre, manifestementliée à une dévotion privée, est assez singulière dans son corpus. Elle est toutefois emblématique de son style enlevé, aux coloris acidulés, typiquementmaniériste.
Huile sur bois • 125 x 138 cm • Coll. et © RMN-Grand Palais /musée départemental de l’Oise, Beauvais / Thierry Ollivier/presse.
Seuls dix de ses tableaux sont jugés autographes.
L’œuvre de ce dernier est pourtant étrange et sûrement en grande partie à reconstituer, encore noyée au milieu d’œuvres dites de l’école de Fontainebleau. Seuls dix de ses tableaux sont jugés autographes. De très nombreux dessins en revanche, assurés d’être de sa main, documentent l’une des activités principales des artistes de cour de l’époque : la conception des décors éphémères et costumes des entrées et fêtes royales des Valois, dans des mises en scène souvent très érudites, riches en allégories sophistiquées, en référence à l’antique, à la littérature, à l’actualité… D’autres dessins de Caron correspondent à des projets de grandes tentures, tel le cycle d’Artémise, destiné à Catherine de Médicis mais dont le tissage ne sera finalement lancé que trente ans plus tard, par Henri IV.
Le style de Caron est également singulier. Il puise logiquement dans la culture italienne ambiante – Caron n’est jamais allé en Italie – mais aussi dans celle du Nord, de nombreux artistes flamands étant alors actifs en France, d’où peut-être ce goût pour le paysage. Son style se rattache au courant maniériste, notamment par ses coloris stridents et acidulés. Toutefois, l’art de Caron est avant tout théâtral. « Son œuvre est toujours déclamatoire, avec des mises en scène, des avant-plans, des coulisses dignes d’un décor de théâtre, donnant une impression de bricolage », souligne Matteo Gianeselli. Son travail de scénographe pour les Valois n’est pas étranger à cette manière.
Une question se pose néanmoins. Étant donné le contexte, celui des guerres de religion, et la position de l’artiste, catholique, auprès des rois, faut-il faire une lecture politique de la peinture de Caron ? Si les programmes (de propagande) étaient définis par un autre personnage, Nicolas Houël, le peintre y a-t-il malgré tout exprimé ses convictions personnelles sur la violence de l’époque, notamment à travers les Massacres du Triumvirat qui seraient une anticipation de ceux des protestants lors de la Saint-Barthélémy (1572) ? Impossible, selon les spécialistes : le tableau a été peint en 1566, six ans plus tôt… Matteo Gianeselli reste sage par rapport à ces interprétations, voyant plutôt dans la peinture de Caron l’expression de réflexions érudites et humanistes sur le « bon gouvernement ».
Suiveur d’Antoine Caron, La Mort de la femme de Sestos, Années 1580–1590
Incroyable tableau, qui n’est pas de la main de Caron – lequel a en revanche laissé un dessin sur le même sujet – mais de l’un de ses suiveurs, peut-être Henri Lerambert. Le sujet est tiré de l’Histoire naturelle de Pline l’Ancien : dans la ville de Sestos, en Thrace, une jeune femme a recueilli un aigle qui, par fidélité, l’aurait suivie dans la mort, jusqu’au bûcher. Une scène tragique non dénuée d’érotisme.
Huile sur bois • 65,4 × 81,2 cm • © RMN-Grand Palais (musée de la Renaissance, château d’Ecouen) / Sylvie Chan-Liat/presse.
« Les Massacres du Triumvirat relèvent davantage d’une critique du partage du pouvoir, ils sont une exaltation moralisatrice de la supériorité du régime monarchique sur la démocratie, dont la forme la plus pervertie serait la tyrannie. » Catherine de Médicis, dans ses commandes, prend volontairement le contre-pied de la situation politique. Le programme iconographique de la Tenture des Valois, présentée de manière exceptionnelle à Écouen, en témoigne : alors que les guerres de religion font rage et que sa famille se déchire, les tapisseries ne figurent pas les fils de Catherine comme des chefs de guerre mais comme les acteurs d’une fête, donnant une image d’âge d’or à rebours de la réalité. Dans le catalogue de l’exposition, le grand historien de la Renaissance, Henri Zerner, définit parfaitement la position de Caron au sein de ce grand barnum, éclairant le sens de ses images : « En allégorisant la réalité d’une époque trouble et tourmentée, elles l’exaltent, mais elles confèrent aussi quelque chose de ludique à leur inquiétante étrangeté. Caron, rappelons-le, était à la fois spectateur, auteur et acteur des mascarades qu’il nous a transmises […] . Tout l’art de Caron réside justement dans cet habile déguisement en tableau d’histoire. »
Pour en savoir plus
Caron révélé
Il faut aller à Écouen, cadre enchanteur du musée national de la Renaissance, au nord de Paris, pour s’immerger dans l’œuvre d’Antoine Caron, qui revient ici un peu chez lui puisqu’il aurait oeuvré sur le chantier de ce château du connétable Anne de Montmorency. Cette ambitieuse exposition réunit l’essentiel de son œuvre connue à ce jour (à l’exception des Massacres du Triumvirat, trop fragiles pour être prêtés par le Louvre), peintures, dessins mais aussi tapisseries tissées d’après ses modèles, dont la Tenture des Valois, soit huit tapisseries conservées depuis 1589 à Florence qui font là leur premier retour en France. Autre événement, la présentation d’une peinture inédite tout juste attribuée, la Résurrection du fils de la veuve de Naïm, chef-d’œuvre de la dernière manière de Caron encore en mains privées, qui clôt avec maestria l’exposition.
Antoine Caron • Le théâtre de l’Histoire
Du 5 avril 2023 au 3 juillet 2023
Musée national de la Renaissance - Château d'Écouen • Rue Jean Bullant • 95440 Écouen
musee-renaissance.fr
Visages des guerres de religion
Du 4 mars 2023 au 21 mai 2023
Château de Chantilly • 60500 Chantilly
chateaudechantilly.fr
La Haine des clans. Guerres de Religion, 1559-1610
Du 5 avril 2023 au 30 juillet 2023
Musée de l’Armée • 129 Rue de Grenelle • 75007 Paris
www.musee-armee.fr
À lire
Catalogue sous la direction de Matteo Gianeselli • éd. RMN-GP • 240 p. • 40 €
Antoine Caron, peintre de ville, peintre de cour, 1521-1599 par Frédéric Hueber • éd. Presses universitaires de Rennes • 384 p. • 45 €
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Un ciel d’apocalypse, des évocations d’architectures antiques et modernes (dont le château des Tuileries) : toute la théâtralité de Caron est ici convoquée pour cette scène qui résista longtemps à l’interprétation. Elle serait une célébration de la monarchie française autour de la figure de Denys l’Aréopagite, assimilé au tout premier évêque de Paris. Le tableau, conservé au Getty de Los Angeles, n’est pas venu en France depuis 1972.