Article réservé aux abonnés
Vue de l’installation de Stephan Goldrajch “Devenir Yōkai” (2025) à l’exposition “Mascara·des !” à la Fondation du doute, Blois, 2025
Photo Nicolas Wietrich / Ville de Blois
« Venez comme vous êtes ! », nous exhorte une chaîne de fast-foods. « Devenez ce que vous êtes », nous propose l’auteur d’un fameux livre de développement personnel. Être soi serait-il à la mode ? Mais qui peut être sûr de ce qu’il est vraiment ? Pire, n’est-ce pas un supplice que de rester toute sa vie la même personne ?
Posé par le directeur de la Fondation du Doute, Gilles Rion, ce constat l’a incité à imaginer une exposition autour de la mise en scène de soi, du déguisement, de la parade et des masques, comme irrévérence face à un « ordre établi », explique-t-il.
Tout logiquement, l’exposition s’ouvre sur un théâtre. Devant un grand décor aquarellé, un costume tricoté au crochet s’élève face à nous ; derrière lui, plusieurs petites créatures, également en laine, nous sourient joyeusement. Il y a parmi elles une tranche de pastèque, des cerises, une fleur, un concombre… La mise en scène est signée Stephan Goldrajch (né en 1985), un artiste belge parti en voyage au Japon avec une fascination pour les yōkai, ces petits monstres folkloriques et esprits nippons qui se cachent un peu partout, fantomatiques et espiègles.
Stephan Goldrajch, Odori, 2023
Photographie • Photo Goldrajch / Rispens
On le devine face à ses sculptures immobiles : artisanales, elles sont faites pour être activées, performées, et c’est ce que l’artiste fait volontiers, allant jusqu’à porter son énorme costume en public, à aller à la rencontre des gens ainsi dissimulé lors de son voyage. Stephan Goldrajch est un personnage, se dit-on, et il semble y avoir dans cette expression un peu de ce qui fait l’essence de cette exposition : comme le dit Gilles Rion, « peut-être ne sommes-nous rien d’autre qu’un amalgame informe et monstrueux de nos propres personnages ».
Charles Fréger, Clown, Antigua-et-Barbuda, 2014–2018
Photographie • 145 × 110 cm
Le thème, en tout cas, ne semblait pouvoir se passer de la présence de Charles Fréger (né en 1975), lequel a passé cinq ans, de 2014 à 2018, à photographier les mascarades des descendants d’esclaves africains. Spectaculaires, très hauts, colorés, tout en plumes et en perles, leurs costumes sont fait de syncrétismes entre les cultures indigènes, africains et coloniales, et racontent avec force un besoin d’affirmation, de libération, de subversion. « Derrière la multitude de traditions masquées présentées, indique Gilles Rion, se meuvent les fantômes d’hommes et de femmes aspirant à la liberté. »
Plus étrange, Messieurs Delmotte (né en 1967) crée des œuvres variées (dessins, photos, vidéos, sculptures) qui jouent d’humour et de mauvais goût. Il dessine le Manneken-Pis couvert d’étrons, bouscule les figures enfantines de Blanche Neige ou de Barbapapa, des Schtroumpfs ou de Tintin…
Messieurs Delmotte, Meat Artist, 1992
Photographie tirée sur papier Pearl et montées sur Dibond • 100 × 75 cm
Et si vous avez un sou, n’hésitez pas à le glisser dans sa tirelire en forme de cochon où est écrit « Pour l’artiste S.V.P. Merci », après avoir fait face à ses nombreux avatars, l’artiste se photographiant la tête couverte de tranches de bacon, le visage bleu ou grimé en Andy Wahrol. Une « tentative de dissolution de l’identité et de l’autorialité », analyse Gilles Rion, qui s’amuse avec des codes établis pour en chatouiller l’absurdité.
Non loin, Romuald Jandolo (né en 1988) fait flotter dans l’espace des costumes du Ku Klux Klan. Mais plutôt que d’être faits de tissu noir, ceux-ci sont « gloria-gaynorisés », sourit Gilles Rion, tout en paillettes roses, jaunes, bleues, vertes, et évoquent l’emblématique drapeau LGBT.
Vue de l’installation de Romuald Jandolo, « A la chandelle, la chèvre semble demoiselle » (2025) l’exposition « Mascara·des ! », Fondation du doute, Blois, 2025
Photo Nicolas Wietrich / Ville de Blois
Un pied de nez en forme d’éclat de rire très queer, qui résonne avec l’installation voisine d’Aurore-Caroline Marty (née en 1985) : une sorte de loge improbable, où Cendrillon pourrait chausser ses pantoufles de verre et s’observer dans un miroir entouré d’un néon…
Aurore-Caroline Marty, Willing Suspension of Disbelief (détail), 2025
Vue de l’exposition « Mascara·des ! », Fondation du doute, Blois
Installation • Photo Nicolas Wietrich / Ville de Blois
Sauf qu’aucune forme n’est stable, et que tous les contours tremblent comme des sables mouvants – le signe d’un délitement, d’une désillusion, entre attraction et répulsion, explique l’artiste. Si Blanche Neige a été malmenée par Messieurs Delmotte et Cendrillon par Aurore-Caroline Marty, si plus aucune princesse n’est épargnée et que notre panthéon s’ébranle, on peut toujours, comme Dominique Théâte (né en 1968), s’inventer par le dessin un autoportrait (ou, comme il le dit, un « Shema (sic) me représentant ») composé de mille et une références à la culture populaire. Pour mieux détricoter l’idée d’une identité lisse, figée, et ainsi se figurer en agglomérats de choses et d’images, de visages et de corps, de personnes réelles et de personnages contés…
Mascara·des !
Du 8 février 2025 au 11 mai 2025
Fondation du doute • 14 Rue de la Paix • 41000 Blois
www.fondationdudoute.fr
Vous aimerez aussi
Carnets d’exposition, hors-série, catalogues, albums, encyclopédies, anthologies, monographies d’artistes, beaux livres...
Visiter la boutiqueÀ lire aussi
Abonnés
Auvergne-Rhône-Alpes
Alina Szapocznikow, sculptrice des corps disloqués au musée de Grenoble
ACTU
Trump et Epstein main dans la main : la mystérieuse statue installée devant le Capitole, déjà retirée et partiellement détruite
Abonnés
FLORENCE
À Florence, l’ancien couvent où vécut Monna Lisa renaît grâce à l’art contemporain