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Lorraine O’Grady, Art Is… (Front Troupe), 1983
Photographie chromogène en 40 parties • 50,8 × 40,64 cm • Courtesy of Mariane Ibrahim Gallery and Lorraine O’Grady / Artists Rights Society (ARS), New York
Une jeune femme noire porte un cadre doré, vide de tout tableau, à hauteur de son visage. De profil, l’effrontée fait face à un policier qui la toise d’un air goguenard, les mains sur sa taille. Ce cliché nous emmène en 1983, dans les rues d’Harlem à New York durant l’African American Day Parade. Armés de cadres vides, et tout de blanc vêtus, un groupe de danseurs et d’acteurs noirs créent l’événement dans l’événement : ils participent à la performance organisée par l’artiste Lorraine O’Grady (1934–2024), qui l’a documentée dans une série de photographies intitulée « Art Is… ».
Ainsi s’ouvre l’exposition « Joie collective – Apprendre à flamboyer ! » au Palais de Tokyo, dont la thématique imprègne toute sa programmation ce printemps. Une joie comprise « non pas comme une suspension de la lucidité, mais comme une résistance consciente, active, à l’ordre dépressif du monde », explique le directeur du centre d’art Guillaume Désanges dans son édito. Une joie éclatante qui rassemble et met en mouvement.
Vue de l’exposition « Joie collective – Apprendre à flamboyer ! », au Palais de Tokyo, 2025
© Aurélien Mole
« And with joy we move », affirme la banderole violette d’Attandi Trawalley (née en 1996), tandis que trois bannières monumentales de carnaval, signées Alberto Pitta (né en 1961), trônent en suspension dans le vaste espace d’exposition. Les couleurs vibrantes de l’étonnante œuvre textile de Maty Biayenda (née en 1998) surgissent, quant à elles, d’une petite salle dans la pénombre. Dans ce patchwork de photographies, l’artiste donne une consistance historique aux récits des personnes trans noires, qu’elle reconstitue malgré l’absence abyssale d’archives.
Manifestation ou exposition ? L’accrochage curaté par Amandine Nana ambitionne de mélanger les genres et de décloisonner l’espace muséal afin de l’inclure pleinement dans l’espace public. Une réflexion alimentée par l’œuvre de Thomas Hirschhorn (né en 1957) avec Schema: Art-Public Space (2016–2022), dans laquelle il tente d’analyser le rôle et la place des artistes dans la société sous la forme d’une carte mentale. Tout au long du parcours, le public est ainsi invité à interagir avec les œuvres des artistes dans des espaces dédiés, pensés comme des « scènes à investir, sans jamais aller jusqu’au total amusement qui sacrifierait les œuvres », précise le commissaire.
Projection du film « Nyum Elucubris » réalisé par Soñ Gweha (2018), au Palais de Tokyo, 2025
Exposition « Collective Joy – Apprendre à flamboyer ! », Palais de Tokyo, 2025
© Aurélien Mole
Les œuvres exposées diffusent un élan vital qui poussent à l’action.
Qui voudra s’emparer du micro pour chanter ou déclamer un texte sur « la place publique » ? S’adonner à une session de hula hoop tout en regardant Nyum Elucubris, une vidéo de Soñ Gweha (née en 1989) en forme d’« ode aux luttes afroféministes » ? Ou encore jouer aux échecs au cœur de l’installation de Pris Roos (née en 1984), inspirée de la place de la République à Paris ? Pour Amandine Nana, le white cube du Palais de Tokyo peut aussi être un « lieu de transformation sociale » voire une « agora publique » où les œuvres exposées diffusent un élan vital qui poussent à l’action.
La salle baignée de lumière rose pour la projection des films de Cauleen Smith, Palais de Tokyo, 2025
Exposition « Collective Joy – Apprendre à flamboyer ! », Palais de Tokyo, 2025
© Aurélien Mole
Dans une salle de projection baignée de lumière rose, les quatre films de Cauleen Smith (née en 1967) réussissent à porter une énergie galvanisante qui mêle musique, danse et lutte. Avec Space is the Place (A March for Sun Ra) (2011), la cinéaste américaine filme une flashmob orchestral à Chicago. La fanfare du lycée Rich South interprète une composition de Sun Ra, icône afro-américaine du free jazz cosmique. Rien ni personne, ni même une pluie battante, ne perturbe l’euphorie des jeunes musiciens, rayonnants dans leur uniforme streetwear bleu-blanc-rouge.
En fin de parcours, cette démarche d’ouverture vers des formes de création ludique et collaborative s’illustre pleinement. D’abord avec Entre-Nous, un espace de « cocréation » à travers le jeu imaginé par le collectif RESOLVE, qui propose plusieurs ateliers avec des outils autour de trois gestes fondamentaux : attacher, assembler et enrouler. Ensuite, l’installation interactive de Cindy Bannani (née en 1992), intitulée 1983, prend la forme d’un atelier de broderie collective, permettant d’ouvrir la discussion sur la Marche pour l’égalité et contre le racisme de 1983. Avec l’association féministe et anti-raciste Lallab, l’artiste vient broder régulièrement avec des bénévoles la phrase de Salika Amara, cofondatrice du collectif parisien pour la Marche : « Ils nous ont promis, ils nous ont menti, ils nous ont trahi, ils nous l’ont volé. »
Vue des ateliers de création dans le cadre de l’exposition « Joie collective – Apprendre à flamboyer ! », au Palais de Tokyo, 2025
© Aurélien Mole
Au-delà des images qui racontent la joie de se battre pour ses droits, ce sont des mots que l’on retient en sortant de cette exposition. Ce slogan « On est heureux quand on manifeste » sur une photo d’Endre Tót (né en 1937), imprimée en format XXL. Mais aussi ceux que l’on a glanés au fil de notre visite dans les livres laissés à disposition du public, comme le Manuel rabat-joie féministe de Sara Ahmed (2024) ou Dancing in the Streets – A History of Collective Joy de Barbara Ehrenreich (2006)… Ou encore « Ceux du printemps », un texte de la poétesse américaine Audre Lorde, issu de son recueil Charbon (1976) : « Quelle colère dans mes os éprouvés / quel héritage océanique / me font rejeter l’avril / et craindre de fouler la terre / au printemps ? »
Joie Collective. Apprendre à flamboyer !
Du 21 février 2025 au 11 mai 2025
Palais de Tokyo • 13, avenue du Président Wilson • 75116 Paris
www.palaisdetokyo.com
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