Article réservé aux abonnés

Musée Jacquemart-André

Borghèse, cardinal-voyou et collectionneur compulsif

Par

Publié le , mis à jour le
Figure du mécénat artistique du XVIIe siècle, Scipion Borghèse fit de sa villa romaine un abri pour sa faste collection d’œuvres d’art. Devenu musée, le lieu historique prête aujourd’hui plusieurs de ses chefs-d’œuvre emblématiques au musée Jacquemart-André pour une exposition exceptionnelle.
Caravage, Garçon à la corbeille de fruits [détail]
voir toutes les images

Caravage, Garçon à la corbeille de fruits [détail], vers 1593

i

Huile sur toile • 70 x 67 cm • Coll. galerie Borghese, Rome • © Galleria Borghese / photo Mauro Coen

Comment cette spectaculaire Madone des palefreniers signée Caravage, alliant une grande délicatesse à de stupéfiants effets de clair-obscur, conçue pour être le tableau d’autel d’une chapelle de la basilique Saint-Pierre de Rome, peut-elle faire partie d’une collection civile, son propriétaire fût-il cardinal ? Par un savant mélange entre détermination et opportunisme… autant de talents que Scipion Caffarelli-Borghèse (1577–1633) réunissait avec un certain brio, surtout lorsqu’il s’agissait d’enrichir sa collection personnelle.

Celui qui devint l’incarnation de ce que l’on appellera le népotisme – il était neveu du pape Paul V (1550–1621) – se démena en effet durant toute sa carrière pour réunir quelques-uns des plus beaux chefs-d’œuvre de son temps, tous savamment mis en scène dans sa grande demeure de la campagne romaine, la Villa Borghèse. « L’ensemble, aujourd’hui transformé en musée, a été conçu par Scipion dès sa construction avec l’ambition de satisfaire non seulement son propre plaisir mais aussi celui de tout hypothétique visiteur », souligne Francesca Cappelletti, sa directrice.

Extérieur de la galerie Borghèse
voir toutes les images

Extérieur de la galerie Borghèse

i

© Jani-Markus Häsä / Alamy / Hemis

« Il constitue une sorte de musée précurseur, dont la fonction et le manifeste programmatique sont exprimés dans une exhortation latine gravée sur une plaque de marbre placée à l’origine à l’entrée de la villa et adressée précisément au visiteur : ‘Allez où vous voulez, demandez, cherchez ce que vous aimez et partez quand vous voulez.’ » Conservé longtemps par ses descendants, malgré quelques ventes de tableaux mais aussi d’un grand nombre d’antiques obtenus par Napoléon en 1807 (toujours au Louvre aujourd’hui), l’ensemble finit par être cédé à l’État italien en 1902, devenant la spectaculaire galerie où le public se presse en masse aujourd’hui.

Une passion pour Caravage

Le musée Jacquemart-André a saisi la formidable opportunité de la campagne de travaux du musée romain, d’ordinaire moins généreux en prêts, pour faire venir quelques-uns de ces chefs-d’œuvre à Paris. Pas tous hélas, comme le souligne Pierre Curie, conservateur du musée Jacquemart-André : « Nous avons dû renoncer aux trop grands formats, tout simplement parce qu’ils ne rentrent pas dans nos salles. » La Madone des palefreniers de Caravage n’a donc pas pu faire le voyage malgré sa place emblématique dans l’histoire de la collection de Scipion. Soit une Vierge magnifique mais trop humaine avec son profond décolleté, un Enfant Jésus trop grand pour être si nu, écrasant tous les deux du pied le serpent du vice : son iconographie ayant été jugée trop triviale par la fabrique de Saint-Pierre, le tableau fut opportunément vendu au cardinal par son commanditaire, la Confrérie des palefreniers (des gentilshommes de la cour chargés des fonctions de confiance dans des tâches mineures de maintenance).

Caravage, La Madone des palefreniers
voir toutes les images

Caravage, La Madone des palefreniers, 1605–1607

i

Non prêtée en raison de ses dimensions, cette grande
peinture fut acquise avec malice par Scipion. Elle contient tout le génie de Caravage, dans son cadrage, son sujet, son audace…

huile sur toile • 292 × 211 cm • Coll. Galleria Borghese, Rome • © Galleria Borghese, Rome / Photo Scala, Florence.

