Henry Provensal, Projet onirique (tombeau pour un poète), 1901
Gouache et aquarelle • 12,8 x 20,9 cm • Coll. Musée d'Orsay / © RMN-GP / Photo Patrick Schmidt
Wim Delvoye, Suppo (Karmanyaka), 2012
Bronze nickelé • Courtesy Wim Delvoye et Galerie Perrotin, Paris / ADAGP, Paris, 2022 / Photo Studio Wim Delvoye
Dès l’entrée, une sculpture de Wim Delvoye – une tour gothique en métal qui s’étire et se torsade comme de la guimauve (Suppo, 2012) – dialogue avec l’irréel décor en dentelle gothique d’une Vierge à l’enfant du XVIe siècle, peinte d’après Jan Gossaert. Le ton est donné : le parcours mélange allègrement les genres et les époques. Au milieu des peintures et gravures anciennes, les plus observateurs y dénicheront même une porte à deux poignées du duo nordique Elmgreen & Dragset (2000), et une échelle métallique ne menant nulle part, greffée à un mur par Christian Globensky (2021) !
« Les architectures impossibles sont des projections de l’imaginaire, utopiques ou dystopiques. Le rêve prend le pas sur la faisabilité architectonique. Presque tous les architectes présents dans l’exposition n’ont jamais rien construit de leur vie ! », explique la conservatrice du patrimoine Sophie Laroche, chargée des collections du XVe au début du XIXe siècles au musée des Beaux-Arts de Nancy et commissaire de l’exposition.
Contourner la norme et les règles pour laisser place à une fantaisie débridée : telle est la définition du caprice, érigé en genre architectural au XVIIIe siècle. De l’Allemagne à la France, les graveurs rocaille rivalisent d’imagination pour dessiner des palais, grottes et ornementations trop farfelues pour être réalisables. L’imaginatif Jeremias Wachsmuth (1711–1771) met ainsi en scène des bals masqués dans des architectures chargées et contorsionnées, où escaliers et balustrades forment des volutes si complexes que l’œil a du mal à suivre.
Jacques de Lajoüe, Marine par temps calme, vers 1731
Huile sur toile • 135 × 137 cm • Coll. Musée Calvet, Avignon / Photo A. Rudelin
Le peintre Jacques de Lajoüe (1686–1761) signe, quant à lui, des paysages oniriques avec tours, jets d’eau, ponts et points de vue démultipliés, qui transportent le spectateur au pays des rêves… Un peu plus loin, les maquettes colorées de l’artiste Bodys Isek Kingelez (1948–2015) incarnent une version moderne du caprice : désespéré de voir sa ville, Kinshasa, sombrer dans la misère, ce Congolais a imaginé ces bâtiments utopiques en papier, plastique et carton évoquant l’univers du chocolatier Willy Wonka.
D’autres amoncellent et juxtaposent des éléments hétéroclites qui défient toute logique. Ainsi, l’architecte milanais Arduino Cantàfora (né en 1945) peint une vue virtuose aux lignes nettes inspirée de Canaletto et de Giorgio de Chirico, où tous les styles et les époques se mélangent. Face à lui, deux gravures de l’artiste italien Piranèse (1720–1778) représentent des lieux antiques trop saturés de vestiges pour être vrais. Très inspirée par ce génie du XVIIIe siècle, la photographe britannique Emily Allchurch (née en 1974) lui rend hommage avec deux paysages renversants qui compilent, grâce au collage numérique, des œuvres et bâtiments glanés à travers toute l’Europe.
Emily Allchurch, Grand Tour : In Search of Soane (d’après Gandy), 2012
Photographie, transparent, caisson lumineux • Coll. de l'artiste • Courtesy Emily Allchurch
Le summum de ces délires de grandeur étant atteint avec Albert Speer, architecte d’Hitler, qui voulait raser Berlin pour construire « Germania » : une ville surdimensionnée.
