Art contemporain

10 œuvres qui font de la Biennale de Lyon 2024 un cru mémorable

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Pour sa 17e édition, la Biennale de Lyon invite 78 artistes à investir neuf lieux différents, dont des classiques (le macLyon, l’IAC de Villeurbanne) et des nouveautés, comme une station de métro, la Cité de la gastronomie, et surtout les Grandes Locos, un immense technicentre de la SNCF désaffecté depuis cinq ans. Prochain arrêt ? Nos dix coups de cœur !

Passionnée par la question des relations (entre êtres vivants mais aussi avec l’environnement qui nous entoure), la Biennale de Lyon adopte cette année un intitulé en deux langues, « Les voix des fleuves. Crossing the water », et nous fait voyager dans la création contemporaine avec panache. Commissaire de l’événement, Alexia Fabre a applaudi un « paysage d’œuvres qui n’auraient pas pu exister ailleurs », et dont l’ambition ne peut qu’être saluée.

Si les jeunes Malo Chapuy, improbable moine copiste du XXIe siècle, Florian Mermin, sculpteur amoureux des fleurs ou Mona Cara, tisseuse hors normes ont déjà fait dans ces pages l’objet de longs portraits, nombreux sont les artistes de cette 17e édition à avoir attiré notre attention. Émergents ou confirmés, venus du monde entier, ils nous ont ému, titillé, bouleversé, fait réfléchir…

Oliver Beer, un opéra inoubliable (Grandes Locos)

Oliver Beer, Resonance Project: The Cave
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Oliver Beer, Resonance Project: The Cave, 2024

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Installation vidéo et sonore immersive à 8 écrans • Courtesy Oliver Beer et Galeries Thaddaeus Ropac et Almine Rech / Photo Jair Lanes

Pénétrer l’obscurité, pour arriver dans une grotte, celle de Font-de-Gaume en Dordogne, dont les parois sont ornées de peintures datant du Paléolithique. Là, le Britannique Oliver Beer (né en 1985) a demandé à huit chanteurs d’interpréter ce qui serait leur tout premier souvenir musical : Woodkid, Mélissa Laveaux, Rufus Wainwright ou encore la soprano Michiko Takahashi ont ainsi été filmés dans l’obscurité rousse de la grotte, chantant a cappella des comptines et autres chants tout en douceur. Aux Grandes Locos, l’installation Resonance Project : The Cave s’empare d’une salle immense de plusieurs centaines de mètres carrés ; les écrans s’allument les uns après les autres, et les voix s’unissent en un opéra qui fend le cœur à tout jamais… Au sous-sol, des interviews des artistes font face à des tableaux dont les pigments ont été déplacés grâce à la puissance de leur voix. Sans conteste, l’œuvre la plus belle de la Biennale.

Michel de Broin, la résilience du béton armé (Grandes Locos)

Michel de Broin, Mortier Fati
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Michel de Broin, Mortier Fati, 2024

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Installation aux Grandes Locos, tubes fluorescents et quincaillerie • Courtesy Michel de Broin

Voilà une installation qui pourrait passer inaperçue… jusqu’à ce qu’on lève un peu le nez. Attentif aux failles du plafond des Grandes Locos, le Québécois Michel de Broin (né en 1970) les a entourées de néons blancs. Ces derniers les soulignent, les embellissent même, et incarnent une forme de restauration ostensible à la manière du kintsugi japonais, qui emplit d’or les fêlures des céramiques pour mieux les réparer. Mieux ; car leurs formes sont aléatoires et s’alignent le long des verrières, on croirait voir là une écriture indéchiffrable, poème de néon et de béton sans queue ni tête, pur plaisir d’esthète. Une idée diablement séduisante mais aussi futée, qui résonne avec l’histoire de cet ancien technicentre où durant des décennies ont été réparées des locomotives.

Jean-Christophe Norman, sous les pages, la mer (Grandes Locos)

À gauche, l’installation “Le fleuve sans rives. Hans Henny Jahnn” par Jean Christophe Norman (2024). À droite, détail d’une page peinte de l’installation
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À gauche, l’installation “Le fleuve sans rives. Hans Henny Jahnn” par Jean Christophe Norman (2024). À droite, détail d’une page peinte de l’installation

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Installation composée de mille pages peintes à l’huile et à l’encaustique • Courtesy Jean Christophe Norman et Galerie C Neuchâtel, Paris / © ADAGP, Paris, 2024 / Photo Jair Lanes

Un mur immense, courbe, apparaît recouvert de petits paysages maritimes. Ce sont en réalité les pages d’un livre, celles du roman Le Fleuve sans rives (1949) de Hans Henny Jahnn, que Jean-Christophe Norman (né en 1964) a peint à l’huile et à l’encaustique. L’homme, qui avait déjà en 2005 traversé durant un mois les rues de Berlin en traçant sa route à la craie sur le sol, s’est offert ici un nouveau défi : multiplier les paysages, les variations de ciels et de mers, au fil des mille pages du Fleuve sans rives. Une disparition (celle des mots) pour une apparition picturale envoûtante, un roman-peinture de voyage en pleine mer… Conçu par un artiste qui arpente les villes en infatigable marcheur, après avoir été longtemps un grimpeur aguerri de haute montagne – un homme pour qui la littérature est un paysage à regarder.

