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À gauche : portrait de Stephan Crasneanscki et Simone Merli ; à droite : portrait de Patti Smith
© Photo Jesse Paris Smith
Stephan, pouvez-vous décrire l’exposition « Evidence » que vous avez élaborée avec Patti Smith ? Que va-t-on y voir, y entendre ? Plus qu’une exposition, ne s’agit-il pas plutôt d’une expérience immersive, d’un voyage imaginaire autour des vies, des œuvres et des énergies respectives de trois poètes – Artaud, Rimbaud et Daumal ?
Stephan Crasneanscki : Si je devais trouver un mot pour définir ce projet qui porte sur les voyages de ces trois poètes, je reprendrais celui de Patti qui a eu envie d’appeler cette exposition « Evidence » [preuve, indice en français]. L’exposition porte sur l’idée de la trace que nous laissons, et, tel un détective-poète, on examine les éléments sonores ou visuels qui, réunis bout à bout, créent une sorte de paysage invisible qui nous ramène à ces trois parcours de vie par-delà le Mexique, l’Afrique et l’Inde. Un voyage où les visiteurs, munis d’un casque audio, vivront chacun une expérience différente relayée par une multitude de couches sonores.
D’après ce que j’ai compris, chaque visiteur déclenchera en fonction de ses pas sa propre composition, à partir de vos sons…
SC : Oui, nous avions dans l’idée que les visiteurs soient eux-mêmes les « accordeurs » des mots, dans le sens où ils peuvent agir comme lorsqu’on fait défiler les différentes fréquences pour régler un poste de radio. Ils se trouveront constamment dans un océan de sons et de possibilités, lié à leurs propres déplacements dans l’espace. Puis, en progressant dans l’exposition, ils se retrouvent face à un mur d’indices qui se décrypte comme une peinture gigantesque faite de collages, dessins, photos, objets, etc.
Patti Smith : Je crois que si je ne devais retenir qu’un seul mot, ce serait « processus ». D’habitude, le public ne découvre une œuvre que lorsqu’elle est achevée. Par exemple, face à Woman I de Willem de Kooning, à moins de passer le tableau aux rayons X, on ne perçoit pas les différentes couches qui ont mené à ce résultat. Or ce processus nous intéresse autant Stephan que moi. Créer ces trois albums dédiés à Antonin Artaud, Arthur Rimbaud et René Daumal nous a pris plusieurs années, intenses, durant lesquelles nous avons parcouru un chemin difficile, parfois même dangereux physiquement pour Stephan, complexe mentalement pour moi-même. Avec ce grand mur de collages visible dans l’exposition, le public peut comprendre notre démarche et notre processus de création.
« Patti parvient à accéder à cette fameuse brèche entre l’âme du paysage et l’artiste. En un sens, c’est aussi la migration d’une âme à une autre. C’est comme si elle réveillait les éléments. »
Stephan Crasneanscki
Patti, quelle était votre intention initiale pour « Evidence » ? Vous vous êtes focalisée non seulement sur les textes de ces poètes, mais aussi sur leurs voyages, leurs pérégrinations. Pour quelle raison ?
PS : Nous sommes tous deux des voyageurs. Je ne suis pas une aventurière, en partie à cause de mon âge [75 ans], mais aussi parce que je n’ai pas le physique de Stephan, qui est capable d’escalader des montagnes, de se rendre dans des régions dangereuses. J’étudie chacun de ces trois poètes et écrivains depuis l’adolescence. J’ai évolué en m’intéressant à leur vie et à leur mort, mais je n’ai jamais pu me rendre jusqu’aux lieux reculés où ils sont allés. Je peux enfin le faire au travers de Stephan. Dans mon travail, je me sens comme un canal de réception. À son retour, j’ai pu me confronter à ces trois artistes et à la lumière des evidences, des fragments qu’il avait rapportées de ses voyages : des pierres, des enregistrements du vent… Pour cette exposition, nous avons fait un tri en commun des pépites et des débris afin de faire découvrir au public d’autres facettes de ces poètes.
Stephan Crasneanscki, Nanda Devi, 2020
Photographie de Stephan Crasneanscki extraite du clip Nanda Devi. Ce morceau figure sur Peradam (2020), l’un des trois albums enregistrés par Soundwalk Collective et Patti Smith.
© Stephan Crasneanscki.