Scipion s’en acquitta néanmoins pour la somme exorbitante de 100 écus, 25 fois plus que ce qu’en avait perçu l’artiste. Qu’importe, l’opportunité était trop belle de faire entrer un tout premier Caravage dans sa collection. Il y en aura d’autres, le mauvais garçon de la peinture baroque ayant été l’une de ses passions, de trop courte durée. En 1606, Caravage tue un homme lors d’un duel et doit fuir Rome. Scipion se bat pour obtenir sa grâce, qui arrivera trop tard, le peintre étant retrouvé mort sur une plage avant d’avoir atteint la Ville éternelle.

Dès 1607, le cardinal réussit toutefois un coup de maître en prenant possession de la collection du Cavalier d’Arpin, peintre maniériste jadis en vue à la Curie [service pontifical] mais tombé en disgrâce et victime d’une injuste condamnation pour port d’armes illégal (il détenait en réalité une collection d’arquebuses). La justice papale, en guise de médiation, lui propose la saisie de tous ses biens. Ses œuvres d’art retombent donc judicieusement dans l’escarcelle de Scipion. Soit 107 nouveaux tableaux, des œuvres du Cavalier lui-même mais aussi de son frère Bernardino Cesari et de nombreux paysages flamands, et surtout deux tableaux de jeunesse de Caravage : le Petit Bacchus malade, en réalité un autoportrait, et Garçon à la corbeille de fruits. Deux trésors.

Enrichi grâce à son oncle le pape Paul V et mécène de Bernin

Bernin, Autoportrait à l’âge mûr
voir toutes les images

Bernin, Autoportrait à l’âge mûr, Vers 1635–1640

i

Réputé pour la fougue de ses sculptures, par ailleurs architecte,
Bernin, le protégé de Scipion.
fut aussi un peintre talentueux

huile sur toile • 53 × 43 cm • Coll. Galleria Borghese Rome • Coll. et © Galleria Borghese Rome

Si Scipion ne put être mécène de Caravage, il le fut ardemment de Bernin. Il le repère à 17 ans, dans l’atelier de son père, et commence à le faire travailler dès l’âge de 20 ans. La Villa Borghèse porte encore partout la trace du génial artiste, notamment dans l’aménagement de certaines de ses salles, Bernin ayant complété des antiques, tel un Hermaphrodite endormi qu’il couche sur un épais matelas baroque de marbre. Les quatre groupes mythologiques commandés par le cardinal font quant à eux partie des chefs-d’œuvre du sculpteur. « Scipion a fait Bernin, l’a parfois payé très cher », confirme Pierre Curie. L’argent, le cardinal s’en moque totalement puisque les caisses de la Curie lui sont largement ouvertes, au point qu’il fut considéré comme l’un des hommes les plus riches d’Europe.

Raphaël, La Dame à la licorne
voir toutes les images

Raphaël, La Dame à la licorne, vers 1506

i

Longtemps, la licorne, symbole de pureté, fut dissimulée par les attributs du martyre de la sainte – la roue et la palme – tandis qu’un manteau couvrait ses épaules. Il fallut attendre 1935 pour que ces repeints (de la fin du XVIIe siècle ?) soient ôtés et l’attribution à Raphaël, confirmée.

huile sur toile appliquée sur panneau • 67 × 56 cm

Plusieurs historiens ont travaillé sur le cas Scipion, dont la mission première semble avoir été de favoriser l’enrichissement de la famille papale au pouvoir (pas loin de 4 % des revenus du Saint-Siège auraient été détournés au profit des Borghèse !) mais également le sien. Son parcours fut d’ailleurs spectaculaire. Sa mère était la sœur de Camille Borghèse, devenu Paul V en 1605. Scipion n’est donc pas né Borghèse mais Caffarelli. Son père ayant subi quelques revers de fortune, c’est son oncle Camille qui finança son éducation puis ses études à Pérouse. Dès son élection au Saint-Siège, Paul V l’autorise à porter le nom de Borghèse. La carrière du neveu protégé, 28 ans à peine, est ensuite fulgurante. Il multiplie les titres ecclésiastiques (lucratifs grâce aux loyers afférents) et les fonctions officielles : légat pontifical en Avignon, bibliothécaire du Vatican, grand pénitentiaire (ayant le pouvoir d’absoudre les péchés les plus graves), préfet du Tribunal suprême de la Signature apostolique, plus haute juridiction du Saint-Siège, camerlingue du Sacré Collège (1621–1623), c’est-à-dire trésorier…

Une luxueuse villa pour une collection fastueuse

« Il a jeté les bases de la collection moderne, dans laquelle les œuvres d’art sont considérées comme ayant une valeur autonome et sont conçues pour orner un lieu spécifique. »

