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Charles Camoin, Deux pins dans les calanques de Piana, Corse, 1910
Huile sur toile • collection particulière • ADAGP, Paris 2022
Le Pont des Arts et le Port de Cassis : même format, même année de réalisation (1904) et surtout, mêmes touches enlevées et couleurs radieuses libérées de toute convention. Tout un symbole ! Charles Camoin a en effet écrit son destin entre ces deux pôles, la Provence et Paris. Et même bientôt Saint-Tropez et Montmartre, puisque le peintre ne devait plus quitter le quartier de la Butte après son installation en 1907.
Charles Camoin naît à Marseille en 1879. Encouragé par sa mère à suivre la même voie qu’elle, la peinture, il gagne Paris à la fin de l’année 1897, avant de s’inscrire à l’atelier de Gustave Moreau l’année suivante. Légendaire maître des fauves, Moreau meurt cependant en avril 1898 et Camoin ne le suivra pas assez longtemps pour être pénétré de son message. Mais il garde de son passage éclair un héritage précieux : l’amitié avec Henri Matisse, et surtout Albert Marquet. Rappelé dans le Sud pour effectuer son service militaire en 1901, Camoin y choisit un autre mentor : lors d’une permission, il ose frapper à la porte de Paul Cézanne qui le reçoit avec bienveillance. Il s’ensuit une correspondance jusqu’à la mort du maître en 1906, celui-ci guidant le Marseillais, l’encourageant en 1903 à « vivifier en soi au contact de la nature, les instincts, les sensations d’art qui résident en nous ». Attentif au message des anciens, Camoin rend visite à Monet en 1903, puis à Renoir en 1918.
Charles Camoin, Le Pont Des Arts vu du Pont Neuf / Port de Cassis, 1904
huile sur toile • 33 x 41 cm • Collection particulière © Archives Camoin (Jean-Louis Losi) / Collection particulière • ADAGP, Paris 2022 / © Archives Camoin
Considéré comme plus modéré que ses amis, le Marseillais est épargné par la critique. Il séduit en même temps des acheteurs trop frileux pour acquérir un Marquet ou un Derain.
De retour à Paris en septembre 1903, Camoin retrouve ses camarades et en particulier Marquet dont il livre en 1904 un portrait très cézannien. C’est l’année des premières expositions, au Salon des Indépendants, puis à la galerie Berthe Weill en avril, en compagnie de Matisse, Marquet, Henri Manguin et Jean Puy. Ces artistes constituent le noyau des fauves. Encouragés par Signac, certains passent l’été 1905 dans le Midi, à Collioure pour Matisse et Derain, entre Saint-Tropez et Cassis pour Camoin, Marquet et Manguin. Ils en tirent des peintures éclatantes, en rupture avec toute forme de naturalisme – impressionnisme compris – qui défraient la chronique lors de leur exposition dans la salle VII du Salon d’Automne de 1905, la fameuse « Cage aux fauves ».
C’est une période de succès pour Camoin, consacré par une exposition personnelle chez Daniel-Henry Kahnweiler en 1908. Considéré comme plus modéré que ses amis, le Marseillais est épargné par la critique. Il séduit en même temps des acheteurs trop frileux pour acquérir un Marquet ou un Derain. Période de voyages également. En Corse avec sa compagne la peintre Émilie Charmy en 1910, il tire des vues aux accents expressionnistes, déformant la nature à son gré. À Tanger entre 1912 et 1913, à l’invitation de Matisse, pour se remettre de la rupture avec Charmy, Camoin s’imprègne de la vie quotidienne et donne des portraits intimistes des Marocains, retrouvant le goût de la couleur. Période de tourments également.
Charles Camoin, Autoportrait, 1910
huile sur toile (coupée et restaurée) • Collection particulière • © Studio Monique Bernaz, Genève ADAGP, Paris 2022
Voyant resurgir à Drouot des œuvres qu’il avait détruites, Camoin intente en 1925 un procès à Francis Carco, à l’origine de la vente.
En juin 1914, Camoin, insatisfait, détruit en effet quatre-vingts toiles dans son atelier de la rue Lepic. Détachées du châssis, elles sont coupées en quatre et abandonnées dans la rue. Un chiffonnier du coin récupère les fragments pour les écouler aux Puces de Saint-Ouen où elles sont d’abord restaurées avec plus ou moins de soin. Nombre de toiles gardent les stigmates du sort qui leur est fait, comme un Autoportrait de 1910 [ill. ci-dessus]. Voyant resurgir à Drouot des œuvres qu’il avait détruites, Camoin intente en 1925 un procès à Francis Carco, à l’origine de la vente, procès gagné par le peintre en 1931, qui récupère ses œuvres sans les détruire de nouveau.
Charles Camoin, Maisons à Montmartre, vers 1908
Huile sur carton • 19 × 27 cm • Courtesy Galerie de la Présidence, Paris • ADAGP, Paris 2022
Mobilisé en août 1914, Camoin intègre bientôt la section de camouflage (qui réunit les artistes concevant des camouflages à destination de l’armée) aux côtés d’André Mare et de Dunoyer de Segonzac. Dans les tranchées, il remplit des carnets entiers de croquis, portraiturant ses camarades de régiment, mais ne donnant jamais un indice des horreurs de la guerre. Après celle-ci, alors que l’épicentre artistique parisien se déplace à Montparnasse, Camoin fait partie des rares artistes à rester fidèles à la Butte. Un cycle pendulaire se met en place : Camoin quitte chaque été son atelier de la rue Lepic pour rejoindre celui de sa maison de Saint-Tropez où, avec son épouse Lola et sa fille Anne-Marie, née en 1933, les séjours se prolongent. Jusqu’à sa mort en 1965, Camoin continue de faire ce qu’il a su faire de mieux : contempler le paysage à sa fenêtre et le traduire dans une atmosphère colorée répondant à son langage propre. À la manière de Bonnard, Camoin suit son bonhomme de chemin sans se soucier des modes et des nouvelles mouvances, écrivant en 1942 : « Peut-être ne suis-je pas d’une nouveauté extraordinaire […], mais ma vision sera quand même personnelle par la sensation colorée et la vie qui s’en dégage. »
Charles Camoin, La Saltimbanque au repos, 1905
Huile sur carton • 65 × 81 cm • Musée d’Art Moderne de Paris • ADAGP, Paris 2022
Peintre du bonheur à sa manière, Camoin ne doit pas être réduit à la figure d’un paysagiste du Midi. Il ne faut pas négliger son attrait pour la figure humaine, qui éclate dans des portraits prodigieux comme celui d’une Jeune Créole en 1904. Attaché à l’étude des maîtres, Camoin revient aussi à de grandes compositions, par exemple dans les Grandes Baigneuses empruntant à Renoir autant qu’à Cézanne. Ce dernier avait encouragé Camoin à prospérer dans une autre voie : celle du nu populaire, des scènes de bordels. Le Marseillais en a laissé des images très crues, comme La Saltimbanque au repos (1905). Cette toile a été lacérée, mais pas par l’artiste cette fois. En 1939, un membre de l’Action française attaque au couteau le sexe impudique que donne à voir la prostituée. Pourtant, le peintre parle avec détachement du choix de son sujet : « Je ne représente pas un objet, des fleurs, une femme, des arbres, je crée une harmonie colorée. »
Charles Camoin : un fauve en liberté
Du 11 mars 2022 au 11 septembre 2022
Musée de Montmartre • 12 Rue Cortot • 75018 Paris
www.museedemontmartre.fr
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