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Guillaume Guillon Lethière, La Mort de Caton d’Utique, Vers 1795
149.5 x 226 cm • Coll. musée de l’Hermitage, Saint Petersbourg • © Fine Art Images / Bridgeman Images
Le moment est solennel ; sa mise en scène, théâtrale : sur une estrade, devant une foule d’individus et tandis qu’une armée est en ordre de marche à l’arrière-plan, deux hommes aux importantes fonctions militaires, l’un noir, l’autre métis, scellent un pacte, foulant au sol les chaînes imposées aux esclaves. L’image est d’autant plus spectaculaire qu’elle se déroule sous l’œil de Dieu qui surgit comme par magie d’un ciel nuageux pour donner sa bénédiction.
Sur la stèle qui les réunit sont gravées en lettres capitales des devises telles que « L’union fait la force » et « Vivre libre ou mourir » mais aussi, au niveau inférieur, la signature du peintre : « g. guillon Le Thiere. né à La Guadeloupe an 1760. Paris 1822 7bre. » Dix-huit ans après les faits, Guillaume Guillon Lethière (1760–1832) célèbre l’indépendance d’Haïti en représentant les figures emblématiques du soulèvement de l’ancienne colonie française de Saint-Domingue, le général Alexandre Pétion et l’officier Jean-Jacques Dessalines, qui se jurent de combattre ensemble alors que Napoléon Bonaparte vient de rétablir l’esclavage.
Guillaume Guillon Lethière, Le Serment des ancêtres, 1822
Dans cet hommage à l’indépendance d’Haïti, la chercheuse Darcy Grimaldo Grigsby voit aussi un lien métaphorique entre les relations de l’artiste, métis créole probablement né esclave, avec son propre père, colon blanc propriétaire d’une plantation, qui le reconnut officiellement sur le tard grâce à la nouvelle législation en vigueur après la Révolution française.
Coll. musée du Panthéon National Haïtien, Port-au-Prince / photo GrandPalaisRmn / Gérard Blot • © musée du Panthéon National Haïtien, Port-au-Prince / photo GrandPalaisRmn / Gérard Blot
Alors à l’apogée de sa carrière, honoré de nombreux titres prestigieux et de commandes officielles, Guillon Lethière laisse s’exprimer ses sentiments abolitionnistes dans cet hommage à ses racines caribéennes digne d’une profession de foi. La déclaration n’est pas publique mais clandestine – évoquer un tel épisode sous la France royaliste de Louis XVIII, qui refuse de reconnaître l’indépendance d’Haïti, pourrait lui coûter cher. Et l’œuvre n’est pas destinée à rester dans l’Hexagone mais doit traverser l’Atlantique pour être offerte au président haïtien Jean-Pierre Boyer, opération rendue possible grâce à l’abbé Grégoire, fervent abolitionniste et ami du peintre. Le tableau, accompagné par le fils de Guillon Lethière, Auguste, arrive à Port-au-Prince en décembre 1822. Il s’y trouve encore aujourd’hui.
Chef-d’œuvre du musée du Panthéon national haïtien, il devait faire le déplacement pour la première exposition monographique consacrée à son auteur, organisée par le Clarke Art Institute à Williamstown (Massachusetts) et le musée du Louvre à Paris. Cruelle ironie du sort, l’actuelle crise humanitaire et politique en Haïti a rendu son déplacement impossible. Mais, en visitant la rétrospective, il faudra avoir en tête ce tableau pour comprendre la complexité et l’ambivalence de cet artiste au destin extraordinaire pris dans les tourments de l’histoire de France et de ses colonies, qui vécut le déracinement, les espoirs d’une Révolution proclamant la liberté entre tous les hommes, l’avènement de l’empereur Napoléon Bonaparte et la restauration de la monarchie ; ce Guillon Lethière qui fit une carrière académique éblouissante, devenant l’un des peintres les plus célèbres des Salons de Paris, de 1793 à sa mort.
