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Barbara Crane, Private Views, 1980-1984
Polaroid Polacolor type 59 • 10,6 x 13,2 cm • Coll. Barbara B. Crane Trust • © Barbara B. Crane Trust / © Centre Pompidou, Audrey Laurans
Son nom ne vous dit sans doute rien, et c’est bien normal. En France, l’œuvre de Barbara Crane (1928–2019) est largement « confidentielle », nous dit d’emblée Julie Jones, conservatrice au Cabinet de la Photographie du musée national d’Art moderne — Centre Pompidou et commissaire de l’exposition que lui consacre jusqu’au 6 janvier 2025 le musée parisien – la première d’une telle envergure en Europe. Outre-Atlantique, celle dont la carrière prolifique s’est étendue sur plus de 60 ans est pourtant considérée comme une figure majeure de la photographie, exposée dans les plus prestigieuses institutions américaines (MoMA, Chicago Center for Contemporary Photography, International Center of Photography de New York…).
Née en 1928 à Chicago, Barbara Crane s’est initiée à la photographie auprès de son père qui possédait une chambre noire. Elle s’est ensuite formée à l’histoire de l’art au Mills College en Californie, avant d’officier dans un studio de portraits d’un grand magasin new-yorkais. Dans les années 1960, elle a poursuivi sa formation à l’Institute of Design de Chicago auprès d’Aaron Siskind, maître de l’expressionnisme abstrait photographique. Devenue portraitiste indépendante, Barbara Crane a développé en parallèle une œuvre personnelle dense et plurielle, qui s’inscrit à la fois dans l’héritage des pionniers de la straight photography et dans une pratique beaucoup plus expérimentale. C’est ce que démontre l’exposition du Centre Pompidou, qui donne à voir des œuvres majeures de la photographe américaine disparue en 2019, mais aussi des images inédites, puisées dans ses archives.
En France, la dernière exposition de Barbara Crane remonte à 2010 (« Barbara Crane : un regard en mouvement » à la galerie Françoise Paviot). Autant dire que toutes ces images ont, pour notre œil d’Européen peu familier de l’artiste, la saveur d’une heureuse découverte. Ce qui frappe d’abord dans l’œuvre de la photographe, c’est son goût immodéré pour l’expérimentation. Tirages platine-palladium, épreuves gélatino-argentiques et numériques ou encore Polaroid : Barbara Crane n’aura eu de cesse d’explorer une multitude de techniques photographiques pour bâtir une œuvre fondée sur la série, la répétition, la variation, et des protocoles stricts.
Barbara Crane, Neon Series, 1969
Épreuves gélatino-argentiques • 24 × 18 cm • Coll. Centre Pompidou, Mnam, Paris • © Barbara B. Crane Trust / © Centre Pompidou, Joseph Banderet
Héritée des avant-gardes européennes, cette sensibilité expérimentale se manifeste aussi de manière formelle. La photographe recourt ainsi à plusieurs reprises à la double exposition, comme dans ses « Neon Series » réalisées à l’occasion d’un séjour à Las Vegas en 1969. Elle réalise alors de troublantes associations d’enseignes lumineuses en utilisant plusieurs fois le même film dans son appareil – une technique qu’elle réemploie à peine quelques mois plus tard à Chicago, en superposant des visages de passants photographiés sur le vif et des néons incandescents. Sa soif d’expérimentation la mène à imaginer aussi toutes sortes d’assemblages – des combinaisons de négatifs agrandis qu’elle agence de manière à créer de nouvelles formes graphiques abstraites.
À travers son objectif, les façades se muent en compositions abstraites façonnées par l’ombre et la lumière, en fonction des différentes heures de la journée.
Dans cette œuvre plurielle et vertigineuse, Chicago apparaît comme un repère : Barbara Crane ne cesse d’arpenter ses rues, de scruter ses habitants. Dans « Loop Series », une commande de la commission des monuments historiques et architecturaux de Chicago, elle se consacre aux immeubles de ce quartier phare et animé de la ville. À travers son objectif, les façades se muent en compositions abstraites façonnées par l’ombre et la lumière, en fonction des différentes heures de la journée – il faut imaginer cette toute petite femme traîner pendant des heures sa lourde chambre photographique installée sur un sac de golf.
Barbara Crane, Loop Series, 1976–1978
Épreuve gélatino-argentique • 13 × 18 cm • Coll. Centre Pompidou, Mnam, Paris • © Barbara B. Crane Trust / © Centre Pompidou, Joseph Banderet
Si l’œuvre de Barbara Crane flirte souvent avec l’abstraction, elle ne délaisse pas pour autant la figure humaine, à laquelle l’artiste a toujours prêté une attention particulière. Avec « People of North Portal », elle marche dans les pas des grands photographes de rue américains en immortalisant les allées et venues des visiteurs du musée des Sciences et de l’Industrie de Chicago, ou en s’immisçant parmi les visiteurs de la foire du comté de Maricopa (une série en couleur réalisée en 1979–1980, qui évoque l’approche sans filtre de Martin Parr). Mais la présence humaine est aussi parfois moins évidente à déceler…
Barbara Crane, People of the North Portal (Doors), 1970–1971
Épreuve gélatino-argentique • 40 × 30 cm • Coll. Centre Pompidou, Mnam, Paris • © Barbara B. Crane Trust / © Centre Pompidou, Joseph Bandere
Pour son diplôme de l’Institute of Design de Chicago, Barbara Crane réalise ainsi de fascinants portraits de ses enfants, sans jamais montrer leur visage, préférant se concentrer sur les contours de leur corps, simplement réduits à des formes pures et lumineuses. De la même façon, elle photographie près de vingt ans plus tard toutes sortes d’objets du quotidien, simplement suspendus à un grillage, comme de mystérieux ready-made aux contours anthropomorphes (« Objet trouvé », 1982–1983). Ces derniers dialoguent dans l’exposition avec d’autres travaux du début des années 1980, sur une cimaise évoquant le studio de l’artiste. L’incarnation de cet esprit foisonnant, qu’il nous tardait décidément de découvrir en France !
Barbara Crane
Du 11 septembre 2024 au 6 janvier 2025
Centre Georges Pompidou • Place Georges Pompidou • 75004 Paris
www.centrepompidou.fr
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