Stephan, avec Soundwalk Collective, vous avez mené des projets avec des chamans d’Amazonie durant plusieurs mois. J’ai eu une discussion l’an dernier avec le philosophe français Edgar Morin autour de sa conception de l’artiste. Pour lui, les meilleurs artistes sont des sortes de post-chamans. Comment Patti écrit-elle sa poésie et ses chansons ? Je la vois comme une chamane qui reçoit une forme d’énergie provenant parfois de poètes décédés et qui la fait entrer dans une espèce de transe, une autre forme de voyage intérieur…
SC : C’est drôle que vous me parliez de l’enregistrement que j’ai réalisé dans la forêt amazonienne où je me suis intéressé aux icaros, ces chants que les Shipibos [qui vivent sur les rives de l’Ucayali au Pérou] entonnent pour entrer en communion avec la nature. Pendant leurs cérémonies, ils chantent a cappella principalement des chants de gorge, accompagnés par des rythmiques qui permettraient à l’âme humaine d’ouvrir une brèche pour atteindre l’âme de la nature. Je mets cela en parallèle avec les voyages que j’ai faits dans le cadre des trois albums que nous avons réalisés. Je partais enregistrer sur le terrain, ce qui demande beaucoup de temps, souvent en laissant le micro ouvert sans but précis. Il faut simplement attendre qu’arrive l’accident, ou le son parfait, sans forcément savoir quelle forme ce son parfait prendra. Pour en revenir aux icaros, Patti parvient à accéder à cette fameuse brèche entre l’âme du paysage et l’artiste. En un sens, c’est aussi la migration d’une âme à une autre. C’est comme si elle réveillait les éléments. Tout a une dimension sonique, que ce soit la pluie ou un simple caillou. Je crois que lorsqu’elle réveille les sons, Patti permet aussi aux mots et aux poèmes de reprendre vie dans certaines parties du monde, et la plupart du temps à partir de très peu d’éléments. Voilà pourquoi j’aime le procédé de rapporter des espaces sonores à Patti pour qu’elle puisse s’immerger dans ces éléments et retranscrire l’âme de ces trois poètes, à la façon d’un chaman.
PS : Quand j’avais une vingtaine d’années, j’ai été très proche de William Burroughs. À mes débuts, il avait l’habitude de venir voir mes performances. Au milieu des années 1970, je faisais de la poésie d’improvisation, accompagnée par de la musique. William m’a dit et a alors écrit à mon sujet que j’avais un côté chaman. Je trouvais que je ne méritais pas de telles louanges venant d’un maître comme lui. Je lui répondais que non, que je ne savais pas trop qui j’étais, en tout cas pas un chaman ! Ce à quoi il me répondait : « Fais-moi confiance, tu verras. Tu es née ainsi. Tu continueras ton évolution bien après mon départ. »
Patti, j’aimerais vous demander quel genre d’artiste est Stephan ? Comment travaille-t-il ?
PS : Tout d’abord, c’est quelqu’un qui s’immerge dans le travail et qui reste modeste. C’est un pur artiste. Son œuvre est stupéfiante. Ses voyages sont intenses, souvent compliqués, mais il ne rechigne pas à dormir toute une nuit dans l’herbe sous la pluie dans l’unique but de capter le son de la pluie ou du vent à un instant précis. C’est ce qu’il a fait par exemple à Charleville-Mézières, où Rimbaud a écrit Une saison en enfer. Stephan est vraiment un artiste du XXIe siècle, contrairement à moi qui suis profondément ancrée dans le XXe siècle.
Stephan, vous travaillez souvent avec Patti mais vous multipliez aussi les collaborations, avec Charlotte Gainsbourg, Nan Goldin, Jean-Luc Godard, Sasha Waltz, Abel Ferrara… Pourquoi ?
SC : Ma relation avec Patti est très particulière. Notre amitié remonte à plus de dix ans, ce que nous faisons ensemble est plus que du travail. C’est une conversation avec une âme soeur qui s’étire à l’infini. L’exposition s’intitule « Evidence », celle de notre collaboration, mais ce mot exprime aussi notre évidence, à Patti et moi. Tout est arrivé par hasard, notre rencontre sur ce vol pour New York où nous étions placés l’un à côté de l’autre. Patti venait de Tanger, alors que j’arrivais de Macédoine où j’avais enregistré des musiques tziganes, et nous avions tous les deux un changement à Paris. Ce vol a profondément changé ma vie.
PS : Pour moi aussi.
Stephan Crasneanscki, Photographie extraite du clip Nanda Devi (« déesse de la Félicité »)
Photographie de Stephan Crasneanscki extraite du clip Nanda Devi (« déesse de la Félicité »), qui est le nom de la plus haute montagne complètement contenue dans le territoire indien.