Après le caprice, la démesure ! Gouffres immenses, palais colossaux, tours de Babel vertigineuses… Qu’il s’agisse de Nicolas Ledoux, Jean-Jacques Lequeu ou Étienne-Louis Boullée, nombreux sont les architectes à avoir imaginé des monuments hors d’échelle, frôlant la mégalomanie la plus folle. Des extraits de Metropolis de Fritz Lang (1927) et du dessin animé Le Roi et l’Oiseau de Paul Grimault (1980), côtoient une impressionnante pyramide tronquée, dessinée par l’architecte de Napoléon, Pierre Fontaine. Le summum de ces délires de grandeur étant atteint avec Albert Speer, architecte d’Hitler, qui voulait raser Berlin pour construire « Germania » : une ville surdimensionnée avec une « Grande halle » surmontée d’un dôme qui aurait fait dix-sept fois la taille de celui de la basilique Saint-Pierre du Vatican…
Albert Speer, Maquette de la « Welthauptstadt Germania » (Capitale mondiale Germania), 1939
Photographie • © SZ Photo / Bridgeman Images
Vient alors l’égarement, avec ses labyrinthes, ses spirales et ses enchevêtrements invraisemblables d’allées et de couloirs. Cette section rassemble de précieux bijoux, à commencer par dix célèbres eaux-fortes en grand format de Piranèse représentant des prisons démentielles saturées de dédales d’escaliers. Tout près, Maurits Cornelis Escher (1898–1972), passionné par la géométrie et les illusions d’optique, présente des structures qui compilent différentes réalités contradictoires, rendant fou le spectateur qui ne sait plus distinguer le sol du plafond, le creux du plein ou l’envers de l’endroit ! Un superbe ensemble complété par une série d’estampes du graveur contemporain Érik Desmazières (né en 1948) représentant une bibliothèque imaginaire qui regrouperait tous les ouvrages passés et futurs.
Erik Desmazières, « La Bibliothèque de Babel », planche IV d’une série de 11 feuilles (« La Bibliothèque : vue plongeante »), 1998
Eau-forte en noir et aquatinte • Coll. particulière, Paris / © ADAGP, Paris, 2022 / Photo Raphaël Caussimon
La scénographie s’assombrit. Nous voilà dans la partie consacrée à l’architecture de la menace, angoissante et anxiogène… Un extrait de Shining de Stanley Kubrick (1980) y rencontre un tableau de 1830 peint par Carl Friedrich Lessing représentant un château en ruines inaccessible greffé à une falaise, ainsi qu’une maison gondolée d’où s’échappent des branches tordues, fabriquée en résine d’après un dessin d’enfant réalisé lors d’un test psychologique, (Christophe Berdaguer et Marie Péjus, 2006), et une demeure sur pilotis (en réalité une maquette habilement photographiée par James Casebere) évoquant un monde futur submergé par la montée des eaux…
Carl Friedrich Lessing, Felsenlandschaft: Schlucht mit Ruinen, 1830
Huile sur toile • 138.2 × 120 cm • Coll. Städel Museum, Francfort-sur-le-Main / © RMN-GP / Photo BPK Berlin
Dans cette section inquiétante, les surréalistes occupent une belle place. On y admire un tableau spectaculaire de Carel Willink, (Château en Espagne, 1939), qui porte en lui l’ombre menaçante du grand conflit mondial à venir, mais aussi l’énigmatique Paysage aux lanternes (1958) de Paul Delvaux : une banlieue irréelle entre chien et loup, où des murs blancs sans toits s’ouvrent sur des espaces vides. À deux pas, un tableau d’Arduino Cantàfora rappelle les espaces impossibles de Magritte : des paysages qui se découpent comme de simples décors de carton-pâte pour s’ouvrir sur d’autres vues, elles-mêmes fausses – un style qui avait inspiré une scène culte du film The Truman Show de Peter Weir (1998) !
Hans-Peter Siffert, Heidi Bucher procédant à l’arrachement de la « pièce des hommes » dans la maison de ses parents à Winterthur, 1982
Photographie noir et blanc • Coll. de l’artiste / © Hans-Peter Siffert
Puis vient « l’architecture de la perte », représentée notamment par des ruines anciennes et modernes, des temples délabrés d’Hubert Robert aux vestiges industriels photographiés par Bernd et Hilla Becher dans les années 1960. Une étrange vision trône dans cette dernière partie : l’artiste suisse Heidi Bucher (1926–1993) a plaqué du latex sur les cloisons de l’ancienne maison de ses grands-parents, puis a pressé contre cette matière de grandes toiles imbibées de colle. Résultat ? Une immense peau ridée, ratatinée, rappelant celles des reptiles après la mue, nous présente l’empreinte de cette demeure, avec toutes les traces de son histoire. L’œuvre évoque les souvenirs et traumatismes éventuels qu’un lieu peut imprimer dans nos esprits, impossibles à matérialiser… Ou presque !
"Architectures impossibles"
Du 19 novembre 2022 au 19 mars 2023
Musée des beaux-arts de Nancy • 3 Place Stanislas • 54000 Nancy
mban.nancy.fr
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