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Thibault Lucas, Vue générale de l’exposition. Au premier plan : “Reposer” installation, sac à viande de l’artiste et feuilles mortes ramassées sur le champ de bataille, 2024, 2025
© Adagp, Paris, 2025 / © Flavien Durand
« À Verdun, il faut arriver avec une certaine humilité. Il y a un poids de l’Histoire, de la guerre… ce n’est pas anodin de faire de l’art à Verdun », résume Thibault Lucas. L’artiste, né en 1984, parle en connaissance de cause. Le Mémorial de Verdun lui a lancé un défi inédit : venir en résidence sur le champ de bataille, s’imprégner pendant plus d’un an de ce site chargé d’histoire, et créer des œuvres à partir de cette immersion.
Cette résidence artistique est une grande première pour le Mémorial : « C’était une aventure, on ne savait pas où ça allait nous mener », confie le directeur Nicolas Barret. Elle prolonge une réflexion amorcée depuis quelques années par l’institution sur le rôle de l’art contemporain dans la transmission de la mémoire de la bataille. En témoigne, encore visible sur les façades du Mémorial, la spectaculaire intervention de Lek & Sowat imaginée l’an dernier.
Habitué aux créations in situ, avec des matériaux trouvés sur place, Thibault Lucas a commencé sa résidence par une longue phase d’observation : lire les témoignages des soldats, parcourir les archives, puis partir à la découverte de cette « terre chargée » en suivant l’historien du Mémorial à travers le champ de bataille, et donc à travers la forêt. En effet, la terre ravagée par les obus, qui contient encore les dépouilles de 90 000 disparus, est aujourd’hui recouverte de milliers d’arbres qui forment comme un linceul végétal.
Thibault Lucas, Ensemble d’objets ayant accompagné l’artiste durant sa résidence de quarante jours sur le champ de bataille, 2025
© Adagp, Paris, 2025 / © Flavien Durand
Désireux de se « laisser impressionner par le champ de bataille », Thibault Lucas y a passé beaucoup de temps, allant même jusqu’à dormir dans un trou d’obus. Puis après la phase d’observation est venue celle de la création : il en résulte une exposition polymorphe constituée de dessins, peintures, vidéos, installations, photos, objets collectés… Thibault Lucas a créé en série, variant les techniques comme les points de vue, se plaçant à hauteur d’herbe pour « faire attention aux petites choses qui affleurent » ou, au contraire, imaginant le champ de bataille vu du ciel. Une approche de la guerre et des soldats par le paysage, et sur ce qu’il nous dit, plus d’un siècle après, de Verdun.
« Cette série montre la tragédie du paysage et en même temps la paix qu’il dégage aujourd’hui. »
Thibault Lucas
La série la plus spectaculaire occupe un mur entier de l’exposition. On y découvre des détails du sol bouleversé par les trous d’obus recouverts d’une encre d’un bleu profond. Si la majorité des œuvres ont été créées à l’occasion de la résidence, l’idée de cette série, elle, remonte à 2016, au moment du centenaire de la bataille où Thibault Lucas s’intéresse à ses propres liens familiaux avec Verdun.
Thibault Lucas, Agencement mural composé d’oeuvres issues des séries No Man’s Land, Cratères, Crêtes, Chemin, Lisières, 2017–2025
Encres bleues sur papier • © Adagp, Paris, 2025 / © Flavien Durand
« C’est une série que j’aime beaucoup, à la fois assez paisible et inquiétante, qui montre la tragédie du paysage et en même temps la paix qu’il dégage aujourd’hui », explique l’artiste. Pour lui, ce bleu évoque le voile de la nuit qui camoufle les détails et accentue les ombres, comme un trait d’union entre les époques donnant à ces paysages une dimension intemporelle.
Thibault Lucas, Le Passeur (Charon), 2024
Sculpture, musette de la Grande Guerre et feuilles mortes • © Adagp, Paris, 2025 / © Flavien Durand
Face aux encres bleues, une installation rappelle les nuits passées par l’artiste sur le champ de bataille : un sac à viande posé sur un lit de feuilles mortes, au contact de la terre. Une œuvre « qui vient aussi interroger la chair des soldats dans ce sol, et la manière dont l’homme vient dormir, temporairement ou éternellement, ici au cœur du champ de bataille », précise la commissaire Amélie Delobel.
Une autre installation évoque le travail de collecte mené par Thibault Lucas : des objets trouvés sur le terrain, qui racontent à la fois la mémoire du conflit (une gourde de soldat), les pratiques actuelles (des canettes abandonnées, des restes de Rotofil utilisés par les équipes d’entretien) ou encore des morceaux de nature passés à travers le regard de l’artiste. Des petites stalactites deviennent des os tandis que des bâtons coudés, eux, se transforment en pistolets.
Thibault Lucas préparant l’exposition « de terre : voyage d’un artiste au coeur du champ de bataille », 2025
© Flavien Durand
Finalement, cette nature qui recouvre envers et contre tout ce champ de désolation, ne serait-elle pas une parfaite image de résilience ? Il n’en est rien, comme le souligne la dernière installation de l’exposition : des troncs d’arbres coupés, à moitié cachés sous une évocation de sol, baignés dans une création sonore de Jean-Marc Forax.
« La résilience, il y en a une au niveau de la nature, mais ça reste très superficiel : la terre, elle, garde bien les traces, explique Thibault Lucas. L’histoire se répète assez facilement, nos blessures sont toujours là. » Mais comment remettre de l’humanité dans tout cela ? L’artiste convoque d’autres figures de créateurs, Maurice Genevoix et Ernst Jünger, qui ont été envoyés au front. « Malgré l’enfer de la guerre, ils arrivaient à garder leur âme d’artiste. Ça mettait une part d’humanité. Je pense que l’art, la sensibilité, leur a permis de tenir. »
De terre. Voyage d’un artiste au cœur du champ de bataille
Du 3 avril 2025 au 31 décembre 2025
Mémorial de Verdun - Champ de bataille • 1 Avenue Corps Européen • 55100 Fleury-devant-Douaumont
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