© Stephan Crasneanscki
Pour revenir à ma question, Stephan, que recherchez-vous avec ces autres collaborations ?
SC : Pour moi, la valeur de tout projet artistique est le dialogue qu’il déclenche. Ce qui m’intéresse le plus, c’est le partage, tout ce qui peut découler d’un échange entre deux personnes. J’en apprends davantage sur moi-même par la conversation. Quand elle est entrée dans ma vie, Patti avait un message pour moi et je ne l’ai pas encore déchiffré dans sa totalité.
Patti, dans le catalogue vous mettez en avant une question posée par René Daumal, dans son livre inachevé le Mont Analogue paru en 1952 : « Et vous, que cherchez-vous ? » J’aimerais que vous y répondiez vous-même. Cherchez-vous une vision ? Vous évoquez aussi l’idée du « pool », que je n’ai pas bien saisie. Si vous pouviez développer ce concept…
PS : Toute ma vie, même petite fille, j’ai recherché la connaissance. Viser plus haut, que ce soit avec la Bible, l’art ou la poésie. J’ai toujours cherché un endroit supérieur, comme une nouvelle strate de paradis. Un mot résume tout cela : le savoir. Avant que Salomon s’égare, Dieu lui demanda : « Que voudrais-tu ? Je peux t’offrir de l’or, des richesses, la gloire… » Salomon répondit qu’il voudrait la sagesse et Dieu fut satisfait de cette réponse. Cette histoire, que j’ai lue quand j’étais petite, m’a énormément impressionnée. William Burroughs était ainsi en recherche permanente au travers de la méditation, des collaborations ou de la drogue, il cherchait d’autres mondes, d’autres possibilités. C’est quelque chose que j’ai retrouvé chez Stephan, sans que nous ne prenions de la drogue ni lui ni moi, car je n’ai jamais été tentée par l’autodestruction. Alors, au fond, qu’est-ce que je recherche ? Aller plus haut. J’ai poursuivi mon but en me servant de l’art, de la poésie et de mes propres capacités innées. Notre but est d’accéder à cet endroit supérieur, puis de le transformer, de le transfigurer dans nos œuvres pour que d’autres gens puissent à leur tour vivre la même expérience.
« Notre but est d’accéder à cet endroit supérieur, puis de le transformer, de le transfigurer dans nos œuvres pour que d’autres gens puissent à leur tour vivre la même expérience. »
Stephan Crasneanscki
Vous ne m’avez pas répondu au sujet de pool. En français, ce mot signifie la piscine ! Est-ce une piscine cosmique ?
« PS : Sur Horses [son premier album, sorti en 1975], je parle d’une « mer de possibilités » [a sea of possibilities, sur la chanson Land]. Ce pool, cette idée d’un réservoir, c’est juste un concept qui m’est venu quand j’étais jeune et qui maintenant fait partie de mon vocabulaire courant. Je crois que ce pool est un état de conscience – certains l’appelleront Dieu. Je ne suis ni scientifique ni philosophe, mais je pense qu’il existe un endroit où se trouve tout ce qu’il y a à savoir. Cela couvre tous les sujets : la guérison, l’art, l’amour, le voyage dans le temps, les sciences et même des choses pour lesquelles nous n’avons pas de mots. Dans la vie, certains d’entre nous essaient de faire l’ascension jusqu’à cet endroit. Certains y arrivent, notamment les moines tibétains par la voie de de la méditation. Je suis bien trop agitée pour pratiquer cette activité ! J’appelle cela le pool pour donner une image palpable à ce concept immatériel. J’ai en tête une étendue d’eau. Sur Horses, le personnage de Johnny entreprend ce voyage et dit : « Viens te baigner / Viens te baigner dans la mer / La mer des possibilités. » Le pool, c’est exactement cela. Imaginez simplement un Narcisse qui contemplerait son image à la surface de l’eau. Ce pool peut être un lac, une oasis, une vaste étendue d’eau translucide, une mare cristalline à laquelle on vient s’abreuver, il nous maintient en vie, il nous nourrit physiquement et mentalement.
Stephan, quelle est votre interprétation de ce pool ?
SC : Je nage beaucoup, donc cette image me parle ! Quand Patti me parle du pool, je l’associe au concept du Dasein de Heidegger : l’idée d’être là et d’être-le-là. Ce mot vient de l’allemand. Il y a cette idée de la clairière : une lumière pure qui nous apparaît en plein milieu d’une forêt sombre. Il s’agit d’un instant de vérité.
