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Wangechi Mutu, “Older sisters” dans l’exposition “Black Soil Poems” de Wangechi Mutu à la Galleria Borghese, 2025
© galleria Borghese
Rarement la présence d’une œuvre contemporaine dans un monument historique n’aura semblé si pertinente, si subtile, si évidente. En donnant carte blanche à Wangechi Mutu, la Galleria Borghese offre à ses visiteurs un pur moment de grâce, où chaque proposition tisse d’innombrables liens entre les œuvres, les artistes, les géographies et les temporalités, pour écrire une histoire universelle de l’humanité ; et réinventer au passage la notion même de musée en y introduisant vie et mouvement.
L’artiste kenyo-américaine, née en 1972, a pris possession des lieux avec une justesse et une élégance à la démesure de ce chef-d’œuvre patrimonial édifié et décoré à Rome dans un style Renaissance par les plus grands maître du XVIIe siècle. Créatrice démiurge, elle y fait vibrer l’âme d’êtres hybrides futuristes, héroïnes de sa mythologie personnelle, sirènes d’un monde inconnu qui doivent beaucoup aux figures maternelles des grands mythes fondateurs de diverses spiritualités.
Wangechi Mutu, Water Woman, 2017
Bronze • 91,4 × 165,1 × 177,8 cm • © galleria Borghese / Courtesy Gladstone Gallery et Wangechi Mutu
En chœur, avec force et beauté, elles annoncent une nouvelle ère, déconstruisant les stéréotypes et injonctions imposés au corps féminin – particulièrement celui des femmes Noires –, bousculant les notions d’identité, de genre, interrogeant l’histoire post-coloniale et l’urgence écologique de notre monde dévasté, pour envisager un futur en osmose avec le règne animal et le végétal.
Wangechi Mutu, The Seated I et The Seated IV, 2019
Bronze • 203 × 85 cm • Coll. The Metropolitan Museum of Art, New york • © galleria Borghese / Courtesy Gladstone Gallery et Wangechi Mutu
Dès le seuil de la Galleria, deux gardiennes de bronze monumentales, élégantes caryatides gréco-africaines à l’air impassible et aux parures lunaires, imposent le respect et annoncent la richesse d’un voyage qui mêle une multitude de références culturelles et artistiques au-delà des frontières et de l’histoire linéaire européo-centrée.
Défiant les héros de l’Antiquité et des saintes écritures, sculptés et peints par les plus grands noms de l’histoire de l’art (Raphaël, Titien, le Bernin, le Caravage, pour ne citer qu’eux), Wangechi Mutu redéfinit la notion de beauté dans ses installations envoûtantes. À l’instar de Underground Hornship, assemblage de cornes en bronze poli évoquant les racines d’un organisme souterrain autant que les restes d’une dépouille animale, ou Older Sisters [ill. en Une], deux visages féminins qui se regardent tendrement, œuvres présentées sur des tables ovales à miroir du XVIIIe siècle signées Luigi Valadier qui multiplient leurs reflets et démultiplient l’espace où elles se situent.
Wangechi Mutu, Underground Hornship, 2018
Bronze • 58 × 81 × 20 cm • Courtesy Wangechi Mutu et Carolina Nitsch + Elisabeth Ross Wingate / © galleria Borghese
Poétiques, facétieuses, parfois même malicieuses, les œuvres viennent chambouler l’ordre établi.
Face au décor luxueux de marbres blancs et colorés, aux bustes antiques en porphyre, ces figures de bronze noir convoquent les fantômes d’une Histoire dont il reste à combler les nombreuses zones d’ombre. Ce que suggèrent également les lettres en métal rouillé disposées au sol, à même les antiques mosaïques des Gladiateurs (env. 320) de la grande salle Mariano Rossi, inscrivant un passage de la chanson de Bob Marley « War ». Celle-ci lui fut inspirée par le discours sur l’égalité raciale prononcé en 1963 aux Nations unies par Haïlé Sélassié, dernier roi éthiopien et chef spirituel des rastas, appelant à la paix et à l’unité des peuples.