Francesca Cappelletti

Scipion Borghèse fut ainsi très étroitement associé aux affaires politiques internes et externes des États pontificaux. Paul V lui avait aussi confié la gestion des finances de la famille. Ce statut de « cardinal-neveu » – à l’origine du terme « népotisme » d’après son mot latin cardinalis nepos – lui conféra ainsi des privilèges exorbitants. La mort de Paul V, en 1621, marqua certes un coup d’arrêt à l’ascension de Scipion mais celui-ci conserva ses fonctions et continua à intervenir dans les affaires de la Curie. Tout cela aurait pu suffire à un seul homme mais le grand œuvre de sa vie fut donc ailleurs – qui justifia d’ailleurs de bénéficier d’importants revenus : l’aménagement de sa villa édifiée entre 1607 et 1616 sur la colline du Pincio, juste à côté de la prestigieuse Villa Médicis reconstruite peu avant par le cardinal Ferdinand Ier… de Médicis. Dans les années 1540, c’est la position dominante des Médicis en Toscane qui avait poussé les Borghèse à s’installer à Rome.

Comme Ferdinand, Scipion voulut alors faire de sa villa un luxueux palais, confié aux bons soins des architectes Flaminio Ponzi et Giovanni Vasanzio, l’entourant de luxuriants jardins, l’aménageant aussi en écrin de son incroyable collection d’antiques et de peintures et sculptures modernes. Doté d’un goût sûr, d’une insatiable curiosité et d’une extraordinaire capacité à déceler les chefs-d’œuvre parmi les productions de son temps, il deviendra au final l’un des plus brillants mécènes et collectionneurs de l’art baroque, pourtant décrit comme timide par certains témoignages de l’époque.

Vierge à l’Enfant avec saint Ignace d’Antioche et saint Onuphre, Lorenzo Lotto
voir toutes les images

Vierge à l’Enfant avec saint Ignace d’Antioche et saint Onuphre, Lorenzo Lotto, 1508

i

Le Vénitien d’adoption était un amateur de couleurs franches et contrastées.

huile sur panneau • 53 x 67 cm • Coll. et © Galleria Borghese Rome. P • Coll. et © Galleria Borghese Rome.

« La recherche et l’essor des études relatives au mécénat d’œuvres d’art à Rome au XVIIe siècle ont mis en lumière la complexité des phénomènes liés aux pratiques de collection et à l’activité de promotion de l’art dont les membres des familles nobles les plus illustres de l’époque étaient les protagonistes », explique Francesca Cappelletti. Scipion Borghèse constitue une pièce fondamentale de ce puzzle complexe, car il a jeté les bases de la collection moderne, dans laquelle les œuvres d’art sont considérées comme ayant une valeur autonome et sont conçues pour orner un lieu spécifique. »

Scandaleux et sulfureux

Autre trait saillant de sa personnalité, son tempérament sulfureux. Autour de lui, les scandales furent nombreux. Son goût prononcé pour les nus masculins – l’attitude concupiscente du Petit Bacchus malade de Caravage avait de quoi choquer – lui attira ainsi maints soupçons d’homosexualité. Jalousie de rivaux à l’égard d’un protégé papal dans une Curie plus venimeuse encore que n’importe quel serpent ? Réalité ? Rien ne fut jamais prouvé et l’on pourrait y opposer son goût pour les nus féminins, largement mis en scène dans sa collection. La rumeur de l’existence d’un protégé trop intime, Stefano Pignatelli, installé au Vatican puis éloigné par le pape pour éviter le scandale et finalement réintégré – Scipion en était tombé gravement malade – fut néanmoins persistante.

Pignatelli fut finalement nommé à son tour cardinal en 1621 et put rester au Vatican. Le controversé Scipion finit par s’éteindre à Rome en 1633, à seulement 56 ans. Il fut inhumé à Santa Maria Maggiore, auprès de son oncle dans la chapelle Borghèse, dont la direction artistique avait été confiée au Cavalier d’Arpin et où œuvrèrent nombre d’artistes de l’écurie de Scipion, tels les peintres Guido Reni, Giovanni Lanfranco, entre autres, mais aussi le sculpteur Bernin. Une sépulture digne du pape des collectionneurs.

Arrow

Chefs-d'œuvre de la galerie Borghèse

Du 6 septembre 2024 au 9 février 2025

www.musee-jacquemart-andre.com

Retrouvez dans l’Encyclo : Caravage

Vous aimerez aussi

Carnets d’exposition, hors-série, catalogues, albums, encyclopédies, anthologies, monographies d’artistes, beaux livres...

Visiter la boutique
Visiter la boutique

À lire aussi