Dans « Evidence », vous assemblez des sons, des images, des objets, des mots… Vous vous intéressez à l’énergie cosmique de ces objets et à leur portée symbolique, comme lorsque Patti a enterré un peu de terre de Guyane autour de la tombe de Jean Genet. Pouvez-vous me parler de cette obsession pour l’assemblage de fragments que vous avez en commun ?
SC : Quand on voyage pour essayer d’enregistrer des sons rares, intéressants, il faut être à l’écoute. Dans notre vie quotidienne, nous utilisons principalement la vue. Le son reste en arrière-plan. Lorsqu’on retire le visuel pour se concentrer sur l’ouïe, on comprend alors qu’il n’y a pas qu’un seul son. Nous entendons un collage fait de différentes couches superposées qui forment un récit, une vérité, une narration de l’endroit où l’on se trouve soi-même. Ces fragments nous renseignent sur un lieu physique, mais aussi sur un lieu mental. On se rend compte qu’un son en révèle un autre, qu’il existe toujours un autre son caché derrière le son principal, et donc que le champ de la réalité est infini.
« Pour moi, la terre sur laquelle un poète a marché est plus précieuse qu’un bijou, elle est presque magique. »
Patti Smith
Patti, quel est votre lien avec Jean Genet ?
PS : Je n’ai jamais rencontré Jean Genet. William le connaissait bien sûr, tout comme d’autres amis à moi. Journal du voleur [publié en 1949] est l’œuvre que je préfère de lui. Il y évoque le bagne de Saint-Laurent-du-Maroni. Jean Genet voulait plus que tout se purifier et il croyait que ce ne serait possible que s’il pouvait se joindre aux détenus de l’une des prisons les plus dures de France comme le bagne Saint-Laurent ou celui de l’île du Diable, en Guyane. Genet avait fait de la prison pour divers larcins au milieu des années 1940 mais les deux bagnes ont fermé en 1946. À son grand désespoir, il n’a donc jamais pu y être incarcéré et se désolait de ne pas avoir été le poète criminel dont il rêvait. En 1981, mon époux m’a promis de m’emmener n’importe où dans le monde, dans la mesure de nos moyens, pour apaiser mon désir d’aventure. J’ai eu envie d’aller en Guyane française pour visiter ces anciennes prisons. Je voulais y prélever quelques pierres et un peu de terre que je confierais à William Burroughs pour les donner de ma part à Jean Genet, qui était encore en vie à ce moment-là. Ce voyage n’a pas été simple mais nous avons fini par arriver, après notamment un trajet en bateau sur le Maroni infesté de piranhas, à la prison de Saint-Laurent, laissée à l’abandon. Là, j’ai marché pendant des heures en essayant de m’imprégner du lieu pour sentir quel endroit précis aurait eu un sens pour Jean Genet. J’ai découvert un endroit où des prisonniers étaient incarcérés en grand nombre, qui respirait la moisissure, où des chaînes pendaient encore aux murs. J’y ai ressenti leur sueur, l’inhumanité de leur condition. C’est là que j’ai ramassé cinq ou six pierres et un peu de terre que j’ai mise dans un sachet. Malheureusement, à mon retour, William était parti au Kansas et je ne l’ai pas vu pendant un moment. Puis Genet est mort subitement en 1986. J’ai donc rangé dans un coin ce sachet. Fin 1994, après le décès de mon mari, j’ai voyagé de nouveau. À Tanger, j’ai participé à un hommage à Jean Genet, William Burroughs et Paul Bowles… Une fois l’événement achevé, mon agent, Alain Lahana, a trouvé un chauffeur pour nous emmener sur la sépulture de Jean Genet, à Larache, dans ce beau cimetière qui surplombe Tanger. Nous nous sommes recueillis sur sa tombe puis je me suis mise à creuser profondément pour enterrer ces pierres. Je suis restée lui chanter une petite chanson. À la fin, un petit garçon est venu me voir. Visiblement, sa famille s’occupait de ce cimetière. Il avait environ 5 ans et m’a donné une rose en soie salie, qui provenait sûrement de l’une des couronnes de fleurs artificielles qui décorent parfois les tombes. Ce cadeau, je l’ai trouvé parfait. C’était comme un nouveau Miracle de la rose [titre d’un roman de Genet] ! Je l’ai conservée et j’ai eu le sentiment d’avoir accompli ma mission. Je voulais donner à Genet ce qu’il n’avait pas pu avoir de son vivant. Pour moi, la terre sur laquelle un poète a marché est plus précieuse qu’un bijou, elle est presque magique.