Poétiques, facétieuses, parfois même malicieuses, les œuvres viennent chambouler l’ordre établi, comme la très belle installation intitulée Suspended Playtime (2008), pluie de sphères noires reliées au plafond par des fils colorés, rappelant les ballons de football fabriqués à partir de sacs plastique et autres matériaux de récupération par les enfants du Kenya natal de l’artiste. Semblables à des météorites tombant sur terre, elles transforment l’espace en terrain de jeu plein de vie et narguent les visages austères des bustes du Salon Lanfranco – particulièrement celui du pape Clément XII, qui, bien que de marbre depuis des siècles, fixe la scène d’un air réprobateur.…
Wangechi Mutu, « First Weeping Head » et « Second Weeping Head » dans l’exposition « Black Soil Poems » de Wangechi Mutu à la Galleria Borghese, 2025
© Galleria Borghese
Dans chaque espace, les œuvres semblent ainsi répondre, avec complicité ou défiance, à leurs aînés romains et italiens, procédé muséographique qui stimule l’imaginaire et permet au spectateur de devenir l’acteur de sa visite en créant son propre récit. Des correspondances inattendues viennent titiller l’inconscient et donnent à voir l’indicible.
Ainsi du raffiné Bloody Rug (tapis ensanglanté), oxymore de soie, qui se transforme en une marre organique rouge vif sous le regard narquois de la jeune fille nue se baignant au premier plan du grand tableau de Dominiquin La Chasse de Diane (1616)… Plus loin, les deux Têtes pleureuses suspendues dans la salle Aurora, à hauteur de nos yeux, magnifiques bustes faits de bois, de soie écarlate et divers matériaux, résonnent tragiquement avec la tête d’agneau désigné par le Christ au cœur de la Cène (1542) de Jacopo Bassano, dans un espace dédié au rythme des saisons et à un équilibre sacrifié sur l’autel de nos sociétés consuméristes.
Wangechi Mutu, « Throned I » dans l’exposition de Wangechi Mutu « Black Soil Poems » à la Galleria Borghese, 2025
© galleria Borghese
De la terre des jardins de la Villa Borghèse, Wangechi Mutu la sculptrice a fait naître de fantastiques créatures mutantes et sirènes de bronze. Hypnotiques, elles rappellent les liens indéfectibles entre les humains et la nature ; soulignent aussi sa fragilité, sous les auspices de Mami Wata, divinité aquatique aux pouvoirs redoutables souvent accompagnée d’un serpent, présente de l’Afrique de l’Ouest aux Caraïbes, à la fois admirée et redoutée.
L’artiste avait déjà mis en garde ses visiteurs sur la terrasse sud de la Galleria Borghese : son film The End of eating everything montre un ogre féminin dévorant tout sur son passage, allégorie des excès de notre système capitaliste, de la destruction de l’environnement et des mutations qui en découlent.
Wangechi Mutu à la Galleria Borghese, 2025
© Khadija Farah / galleria Borghese
Première femme à bénéficier d’une exposition monographique de son vivant au sein de l’institution romaine – qui a choisi de mettre à l’honneur chaque année une créatrice –, succédant à Louise Bourgeois, Wangechi Mutu conclut sa proposition à l’Académie américaine de Rome (où elle fut résidente quelques années auparavant) avec une sculpture de bronze noire sans appel, Shavasana I, nom d’une position de yoga signifiant en sanskrit « posture du cadavre ».
Un corps féminin couvert d’un drap mortuaire dont seuls dépassent les mains et les pieds, avec un détail redoutablement évocateur : des chaussures à talon aiguille rouge vif en partie défaites, comme après une agression. Une scène de crime inspirée d’un fait divers au beau milieu de vestiges antiques dans la Ville éternelle. Une œuvre ambiguë, entre méditation et effroi, pour ouvrir les yeux et ne pas oublier. Le mot d’une fin digne de ce nom en conclusion d’un parcours à couper le souffle.
Wangechi Mutu. Black Soil Poems
Du 10 juin 2025 au 14 septembre 2025
galleriaborghese.beniculturali.it
Galerie Borghèse • Piazzale Scipione Borghese • 00197 Roma
galleriaborghese.beniculturali.it
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