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Nadia Léger, Autoportrait à la plante, 1956
Huile sur toile • Coll. particulière • © Adagp, Paris, 2024 / Photo IMAV éditions
Il fallait Paris, sa ville de cœur, pour réhabiliter Nadia Léger (1904–1982). Car même après quelques expositions (de Biot en 1992 à Saint-Tropez en 2021), l’artiste restait encore presque inconnue. « Ce n’est pas parce qu’elle était la femme de Fernand Léger qu’elle est intéressante, mais parce qu’elle avait du talent. C’est une peintre d’une modernité remarquable et d’une grande dextérité, qui a produit des tableaux radicalement différents de ceux de son mari », insiste d’emblée Aymar du Chatenet, co-commissaire de l’exposition.
Lorsqu’il la découvre il y a quinze ans, ce dernier sollicite des directeurs de musées, mais aucun ne s’intéresse à elle. « Il y avait beaucoup de condescendance et de préjugés, explique-t-il. Elle a été effacée parce qu’elle était une femme, émigrée, et communiste, ce qui est devenu clivant dans les années 1970–1980. Et surtout, c’est elle qui a hérité de la fortune et de l’œuvre de Léger, et qui a financé intégralement la construction du musée qui lui est consacré à Biot. Elle a donc été enfermée dans un statut d’élève, d’épouse et de ‘gardienne du temple’ ».
Ida Kar, Nadia Khodossievitch-Léger entourée de ses autoportraits, 1961
Photo Ida Kar / © National Portrait Gallery, Londres
Née dans un petit village biélorusse, Nadia Khodossievitch n’est qu’une petite paysanne de 13 ans portant des chaussures en écorce lorsque éclate la révolution russe de 1917. Malgré sa condition, elle accède à une éducation artistique grâce aux écoles d’art gratuites ouvertes par Lénine. Ce qui fera d’elle, à vie, une ardente communiste.
L’exposition annonce tout de suite la couleur – rouge ! – en s’ouvrant sur un ensemble de portraits peints par Nadia Léger entre les années 1940 et les années 1970, qui forment son « panthéon » de personnages admirés : au milieu d’écrivains et d’artistes russes, comme Piotr Ilitch Tchaïkovski et Léon Tolstoï, et de ses amis peintres Marc Chagall et Pablo Picasso, on y trouve plusieurs figures du communisme, comme Marx, Lénine et Staline – dont les portraits étaient destinés à être agrandis pour être convertis en mosaïques ou affichés dans des rassemblements militants.
Vue de l’exposition « Nadia Léger. Une femme d’avant-garde » au musée Maillol (Lénine, Staline, Tolstoï, Picasso, Chagall, Tchaïkovski…), 2024
© Anthony Dehez
Sa glorification du dictateur Staline, ex-dirigeant de l’URSS responsable de 30 millions de morts, met aujourd’hui très mal à l’aise. « C’est difficile. Mais il faut garder à l’esprit que le monde intellectuel de l’époque était dominé par l’idéologie communiste et soviétique », expliquent les commissaires. L’exécution de son frère Sacha en 1937 en tant qu’« ennemi du peuple » aurait dû ouvrir les yeux de Nadia. Mais l’artiste, qui vécut en France durant toute l’ère stalinienne, est restée aveugle quant à l’étendue des horreurs commises.
Les portraits de Nadia Léger annoncent le pop art et préfigurent le style des street artistes pochoiristes.
Au-delà de ce point noir, le style de ces portraits interpelle : très différents de la peinture de Fernand Léger, ces personnages peints sur des fonds abstraits faits d’aplats colorés animés de formes biomorphiques orange, bleues, rouges ou jaunes, relèvent autant du suprématisme d’avant-garde que du vocabulaire propagandiste du Parti communiste. Avec cette esthétique hybride, elle annonce, paradoxalement, le pop art d’Andy Warhol et les street artistes pochoiristes tels que Shepard Fairey/Obey, connu pour sa fameuse affiche « Hope », de la campagne d’Obama, qui puise elle aussi dans la rhétorique soviétique.
Nadia Léger, Youri Gagarine, Composition suprématiste, 1963
Gouache sur papier • Coll. particulière • © Adagp, Paris, 2024 / Photo IMAV éditions
Dès son premier coup de pinceau, Nadia Léger a opté pour l’avant-garde. En 1920, contre l’avis de ses parents, la jeune fille de 15 ans, qui peint déjà de petits tableaux cubistes, part étudier les beaux-arts à Smolensk auprès du suprématiste Kasimir Malevitch et du constructiviste Władysław Strzemiński. Pour survivre, elle danse pour un sac de farine, multiplie les petits boulots et dort dans un wagon de marchandises.