Couverture de l’exposition “Evidence” dans l’édition américaine publiée en 1968 chez City Lights
Collages de l’exposition « Evidence » à partir de photographies de Stephan Crasneanscki, de poèmes de Patti Smith ou du Mont Analogue (1939–1944), roman inachevé influencé par l’hindouisme.
« Patti est une voix, mais ici elle a aussi joué le rôle d’un instrument qui a donné sa cadence à la musicienne. »
Stephan Crasneanscki
Qu’en est-il du collage ? Je parle des collages que vous réalisez tous deux avec vos sons, vidéos, peintures, textes…
PS : À l’époque où je travaillais avec Robert Mapplethorpe, nous avions une vingtaine d’années, je créais beaucoup d’œuvres visuelles et lui aussi, mais d’un genre différent. Il adorait Duchamp et les surréalistes et la manière dont ils assemblaient différents éléments. J’ai envie de parler de nouveau de William qui a été un grand professeur pour moi. William avait énormément de carnets pour ses collages, son scrapbooking. Peu de monde y avait accès, mais il me laissait les feuilleter pendant des heures. Ses carnets en disaient long sur sa vie, autant que ses livres comme le Festin nu [publié pour la première fois à Paris, en 1959], qui était en soi un collage. Il s’exprimait beaucoup par le biais du collage, tout comme Brion Gysin. Ils déchiraient des poèmes pour en modifier la structure et trouver une nouvelle essence du même poème. Dans cette exposition, l’idée de consacrer tout un mur à des collages visuels rejoint ce que je vous décrivais au sujet du pool : c’est la manifestation, la matérialisation de quelque chose pour que les gens puissent mieux intégrer toute cette abstraction. Sur ce mur, tous les fragments et les morceaux d’objets réunis permettent aux sons abstraits de prendre chair. Nous nous penchons sur des poètes du XIXe et du XXe siècle et nous les faisons entrer dans le XXIe siècle. Trop souvent, la culture d’aujourd’hui tend à les laisser dans l’oubli. En 1972 ou 1973, je suis allée à Charleville-Mézières sur la tombe d’Arthur Rimbaud. Sur place, j’ai dormi dans un petit hôtel et j’ai rencontré d’autres jeunes dans un bar. Personne ne s’intéressait vraiment à Rimbaud, ce qui m’a profondément choquée ! J’ai aussi participé à une exposition à la fondation Cartier [en 2008] qui célébrait le 100e anniversaire marquant la naissance de René Daumal. Beaucoup de Français ignoraient encore qui il était ! William Blake a lui aussi été complètement oublié à une époque. Quand il est mort dans le dénuement, peu de gens le connaissaient. C’est le grand poète irlandais Yeats qui l’a redécouvert en 1927. Camus a fait de même avec la philosophe Simone Weil. Nous avons la responsabilité de continuer de parler de ces gens que nous aimons tant. C’est une façon de leur rendre une partie de ce qu’ils nous ont apporté.
Stephan, quels sont les sons les plus magiques, à l’énergie la plus forte, que vous ayez créés avec Patti pour ces trois albums et ce projet au Centre Pompidou ?
SC : En Éthiopie, je me suis rendu sur le sanctuaire que Rimbaud a pris en photo quand il vivait à Harar, dont nous ne connaissons que trois ou quatre clichés. C’est l’un des sanctuaires les plus sacrés du soufisme. Tout à coup, une pluie brutale s’est mise à tomber et j’ai entendu une symphonie de milliers de gouttes de pluie qui rebondissaient sur les feuilles de l’arbre sous lequel je m’abritais. C’était un orchestre dingue ! J’avais évidemment mon micro sur moi et j’ai commencé à enregistrer ces sons, cette composition spontanée. Ce moment m’a marqué au fer rouge et c’est ce qui a donné, pour moi, l’un des plus beaux morceaux de l’album Mummer Love. L’Inde m’a aussi inspiré car elle est remplie de sons, de spiritualité, de dieux toujours présents. Notre collaboration avec la musicienne Anoushka Shankar a ainsi créé de l’inouï ! Patti s’est intéressée aux textes en sanskrit traduits par Daumal – avant ses traductions, ces textes étaient inaccessibles aux francophones et aux anglophones car une adaptation mot à mot aurait donné un résultat très obscur et éloigné du sens originel. Daumal était si moderne qu’il a décidé de les traduire pour lui-même et ses contemporains. Quand Patti s’est penchée sur ses traductions de textes sacrés, elle a perçu leurs rythmiques. Nous avions commencé par enregistrer les sons des oiseaux à Rishikesh au petit matin, au moment où la ville dormait encore mais où les oiseaux s’éveillent et chantent partout dans les arbres. Patti a ensuite enregistré sa voix par-dessus, puis Anoushka Shankar l’a rejointe en y ajoutant la musique. C’était un procédé très intéressant parce que, d’habitude, c’est l’inverse qui se produit. Patti est une voix, mais ici elle a aussi joué le rôle d’un instrument qui a donné sa cadence à la musicienne.
