Claire Vasarely, Mirages (detail), 1952
Tapisserie de laine d’Aubusson éditée par l’atelier Tabard Frères et Sœurs • 168,5 X 137,2 cm • Coll. Fondation Vasarely, Aix en Provence • © Droits réservés © Gabrielle Voinot
Victor Vasarely n’est pas encore devenu le chef de file de l’art cinétique en France lorsqu’il réalise en 1935 une étonnante petite huile sur carton figurant une nuée d’angelots noir et blanc, qui virevoltent sur un fond tricolore… Ou devrait-on plutôt dire « coréalise », car une autre signature que la sienne se devine timidement, comme fondue dans un aplat de bleu : Claire Vasarely.
Ce nom vient aujourd’hui s’ajouter à longue liste d’artistes longtemps occultées de l’histoire de l’art, oubliées parce nées femme ou parce que leur postérité fut cannibalisée par l’aura d’un père, d’un frère ou d’un époux lui-même artiste. Avant de choisir de se consacrer à l’œuvre de son mari, Claire Vasarely a ainsi mené durant des décennies une brillante carrière, que l’on découvre enfin dans une exposition inédite organisée avec le musée Vasarely de Pécs, en Hongrie.
Claire Vasarely, Autoportrait, 1934
Crayon graphite, aquarelle et encre de chine sur papier • 27,5 X 23 cm • Collection Particulière • © Droits réservés © Fabrice Lepeltier
« Ses tapisseries ornaient les murs de sa chambre, mais elle ne parlait jamais de sa carrière d’artiste. Elle a décidé seule, je pense, de se consacrer à l’œuvre de son mari à partir de 1958 », se souvient Pierre Vasarely, petit-fils du couple d’artistes, aujourd’hui à la tête de la fondation. « Il est relativement mal aisé de reconstruire la trajectoire artistique de Claire Vasarely car elle n’a laissé ni témoignage, ni carnet de notes à proprement parler, ne souhaitant apparemment rien garder de sa vie d’artiste qui s’est développée entre la Hongrie et la France de 1929 à 1959 », regrette, dans le catalogue de l’exposition, la commissaire Valérie Da Costa, professeure d’histoire de l’art à l’Université Paris 8. Même si de nombreuses zones d’ombre restent à éclaircir, cette rétrospective révèle une artiste plurielle, qui n’a eu de cesse de jongler entre le graphisme, la peinture, le collage, la tapisserie et même le journalisme de mode.
Comme Victor Vasarely, l’itinéraire de Claire débute en Hongrie, où elle naît en 1909. Dès son plus jeune âge, elle baigne dans un environnement propice à la création : sa famille est en effet à la tête d’une des boutiques de mode les plus en vue de Budapest, la maison Neubauer-Spinner, qui fait notamment importer des modèles de Paris. En 1929, celle qui se nomme encore Klára Spinner rejoint le Mühely (« l’atelier »), fondé par un ancien élève du Bauhaus, Sándor Bortnyik.
Claire Vasarely, Plakatfesto, Vers 1929
Technique mixte sur papier, • 22,5 × 18,2 cm • © Claire Vasarely © Fabrice Lepeltier
Son futur mari est impressionné par l’érudition de cette jeune femme qui semble décidément avoir tout lu, et qui connaît l’allemand, le français, le latin et le grec.
Profondément inspiré par la mythique école de Walter Gropius, son enseignement entend abolir les distinctions entre les arts dits « nobles » et les arts appliqués. Nourrie de ces idées révolutionnaires, Klára Spinner se forme au graphisme, mais aussi au dessin publicitaire et de mode. C’est là qu’elle fait la rencontre de Victor Vasarely, son futur mari, impressionné par l’érudition de cette jeune femme qui semble décidément avoir tout lu, et qui connaît l’allemand, le français, le latin et le grec.