Jean-Auguste-Dominique Ingres, Portrait de Guillaume Guillon Lethière [détail], 1815
Coll. The Morgan Library and Museum, New York • © The Morgan Library and Museum, New York
Rien ne prédestinait à pareille gloire l’enfant né le 10 janvier 1760 à Sainte-Anne en Guadeloupe, colonie française depuis 1635, fils d’une esclave métisse et d’un colon blanc propriétaire d’une plantation sucrière. Il doit son prénom au saint célébré par le calendrier chrétien le jour où il vint au monde et son nom – Lethière – à son rang dans la fratrie, lui le troisième rejeton de Marie-Françoise Pepeye, affranchie en 1770 avec ses enfants. Le patronyme Guillon (le nom de son père) ne lui sera accordé qu’aux termes de longues démarches administratives à l’aube de ses 40 ans – il avait depuis longtemps déjà quitté son île natale.
Dès ses 14 ans, il rejoint l’Hexagone avec son père, d’abord à Rouen où il suit des cours à l’école de dessin de la ville. Remarqué pour ses talents prometteurs qui lui valent de nombreux prix, il est envoyé à l’Académie royale de peinture et de sculpture à Paris, dans l’atelier de Gabriel François Doyen, peintre du roi et grand décorateur. Candidat malheureux au prestigieux prix de Rome, le jeune Lethière parvient grâce à ses connaissances à obtenir un « brevet de pensionnaire » qui lui ouvre les portes de l’Académie de France à Rome, au palais Mancini, où il arrive en 1786 et où il marque les esprits avec une première version d’un thème sur lequel il reviendra au fil de sa carrière, Brutus condamnant ses fils à mort.
Il peint dans la veine néoclassique alors en vogue, sous la coupe du grand Nicolas Poussin et de ses paysages infinis. Derrière son académisme appliqué, on peut néanmoins déceler une fougue contenue, une façon singulière de s’attacher à l’expressivité des visages, aux émotions de chacun. Loin d’être choisies au hasard, les thématiques représentées sont souvent des allusions voilées à ses aspirations personnelles. L’épisode tragique de la Mort de Virginie, censé exalter la fidélité envers la jeune République lorsqu’il est présenté au Salon de 1795, est aussi une histoire d’esclavage, de famille et de justice : Virginie, fille d’un centurion de l’armée romaine et d’une esclave affranchie préfère la mort plutôt que de se soumettre à un décemvir [magistrat] épris d’elle.
Guillaume Guillon Lethière, La Mort de Virginie, 1828
C’est un sujet qui a encadré toute la carrière de l’artiste. Il en offre une dernière version magistrale où le père de Virginie, jeune femme pure qui refuse de subir le déshonneur en cédant au chef des décemvirs [magistrat] amoureux d’elle, poignarde sa fille et hurle à celui qui voulait la posséder : « Par ce sang innocent, je voue ta tête aux dieux infernaux ! »
huile sur toile • 458 x 778 cm • Coll. GrandPalaisRmn (musée du Louvre) / Daniel Arnaudet - Christian Jean. • © GrandPalaisRmn (musée du Louvre) / Daniel Arnaudet - Christian Jean.
De même, la Mort de Caton d’Utique [ill. en Une] est celle d’un homme politique qui lutta pour la République romaine vertueuse et déclinante dans ses colonies africaines, préférant le suicide plutôt que de « survivre à la liberté ». Quant à Philoctète dans l’île de Lemnos, exposé au Salon de 1798, il a été aussi pensé comme un clin d’œil à ses racines, puisque le modèle n’est autre que son ami Thomas Alexandre Dumas Davy de La Pailleterie, général métis de Saint-Domingue et père du grand écrivain.
Les œuvres de Lethière « révèlent plutôt sa quête pour un juste milieu, probablement sans jamais le nommer – ni le trouver, d’ailleurs. »
Mais les allusions restent discrètes. Lethière sait que les têtes tombent facilement et que le vent tourne vite, lui qui est rentré en France en 1791, en pleine effervescence révolutionnaire. S’il participe au concours lancé en avril 1794 par le Comité de salut public pour représenter les grands événements de la Révolution, il reste beaucoup plus modéré que le célèbre Jacques-Louis David, avec qui il entretient des relations houleuses mais qu’il n’hésite pas à soutenir lorsque celui-ci sera emprisonné après la chute de Robespierre.