Stephan Crasneanscki, Image extraite du clip Mummer Love, 2019
Photographie de Stephan Crasneanscki à Harar, où Rimbaud arriva en décembre 1880, à 26 ans. L’image est extraite du clip Mummer Love (2019) de Soundwalk Collective et Patti Smith, que l’on retrouve sur l’album du même nom où interviennent également Philip Glass, Mulatu Astatke et le Sufi Group de Sheikh Ibrahim.
© Stephan Crasneanscki.
Patti, vous vous intéressez énormément à la poésie française. Quel est votre rapport à la complexité de la langue française et à la complexité de la traduction en poésie ?
PS : J’ai découvert Rimbaud quand j’avais environ 16 ans avec un ouvrage traduit par Louise Varèse. Je ne comprenais pas tout mais j’ai adoré, tout comme j’ai pu adorer les arias de Puccini en italien sans en comprendre très bien le sens. Après Rimbaud, je suis passée à Gérard de Nerval, Jules Laforgue et à tous les poètes classiques. Mes préférés restaient Nerval et Rimbaud. Quant à la littérature française, elle m’a toujours attirée. Camus, Cocteau, Genet, Sagan, Duras… La liste est sans fin. Je recherche toujours les meilleurs traducteurs. En tant qu’écrivaine, je me dis souvent que j’écris comme si j’employais du français traduit en anglais – j’ai du mal à me l’expliquer ! J’ai été obligée d’accepter très tôt le fait de ne pas être douée en langues étrangères. C’est neurologique : je ne parviens pas à déchiffrer le code pour apprendre une langue. Donc, très jeune, j’ai commencé à vénérer le métier de traducteur.
SC : Parmi les chansons que Patti a interprétées avec Charlotte Gainsbourg, il y avait un poème de Daumal dont la traduction ne nous satisfaisait pas. Patti et moi l’avons donc retraduit à notre façon, avec les mots que nous trouvions les plus appropriés et qui fonctionnaient le mieux en anglais pour retranscrire toute l’essence du poème. Il en va de même avec Artaud en espagnol, à un niveau différent, ou Rimbaud dans un dialecte éthiopien. Chaque langue apporte une nouvelle réverbération sonore, une nouvelle résonance.
Patti, je crois que vous avez commencé à écrire des poèmes avant même de chanter, de dessiner, de peindre ou de prendre des photos. Vous avez dit que vous considériez Rimbaud comme votre amant. Vous avez acheté une maison construite sur une ancienne ferme qui appartenait à la famille de Rimbaud, dans les environs de Charleville-Mézières, en vue de la transformer en résidence d’artistes. Que représente pour vous la poésie par rapport à la musique et à l’art ?
PS : La poésie est à la source de tout ce que je fais. J’ai appris à lire grâce à la poésie. Quand j’avais 3 ans, j’adorais déjà les livres et je suppliais ma mère pour qu’elle m’apprenne à lire. Ma pauvre mère était serveuse, elle élevait ses trois enfants en bas âge, et malgré tout elle parvenait à dégager un peu de temps le soir pour m’apprendre patiemment à lire les comptines des Contes de ma mère l’Oye [de Charles Perrault] puis des poèmes sur les fées et les elfes. Ensuite, elle est tombée sur un petit livre, Songs of Innocence [recueil de William Blake] lors d’une vente de charité. J’ai commencé à écrire mes propres poèmes très tôt. Je crois même que tout ce que j’ai fait peut être mis sur le compte de la poésie. Je dessinais avec Robert Mapplethorpe, assise par terre – certains de ces dessins feront partie de l’exposition au Centre Pompidou. La plupart ont pour point de départ le langage. Je commence à écrire un poème et de là découle une représentation ou un collage de mots. Donc la poésie est vraiment à la racine de mes paroles, de mes improvisations, de mes musiques. Les toutes premières phrases de Horses, sont : « Jesus died for somebody’s sins but not mine / Meltin’ in a pot of thieves / Wild card up my sleeve » (Jésus est mort pour les péchés de quelqu’un, mais pas pour les miens / Fondre dans une marmite de voleurs / Un joker glissé dans ma manche). Tout ceci provient d’un poème que j’ai griffonné dans le métro quand j’avais 20 ans.