Nefeli Papadimouli, architecture des costumes (Grandes Locos)

Nefeli Papadimouli, Idiopolis (| – X)
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Nefeli Papadimouli, Idiopolis (| – X), 2024

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Coton, teinture textile naturelle, teinture textile chimique, mercerie diverse, lin, jonc fibre de verre, mousse • Courtesy Nefeli Papadimouli et THE PILL ® Istanbul, Paris et Nathalie Karg, New York / © ADAGP, Paris, 2024 / Photo Jair Lanes

Deux longues parois textiles se font face, suspendues au plafond. Elles sont aussi droites que des murs, et pourtant laissent apparaître les coutures et silhouettes de différents costumes. L’œuvre, encore une fois monumentale, est signée de la jeune artiste grecque Nefeli Papadimouli (née en 1988). Simplement exposée, elle est aussi longue qu’un wagon de train, et fait écho à l’histoire du lieu, de ses ouvriers, de leurs luttes : un peu fantomatique, elle évoque ainsi un état de grève. De temps à autre, des performeurs viendront l’activer, et s’habiller de cette sculpture-costume : là, l’œuvre entrera en action, clin d’œil aux luttes des cheminots. Formée à l’architecture, passionnée de danse contemporaine, l’artiste crée ici un objet fascinant, qui oblige les performeurs à travailler avec un dispositif très lourd et contraignant. Autrement dit, à s’intégrer dans une structure rigide, et faire exister une réflexion sur la liberté individuelle au sein d’une société.

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Les Grandes Locos

Hilary Galbreaith, travailleurs de l’ombre et du saucisson chaud (IAC)

Hilary Galbreaith, Be our Guest
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Hilary Galbreaith, Be our Guest, 2024

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Vue de l’exposition Jeune création internationale à l’Institut d’art contemporain à Villeurbanne • © ADAGP, Paris, 2024 / Photo Jair Lanes

Lyon, capitale de la gastronomie ? Mais qui sont celles et ceux dissimulés en cuisine, derrière ce titre si précieux ? L’Américain·e Hilary Galbreaith (né·e en 1989) a tendu son micro aux travailleurs de la restauration et de l’hôtellerie, pour recueillir des témoignages troublants et produire une installation aux allures de chambre d’hôtel. Sauf qu’ici les matelas sont couverts des différents récits récoltés auprès d’anonymes (« En cuisine, c’était que des personnes racisées, souvent payées au black, avec des situations très précaires »), comme si les corps des touristes ne pouvaient se coucher que sur les vies sacrifiées de ces travailleurs de l’ombre. Au mur, l’artiste interroge la notion d’hospitalité, tandis que flotte dans l’air une petite musique d’ascenseur, dont la douceur prend tout à coup un goût amer. Une proposition passionnante et engagée.

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Institut d'art contemporain Villeurbanne / Rhône-Alpes

Juliette Green, diagrammes de nos vies (macLyon et Grandes Locos)

Juliette Green, Dans le train
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Juliette Green, Dans le train, 2024

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Acrylique sur bois • © ADAGP, Paris, 2024 / Photo Jair Lanes

Exposés à la fois au macLyon, aux Grandes Locos et à la Cité de la gastronomie, les diagrammes dessinés par Juliette Green (née en 1995) ne manquent jamais leurs cibles. À l’aide de lignes rouges et noires, ainsi que de récits courts et répétitifs, elle brosse un portrait de la société actuelle par ses relations humaines. Au macLyon, ce sont les relations amoureuses qui l’intéressent, et les petites choses qui font ou défont une histoire d’amour entre deux personnes, tandis qu’aux Grandes Locos, elle imagine les mille et un points communs qui peuvent unir malgré eux les passagers d’un train – exemples : « Oscar est assis à côté d’un jeune homme qu’il ne connaît pas, mais qui partage quelque chose avec lui. Il y a trois siècles, leurs ancêtres vivaient dans le même village espagnol. » « Lia est assise à côté d’un petit garçon qu’elle ne connaît pas, mais qui partage quelque chose avec elle. Leurs cousines sont inscrites au même cours de piano et se détestent. » Captivant.