Les œuvres de Lethière « révèlent plutôt la quête de l’artiste pour un juste milieu, probablement sans jamais le nommer – ni le trouver, d’ailleurs. Comme Lafayette, il fut probablement vite déçu par ce nouveau régime, à l’instar de tout idéaliste. Mais, en idéaliste respectueux des autres, il a fui l’extrémisme et les excès », souligne Olivier Meslay, directeur du Clark Art Institute. Homme de tempérance et de nuance, l’artiste a tout juste le temps d’obtenir l’autorisation de porter le nom de son père en 1799, après avoir été reconnu comme son héritier officiel, que Napoléon Bonaparte arrive au pouvoir.
Sans éviter les contradictions (il continue à percevoir les bénéfices de la plantation de son père après le décès de celui-ci en 1800), résolument habile, soutenu par de nombreux cercles – amical, familial, artistique, franc-maçon, antillais, étudiant, académicien ou politique, Guillon Lethière se rapproche du frère cadet de l’empereur, Lucien Bonaparte, dont il devient le conseiller artistique.
Il l’accompagne en Espagne puis à Rome et Florence et l’aide à acquérir des œuvres majeures tout en constituant sa propre collection. Son compte en banque et son carnet d’adresses s’enrichissent, les commandes se multiplient. Il peint des scènes à la gloire de l’Empire et fait le portrait de ses membres éminents telle Joséphine, impératrice des Français, elle aussi créole, née en Martinique. Il est récompensé pour sa loyauté et nommé en 1807 directeur de l’Académie de France à Rome, qui vient de s’installer à la Villa Médicis, où il demeure jusqu’en 1816.
De retour en France, où la monarchie a été restaurée, il parvient à passer entre les mailles du filet et poursuit son ascension. Nommé à l’Académie des beaux-arts, décoré de la Légion d’honneur, il devient professeur à l’École des beaux-arts en 1819 où, comme dans ses ateliers privés, ses élèves louent ses talents d’enseignant et sa personnalité chaleureuse. Cette même année, il se lance dans sa peinture la plus personnelle, le Serment des ancêtres, achevée dans le secret de son atelier en 1822, tandis qu’il montre au Salon une toile figurant Saint Louis visitant et touchant un pestiféré dans les plaines de Carthage, où le roi se fait presque voler la vedette par les figures héroïques africaines du premier plan.
Son dernier grand format exposé au Salon de 1831, nouvelle version magistrale de la Mort de Virginie, appartient déjà au passé à l’heure du romantisme triomphant qui voit s’imposer sur la scène artistique Delacroix et Géricault. Les critiques sont acerbes et l’artiste de renommée internationale ne tarde pas à tomber dans l’oubli au lendemain de sa mort – même l’éloge funèbre prononcé par Alexandre Dumas père a été perdu – sauf en Guadeloupe où l’on n’oublia jamais l’enfant du pays. Près de deux siècles plus tard, son œuvre renoue avec la lumière dans un parcours soulignant le caractère incroyable de son destin personnel en prise avec la « grande » et terrible histoire.
Guillon-Lethière, né à la Guadeloupe
Du 13 novembre 2024 au 17 février 2025
Musée du Louvre • Rue de Rivoli • 75001 Paris
www.louvre.fr
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L’histoire de Caton d’Utique (95–46 avant JC), sénateur romain et figure de la résistance face à la tyrannie de César, qui se suicida en Tunisie d’un coup d’épée dans le ventre après la défaite de Scipion contre César, permet de souligner les contradictions entre les valeurs républicaines pour lesquelles il lutta et la réalité du pouvoir dans les territoires conquis où il fut envoyé, en Afrique du Nord, à la périphérie de l’empire romain.