En 1921, elle découvre dans une revue une œuvre de Fernand Léger. Une image qui la pousse à se rendre à Paris, où elle débarque à 21 ans en 1925 pour s’inscrire à l’Académie Moderne de Montparnasse, où enseigne Léger. Fuyant son époux polonais (qu’elle avait convaincu de venir à Paris) devenu violent, elle s’installe seule avec sa fille et gagne sa vie en tant que bonne. Après une période cubiste, puis des formes biomorphiques aux couleurs vives inspirées par sa rencontre avec Jean Arp, elle devient l’élève et la compagne de Léger en 1928, puis son assistante à l’Académie de l’Art contemporain à partir de 1934.
À gauche, “Autoportrait”, 1948 de Nadia Léger. À droite, “Sans titre [Nadia]”, 1953 de Fernand Léger
Huile sur toile / Gouache et encre de Chine sur papier • Coll. particulière • © Adagp, Paris, 2024 / Photo IMAV éditions / Photo Pierre-Yves Dhinault
Nadia expose ses toiles dans les galeries du Montparnasse aux côtés de celles de Vassily Kandinsky, Jean Arp, Piet Mondrian et Fernand Léger. Si elle s’approprie dès 1937 le style de ce dernier, fait de cernes noirs, de couleurs vives et de formes tubulaires ou biomorphiques, elle s’en distingue avec des portraits et autoportraits intimes et individualisés. Admirées par Louis Aragon, ses natures mortes frappantes, certes proches du style de son compagnon, deviennent personnelles en s’émaillant d’objets précis (un samovar, une paire de chaussures à talons, des livres de son amie communiste Elsa Triolet) qui les transforment en autoportraits.
Pendant la guerre, alors que Fernand Léger a quitté la France pour échapper aux nazis, Nadia reste au péril de sa vie pour œuvrer en tant qu’agent de liaison sous une fausse identité. Daté de 1942, son portrait poignant d’une femme pendue, le visage serein et de grandes fleurs multicolores jaillissant à ses pieds, témoigne d’une victoire de l’espoir et de l’idéalisme militant sur l’horreur du conflit. Souvent, l’esprit lointain de l’artiste mexicaine Frida Kahlo, elle aussi communiste enflammée, semble planer dans ses compositions…
Vue de l’exposition « Nadia Léger. Une femme d’avant-garde » au musée Maillol., 2024
© Anthony Dehez
En 1946, elle et Fernand ouvrent à Paris le fameux Atelier Léger, dont elle est un pilier : en dehors de la séance du vendredi assurée par son compagnon (qui deviendra son mari en 1952), c’est elle qui y enseigne toute la semaine ! Elle y guide entre autres de nombreuses artistes femmes (Franciska Clausen, Marcelle Cahn, Suzanne Herman…) ainsi que l’Américain Sam Francis – toute une constellation présentée au cœur de l’exposition.
À la fin des années 1940, Nadia Léger embrasse le réalisme socialiste préconisé par le Parti communiste. Sous son pseudonyme russe Nadia Petrova, elle représente des nageuses, des ouvriers sur fond de grues, ou encore Staline, dans un style alliant des visages réalistes, inspirés de photographies, et des fonds hérités du « style Léger ». Les cernes noirs et les couleurs vives servent alors la lisibilité de la propagande…
Nadia Léger, Les Constructeurs, 1953
Huile sur toile • Coll. particulière • © Adagp, Paris, 2024 / Photo IMAV éditions
L’artiste se lance également dans la réalisation de mosaïques monumentales qui seront réparties dans divers lieux culturels en URSS. Sa dernière, inspirée par la conquête soviétique de l’espace, est inaugurée en 1974 sur les Champs-Élysées, dans l’agence de la compagnie aérienne russe Aeroflot. Dans cette œuvre impressionnante, aujourd’hui disparue, dansaient des formes géométriques rappelant la faucille communiste, l’avion supersonique Tupolev, les orbites et les fusées.
Dans les années 1960–1970, Nadia Léger reprend les formes suprématistes dont elle couvrait ses carnets les années 1920 pour en tirer de grandes peintures enserrées dans des cadres d’acier de sa fabrication. Également déclinées en tapisseries, sculptures et bijoux, ces œuvres néo-suprématistes aux contrastes éclatants font exploser des formes aux contours acérés, qui jaillissent et lévitent comme des éclats de verre en apesanteur. Si Nadia Léger n’a pas inventé ce style, ces œuvres cosmiques, percutantes et abouties (très bien mises en valeur à la fin de l’exposition, sans toutefois être mises en relation avec celles d’autres artistes de ce courant) n’en restent pas moins magnifiques.
Nadia Léger. Une femme d'avant-garde
Musée Maillol
Du 8 novembre 2024 au 23 mars 2025
Adresse : 59-61 Rue de Grenelle • 75007 Paris
Billetterie Beaux Arts présentée par Come to Paris.
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