Claire Vasarely, Baiser, Vers 1932
Gouache sur papier • 27,2 × 18,5 cm • © Claire Vasarely © Fabrice Lepeltier
Mais pour l’heure, Klára Spinner met sa créativité au service de la publicité et réalise de nombreux collages aux formes géométriques colorées. Ceux présentés dans l’exposition démontrent ainsi toute l’influence du Bauhaus sur cette jeune génération d’artistes hongrois dont elle fait partie, tant dans la pratique du collage que dans ce goût pour les couleurs franches appliquées en aplat. En 1931, elle rejoint Victor à Paris. Le couple se marie et Klára devient Claire Vasarely. Ce n’est pas la première fois que l’artiste séjourne dans la capitale française. Lors d’un précédent voyage en 1929, elle y avait fait la connaissance de Foujita, qui avait réalisé son portrait.
Dans les années 1930, Claire Vasarely donne naissance à ses deux fils, André et Jean-Pierre, tout en poursuivant une intense carrière artistique. Elle se consacre désormais à la peinture, mais continue à travailler comme graphiste pour la maison d’imprimeurs publicistes Tolmer puis entame une importante collaboration avec les soieries de Lyon. Elle dessine ainsi des centaines de motifs textiles floraux et abstraits dans lesquels transparaît l’influence du folklore hongrois.
Claire Vasarely, Mirages, 1952
Tapisserie de laine d’Aubusson éditée par l’atelier Tabard Frères et Sœurs • 168,5 X 137,2 cm • Coll. Fondation Vasarely, Aix en Provence • © Droits réservés © Gabrielle Voinot
Elle se prend de passion pour la tapisserie et imagine d’étonnantes compositions colorées, mêlant à un univers médiéval des formes géométriques abstraites.
La Seconde Guerre mondiale la contraint toutefois à l’exil. Claire Vasarely, qui est juive, s’installe un temps en zone libre avant de s’en retourner vivre à Budapest avec ses fils. Son activité artistique tourne alors au ralenti, et elle se consacre au journalisme dans un secteur qu’elle connaît bien, compte tenu de son histoire familiale : la mode. Illustrés par ses propres dessins, ses articles empruntent autant au registre du feuilleton que du reportage. Claire Vasarely se fait notamment la chroniqueuse de la vie parisienne en temps de guerre, racontant comment, à une époque où l’on manque de tout, les ingénieux parisiens se cousent des pyjamas à partir de coussins et des pantoufles avec des chapeaux de feutre.
Claire Vasarely, LO LA, 1952
Tapisserie de laine d’Aubusson éditée par l’atelier Tabard Frères et Sœurs • 188 × 150 cm • Collection particulière • © Claire Vasarely © Fabrice Lepeltier
De retour à Paris, Claire Vasarely reprend ses activités avec le monde de la mode et, surtout, entame une collaboration avec l’atelier de tapisserie Tabard à Aubusson à partir de 1947. Elle se prend dès lors de passion pour ce nouveau medium et imagine d’étonnantes compositions colorées, mêlant à un univers médiéval, peuplé de créatures fantastiques, des formes géométriques abstraites. Au même moment, elle collabore activement avec Victor Vasarely. Son influence sur l’œuvre de son mari est si importante que leurs créations présentent de troublantes similitudes à l’image de cette prédilection pour le motif de la femme fleur, empruntée au folklore hongrois.
Malgré le succès critique et une carrière en plein essor, Claire Vasarely décide donc de mettre un coup d’arrêt à sa carrière pour se consacrer exclusivement à la direction de l’atelier de son époux et au projet de fondation, dont elle rejoint le conseil d’administration – difficile, face au manque de sources, de véritablement comprendre pourquoi… Dans ses mémoires parus en 1979, Victor Vasarely lui rendait un émouvant hommage : « Nous étions, et nous sommes toujours, deux, pour lutter : Claire et moi. »
Claire Vasarely. Une vie dans la couleur
Du 14 juin 2025 au 15 février 2026
Fondation Vasarely • 1 avenue Marcel Pagnol • 13090 Aix-en-Provence
www.fondationvasarely.org
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