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Récit

Quand Félix Vallotton faisait face à la Grande Guerre et en ramenait des œuvres hallucinantes

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Publié le , mis à jour le
Comment peindre la guerre ? C’est la question à laquelle tente de répondre le plus français des peintres suisses, Félix Vallotton, alors qu’il est envoyé par l’État français sur le front, en 1917. À l’occasion du centenaire de la disparition de l’artiste, Beaux Arts revient sur cet épisode qui fut à l’origine de Verdun, l’une de ses toiles les plus audacieuses et puissantes.
Félix Vallotton, Verdun
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Félix Vallotton, Verdun, 1917

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Huile sur toile • 114 x 146 cm • Coll. Musée de l’Armée, Paris • © RMN- GP Presse/ Pascal Segrette

Français de cœur, le peintre nabi d’origine suisse Félix Vallotton s’était fait naturaliser en 1900. Quatorze ans plus tard, il se désolait de n’avoir pas été mobilisé. Déclaré inapte après sa demande d’engagement volon­taire, c’est-à-dire incapable de faire la guerre, trop vieux, plus assez fort, le peintre sombre dans la déprime et la dépréciation.

À la place, il essaie de se rendre utile, et prépare un album de gravures sur bois sur les horreurs de la guerre (C’est la Guerre !, 1915–1916) qui ne trouve pas le succès. « Je suis donc sans emploi », écrit-il dans le journal qu’il tient à cette époque. « Je suis l’inutile parfait, c’est amer car je me croyais tout de même quelque valeur. »

Un peintre sur le front

Il s’imprègne de la guerre et de ses couleurs, ses sons, ses odeurs.

Heureusement pour lui, les missions aux armées reprises par le ministère des Beaux-Arts et celui de la Guerre à la fin de l’année 1916 ouvrent à Vallotton de nouveaux horizons. On avait tout à coup besoin d’artistes comme lui : non mobi­lisés, talentueux, acceptant de travailler gratuitement pour rapporter des œuvres d’une campagne sur le front. L’État devait les exposer puis les acquérir pour for­mer une collection nationale. Le peintre qui souhaitait voir la guerre reçut son ordre de mission le 5 juin 1917 et partit pour une tournée de trois semaines sur le front de Champagne. Il s’agissait de la cinquième mission sur les douze pré­vues par le ministère. Comme c’était souvent le cas, Vallotton ne partit pas seul, mais accompagné de deux autres peintres, Henri Lebasque et René Piot.

Félix Vallotton, L’Homme poignardé
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Félix Vallotton, L’Homme poignardé, 1916

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Huile sur toile • 97 × 131 cm • Coll Kunstmuseum Wintherh-IUR, Winterthour • © Sciiweizerisches Institut Für Kunstwissenschaft, Zürich/ Jean-Pierre Kuhn

Une fois arrivé à proximité des points chauds du front, Félix Vallotton prend des notes. Il fait des croquis, mais ne peint pas directement sur les lignes. Il s’imprègne de la guerre et de ses couleurs, ses sons, ses odeurs. Revenu à l’arrière, il s’attelle à réaliser une douzaine de toiles destinées à l’exposition des peintres aux armées préparée par le ministère des Beaux-Arts. Il commence par trois toiles inspi­rées par les ruines du village de Souain qu’il a traversé. Ses œuvres sont davan­tage classiques que tragiques et présentent des vues du village déserté comme un décor de théâtre où se dressent les ruines d’une antiquité imaginaire. Malgré leur belle composition, elles ne satisfont pas leur auteur. L’artiste se désole : il n’arrive pas à peindre la guerre !

Des impressions de guerre

« La ‘guerre’ est un phénomène strictement intérieur. »

Félix Vallotton

Vallotton va pousser plus loin ses efforts en tentant une incursion du côté de l’expressionnisme, d’un mélange d’abstraction et de cubisme en peignant Verdun, Tableau de guerre interprété, projections colorées noires, bleues et rouges, terrains dévastés, nuées de gaz [voir plus haut]. Le peintre ne montre aucun soldat, aucun engin. Il ne crée pas non plus une image patriotique de la guerre moderne (comme le futuriste Gino Severini à la même époque), mais un souvenir d’impression, tel qu’il le livre dans ses écrits en 1917.

Félix Vallotton, Église des Hurlus en ruine
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Félix Vallotton, Église des Hurlus en ruine, 1917

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Huile sur toile • 73 x 100 cm • Coll. Musée Orsay, Paris • © RMN - GP / Patrice Schmidt

« La ‘guerre’ est un phénomène strictement intérieur, sensible au dedans, et dont toutes les manifestations apparentes, quel qu’en puisse être le grandiose ou l’horreur, sont et restent épisodes, pittoresque ou document. Un obus qui explose sur un talus et dont les éclats portent la mort aux alentours, ne présente à voir rien de tragique. Abstraction faite du bruit, on ne constate qu’un gros bouillonnement de fumée et de poussières diversement nuancées, dont les volutes se lient avec grâce, se déroulent puis se dissipent selon les lois habituelles. Après, comme avant, le ciel reste bleu, et si le terrain subit quelque modification, elle est immédiatement acquise au paysage qui picturale­ment change, mais ne perd pas toujours. »

Le monument moderne Verdun

De même que ces lignes s’attachent à rendre une atmosphère générale, Verdun est un constat de déshumanisation de la guerre en même temps qu’une grande composition lyrique : sur fond d’un no man’s land en feu, aux arbres étêtés, comme aux premiers temps de la Préhistoire, le paysage est dominé par d’épaisses volutes de fumée noire et blanche et une pro­fusion de faisceaux lumineux de différentes couleurs. Ces formes triangulaires et dynamiques strient le ciel comme autant de rayons. L’œuvre possède des qua­lités hallucinantes, entre histoire et futurisme, comme celles du peintre anglais Nevinson à la même période – A Bursting Shell (l’Explosion d’un obus).

Si Vallotton ne fut pas le seul à avoir figuré ces lumières de la guerre (Flameng, par exemple, en a également peint dans Retour d’un vol de nuit sur avion « Voisin » de bombardement), jamais elles n’ont trouvé une expression aussi plastique. Très moderne, Verdun n’a rencontré aucun succès du vivant de l’artiste. Les contemporains, a fortiori les visiteurs de l’exposi­tion des missions aux armées, n’attendaient pas ce genre d’image, mais des repré­sentations plus conventionnelles et photographiques des combats. La guerre a bien failli faire de Vallotton un grand peintre moderne ! Et pourtant, il reviendra à une figuration faussement sage et précise, aussi étrange que celle d’un Balthus. La guerre ne fut ainsi qu’une parenthèse terriblement enchantée pour le plus français des peintres suisses.

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