Patti Smith et Stephan Crasneanscki dans le studio de Soundwalk Collective à New York
© Satya Crasneanscki
Continuez-vous d’écrire tous les jours ? Les cafés parisiens ou new-yorkais sont-ils toujours vos endroits de prédilection pour cela ?
PS : Oui, que ce soit un bon café ou un mauvais, je n’aime pas travailler chez moi [elle sort un grand cahier dont les pages sont recouvertes de son écriture]. Voici les pages que j’ai écrites ce matin. Un nouveau livre, peut-être une sorte de soeur de Just Kids [publié en 2010], tout en étant un projet différent. Je travaille tous les matins. J’aime me réveiller, aller commander mon café et commencer à écrire. À Paris, j’ai aussi mes petites habitudes ! J’ai écrit tout un livre, attablée au Café de Flore. C’est un petit ouvrage intitulé Dévotion dont j’ai rédigé au moins les trois quarts là-bas.
SC : Quand je suis à New York, je sais exactement où trouver Patti chaque matin ! Elle s’installe à la même table, assise sur la même chaise avec sa tasse de café. C’est une routine presque cérémonielle.
Quels liens vous unissent à la France et à Paris, Patti ?
PS : Quand j’étais jeune, je vivais dans une région très rurale dans le sud du New Jersey. Il n’y avait pas de bibliothèque, ni même une librairie. Pour moi, Paris, c’était tout ! Je me sentais proche de son architecture, de sa poésie, de son histoire, de son cinéma, de sa photographie… Tout me parlait. J’en voyais des exemples dans de vieux exemplaires de Vogue ou dans des livres. C’est le premier endroit au monde qui m’attirait et c’est le premier lieu à l’étranger où je me suis rendue, en 1979.
Et aujourd’hui ?
PS : Je m’y sens connectée à moi-même en tant qu’écrivaine. Just Kids a en grande partie été écrit quand j’ai été nommée commandeur des Arts et des Lettres, en 2005, par le ministre de la Culture [Renaud Donnedieu de Vabres] qui m’a proposé un petit bureau à côté du sien où j’ai pu écrire. Je vénère depuis mon enfance beaucoup d’artistes français, d’Albert Camus à Jean-Luc Godard et Jacques Rivette… J’ai évolué et appris grâce à eux. Jeanne Moreau est pour moi la meilleure des actrices, en particulier dans Mademoiselle, le film de Tony Richardson co-scénarisé par Genet et Marguerite Duras. Quel chef-d’œuvre ! Je l’ai toujours aimée. J’ai écrit à son sujet, j’ai même essayé de copier son style. Malgré mon problème aux bronches, j’achetais des Gauloises et j’essayais de fumer comme elle. Un jour, j’ai été invitée à un festival de cinéma à Gand, en Belgique. Je devais me produire sur scène. J’avais quinze minutes de pause, donc je suis allée dans un couloir où il n’y avait personne. Je n’avais pas mes lunettes, donc je ne voyais pas bien, mais j’ai ressenti une énergie qui se dirigeait vers moi dans ce couloir sombre et qui m’a coupé le souffle. Quand cette personne est arrivée à mon niveau, entourée par deux autres personnes, elle m’a dit de sa grosse voix : « Patti, c’est Jeanne Moreau ! » C’était un moment fou ! J’avais l’impression de l’avoir matérialisée par la simple force de mon esprit !
Stephan, je vous pose la même question qu’à Patti. Quel genre d’artiste êtes-vous ? Comment vous définissez-vous en tant qu’artiste ?
SC : Un passager, un témoin muet, une âme nomade… Tout ceci pourrait me décrire, je crois.
PS : Oui, le tout !
Quelle place occupe l’histoire de l’art dans votre propre histoire ?
