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Ils sont peintres, vidéastes, sculpteurs, photographes. Ils regardent le monde avec tendresse, nostalgie, inventivité. Comme l’indique avec génie le titre de l’exposition, « L’art et la vie et inversement », les jeunes artistes félicités par les Beaux-Arts de Paris en 2024 travaillent avec leur quotidien, comme matériau et comme muse, comme prétexte et comme ventre.
C’est leur famille, leur environnement politique, la nature qui les entoure ; mais aussi leurs rêves, leurs espoirs, leurs histoires d’amour. Ils n’ont, pour la plupart, pas 30 ans, et pourtant ils nous bluffent par l’intensité de leur regard, la justesse et l’élégance de leurs travaux… Curatée par Anaël Pigeat, leur réunion au 13 quai Malaquais est l’une des plus belles expositions d’art contemporain du moment. Courez-y !
Exposition des œuvres d’Alexandre Nitzsche Cysne, 2025
© Aurélien Mole
L’idée n’a rien de très novateur… Né au Brésil en 1998, Alexandre Nitzsche Cysne travaille à partir d’objets qu’il trouve dans la rue. Bien d’autres l’ont fait avant lui, pourtant quelque chose de très spécial se dégage de ses œuvres sculpturales – une magie qui nous retient longtemps. Par exemple devant cet étrange assemblage jaune aux pans déchirés, qui se révèle constitué d’anciennes bandes de passages piéton, arrangées verticalement en alternance avec des cordes : le tout évoque un rideau de théâtre désenchanté (Palais disparu, 2023). Plus émouvant encore, cet ancien banc en courbe récupéré dans un amphithéâtre de morphologie aux Beaux-Arts, que l’artiste pose comme une barque frêle à même le sol, et sur lequel il place toutes sortes de petites choses : des gommes, des boutons de chemise, des pierres (Des entre-deux incrustés, et ils continuent à ne pas arriver, 2024). Ses titres en témoignent, Alexandre Nitzsche Cysne est un poète, sensible à la grâce discrète des choses usagées.
Zoé Bernardi, Au Soleil, 2024
Courtesy Zoé Bernardi
Elle est allée chercher d’anciens fauteuils de cinéma pour que l’on puisse s’installer confortablement devant son film, qui tient, il est vrai, plus du court-métrage que de l’art vidéo : Zoé Bernardi (née en 2000) a braqué sa caméra sur sa mère, sa grand-mère, son père et son beau-père, s’invitant par là même chez d’anciens hippies et punks, qui se teignent les cheveux en rose, fument des joints, se lavent nus en pleine nature, et vivent tous ensemble, dans une bulle qui défie les conventions familiales. Cet « héritage » qui donne son titre au projet, Zoé Bernardi l’a photographié durant des années « pour inviter progressivement l’image dans notre vie », avant de se mettre à filmer les discussions, les éclats de rire, les moments de tension comme de complicité. Attentive au soin que les uns et les autres s’apportent, comme à la « juste distance » qu’elle doit maintenir avec son sujet (sur son site, elle indique son mantra : « C’est intime, mais ce n’est pas personnel »), la jeune femme, brillante, s’interroge sur ce qu’il pourra rester de ces vies antisystème et, aussi, de toute cette tendresse.
Margot Bernard, Conversation avec Pierre Alféri, 2025
© Aurélien Mole
Asseyez-vous, et écoutez ! Pour son projet de diplôme, Margot Bernard (née en 1996) a enregistré des artistes, des historiens et des chercheurs, avec lesquels elle a conversé autour du fonctionnement du monde de l’art et de son apprentissage. Entremêlés dans un dispositif spatialisé (les voix sortent de différents haut-parleurs), ces discours volontiers critiques dessinent une réflexion passionnante et complexe, qui remet en perspective la création dans une société néolibérale. Différents documents sont également mis à disposition, dont une publication créée par la jeune artiste mais aussi une série d’articles, tels que « De l’inefficacité de nos œuvres dans la vie réelle », paru sur le site d’AOC, ou « L’art nous empêche de construire un monde meilleur », ébouriffant billet de blog signé par Sébastien Piquemal. Un projet qui prend du recul, et dont on ne sort pas indemne.
Hajar Satari, Photographies et textes sur des fleurs sauvages observées dans le massif des Écrins en 2024, 2025
© Beaux-arts Paris
On avait déjà remarqué son travail de sculpture à la dernière Biennale de Lyon. Née en 1990 en Iran, Hajar Satari montre ici un tout autre projet – quoique une jambe et un pied sculptés sortent du mur, comme pour marquer la présence d’un corps, un premier pas vers ce nouveau projet. Ici, l’artiste a réuni une suite de photographies de fleurs sauvages et de petits textes écrits à la main, qui décrivent ses journées passées à observer une plante dans le massif des Écrins, où elle était en résidence durant l’été 2024. Ce journal infime raconte un regard sur le monde – le sien –, précis, poétique, délicat, qui invite le visiteur à ralentir pour, à son tour, planter ses yeux dans la beauté discrète du vivant.
Alexandre Yang, La Nuit la plus longue, 2024
Huile et acrylique sur toile • © Ugo Ferro
Deux toiles – une grande, une petite – résument sur un pan de mur les recherches d’Alexandre Yang (né en 1997). Par la peinture (huile et acrylique sur toile ou sur bois), le jeune homme explore les contrées étranges de ses rêves et de son imaginaire, donnant forme à l’étrangeté des relations, aux désirs souterrains, au secret. Train de nuit dans la Voie lactée (2022), la plus petite, est un portrait de son chat envoyé dans l’espace, veillant sur l’artiste depuis les cieux. Avec son plancher de bois, ses portes-fenêtres de papier ouvertes sur la nuit étoilée, sa télévision allumée sur une animation japonaise et ses tatamis, La Nuit la plus longue (2024) nous projette dans un intérieur calme, où résonne pourtant la difficulté silencieuse d’une relation, la sienne – sa compagne et lui apparaissant distants et muets. On devine une mélancolie d’été, un espoir résigné ; mais aussi, sous la cendre froide, la force secrète d’un amour. Aussi troublant qu’envoûtant.
L'art et la vie et inversement. Exposition Félicités 2024
Du 12 février 2025 au 16 mars 2025
Beaux-arts de Paris • 13 Quai Malaquais • 75006 Paris
www.beauxartsparis.fr
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