« C’est Picasso qui m’a le plus fascinée. J’ai ressenti une profonde connexion avec lui, en particulier avec sa période cubiste. Il a changé ma vie ! »
Patti Smith
PS : L’art est l’une des plus grandes influences de ma vie. Je n’ai pas pu voir d’œuvres d’art avant l’âge de 12 ans, quand mon père nous a amenés au Philadelphia Museum of Art. Cette expérience m’a chamboulée. J’y ai vu des œuvres d’Eakins, de Gainsborough, ou de Marcel Duchamp, mais c’est Picasso qui m’a le plus fascinée. J’ai ressenti une profonde connexion avec lui, en particulier avec sa période cubiste. Il a changé ma vie ! J’ai senti que je connaissais bien ce dont il nous parlait dans ses œuvres. Mon père détestait Picasso, jugeant qu’il ne savait pas dessiner, mais appréciait Salvador Dalí. Quand j’ai eu l’âge d’aller à New York, je suis allée au Museum of Modern Art pour y contempler Guernica, qui était encore là-bas à l’époque. J’ai pu voir tous ces tableaux de mes yeux et je les connaissais déjà tous. J’ai même déposé ma candidature pour y travailler en tant que guide ! Je connaissais chaque œuvre et son histoire. Il y avait mes préférés, les Brancusi, les de Kooning, les Jackson Pollock… Lui, c’était pareil : quand je l’ai découvert, c’était comme lorsque j’ai découvert le rock’n’roll ou Coltrane. Jackson Pollock atteignait ce niveau-là. Quant à Brancusi, c’est l’un de mes artistes préférés. Si j’avais été un peu différente, je serais peut-être devenue artiste, mais je n’ai jamais été capable de faire ce que Joan Mitchell a entrepris : se consacrer entièrement à la peinture. Je préfère me consacrer à l’expansion, au savoir, à la découverte de moi-même. Parfois, je m’exprime par l’art visuel, parfois par le chant et la performance scénique, et la plupart du temps par l’écriture.
SC : Évidemment, tous les artistes dont nous venons de parler ont eu un profond impact sur moi. Mais il y a aussi des surprises plus contemporaines. Le mois dernier, j’ai passé deux jours à Paris pour me rendre à l’exposition de Philippe Parreno à la Bourse de Commerce. Son travail m’a énormément touché, je suis très sensible à l’alchimie qui s’opère dans ce Mont Analogue [installation in situ pour la colonne Médicis qui flanque le bâtiment] entre la réalité, le virtuel et l’intelligence artificielle.
Pour finir, pourriez-vous recommander aux lecteurs de Beaux Arts un livre et une chanson ?
PS : Je leur conseille un petit livre italien, l’un de mes livres préférés au monde, les Aventures de Pinocchio de Collodi. Je le recommande constamment. C’est une histoire pour enfants, mais elle couvre tout : la volonté de s’améliorer, l’évolution, la trahison, le chagrin, l’amour et la rédemption. Quant à la chanson, je dirais 1983… (A Merman I Should Turn to Be) de Jimi Hendrix. Elle figure sur l’album Electric Ladyland.
SC : Le livre que je lis en ce moment : la Pensée écologique de Timothy Morton. Par exemple, d’après lui, le manque d’empathie que nous éprouvons quant aux dérèglements climatiques vient de ce que nous ne voyons pas l’image dans sa totalité, nous ne la percevons que comme une réalité en JPEG de faible résolution, donc comment se réajuster cognitivement face à une nature qui s’est décalée des notions plus anciennes… Côté musique, je ne sais pas trop, je découvre de nouvelles choses en permanence. Ah si, je réécoute Sun Ra, qui accompagne voire m’inspire dans mes recherches sur le cosmos et les communications dans l’espace, je pense plus précisément à son album Space Is the Place.
Evidence : Patti Smith & Soundwalk Collective
Du 20 octobre 2022 au 23 janvier 2023
Le Centre Pompidou a eu la belle idée d'inviter le collectif de musique expérimentale Soundwalk Collective et la merveilleuse touche-à-tout Patti Smith pour une exposition qui restera dans les annales. Ensemble, ils imaginent une installation poétique, visuelle, textuelle et musicale au quatrième étage du musée.
Centre Georges Pompidou • Place Georges Pompidou • 75004 Paris
www.centrepompidou.fr
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Stephan Crasneanscki et Simone Merli, de Soundwalk Collective, ont signé la musique de All the Beauty and the Bloodshed, le film documentaire de Laura Poitras, qui vient de remporter le Lion d’or à Venise. Patti Smith a quant à elle publié en 2020 l’Année du singe, chez Gallimard.