Lyz Parayzo, tendres épines (macLyon)

Lyz Parayzo, Cuir Mouvement
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Lyz Parayzo, Cuir Mouvement, 2024

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Acier inoxydable miroir, aluminium • Courtesy Lyz Parayzo & Casa Triângulo / Photo Jair Lane

N’approchez pas… Ou alors, soyez prudents. Pourtant, l’œuvre de la Brésilienne Lyz Parayzo (née en 1994) a tout pour attirer les curieux. Dans une salle baignée d’une puissante lumière rose, des sculptures tournent, comme des manèges. On tendrait volontiers les doigts pour les effleurer… Mais un panneau prévient, et les gardiens de salle veillent au grain : les sculptures sont réalisées en métal et peuvent blesser la main de qui oserait s’approcher trop vite. Le paradoxe ? Elles tournent en boucle autour d’un centre vide, où, si l’on reste parfaitement immobile, on se trouve protégé de leurs bords coupants. La jeune artiste transsexuelle évoque ainsi les mécanismes de défense que l’on peut mettre en place pour finalement se sentir en sécurité ; hérissés de piquants, les cœurs n’en sont pas moins tendres…

Tirdad Hashemi et Soufia Erfanian, journal queer de deux Iraniennes (macLyon)

Tirdad Hashemi & Soufia Erfanian, Hold my hand while everything blows away
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Tirdad Hashemi & Soufia Erfanian, Hold my hand while everything blows away, 2023

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Techniques mixtes sur papier, collage • Courtesy Tirdad Hashemi & Soufia Erfanian / Photo Jair Lane

Avant d’être un duo d’artistes, Tirdad Hashemi (né·e en 1991) et Soufia Erfanian (née en 1990) forment un couple amoureux. Tou·te·s deux sont originaires d’Iran et se sont exilé·e·s en France pour vivre plus librement leurs identités queer. C’est Tirdad Hashemi qui a initié une pratique artistique, composée de dessins et de peintures réalisées avec peu de moyens (d’ailleurs, leurs petits formats se distinguent nettement dans l’avalanche de projets monumentaux qu’offre cette Biennale). Iel a invité Soufia Erfanian à travailler à ses côtés, convaincu·e que l’art est une cuisine qui se fait à plusieurs. Le résultat, troublant, fragile, subtil, oscille entre grâce et violence, où des bouquets de fleurs racontent le polyamour, et des corps noyés dans un « océan de peurs » disent la complexité d’exister.

Ludivine Gonthier, le portrait de groupe revivifié (macLyon)

Ludivine Gonthier, Portrait de mon groupe
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Ludivine Gonthier, Portrait de mon groupe, 2023–2024

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Brou de noix, fusain, pastel et peintures à l’huile sur toile • © Ludivine Gonthier

Devant son immense Portrait de mon groupe (2023–2024), on pense immédiatement aux grands portraits collectifs réalisés par Henri Fantin-Latour (1836–1904), entouré de ses pairs. Ludivine Gonthier (née en 1997), toute jeune pousse qui vit et travaille à Poitiers, s’impose au macLyon avec une série de scènes d’intérieur où posent ses proches, en duo, en trio ou en groupe, et dont la force expressionniste saisit l’œil. À l’acrylique mais aussi au fusain, au pastel et au brou de noix, elle dépeint des attitudes assurées, des intérieurs joyeusement bordéliques, des femmes fortes et des hommes déconstruits… En résumé, des jeunes gens qu’on a brusquement envie de côtoyer, dans leurs soirées étoilées et leurs ateliers bigarrés. Un travail qui ne manque pas d’allure, et fait l’éloge du lien, de l’amitié, de l’amour réinventé. Grisant !

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macLYON - Musée d'art contemporain de Lyon

Edi Dubien, dessins souterrains (dans le métro et aux Grandes Locos)

Edi Dubien, Cailloux
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Edi Dubien, Cailloux, 2024

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Acrylique et encre sur toile • Courtesy Edi Dubien et Galerie Alain Gutharc / © ADAGP, Paris, 2024 / Photo Jair Lanes

Ils sont nombreux, à la Biennale, à avoir déjà une longue carrière derrière eux comme Ange Leccia, Pilar Albarracín, Stéphane Thidet, Taysir Batniji et Edi Dubien (né en 1963), qui sera bientôt honoré d’une rétrospective au musée de la Chasse et de la Nature.  Mais quelle belle idée de l’inviter dans le métro lyonnais, là où les âmes pressées filent sans attention. Qui mieux que lui, avec sa poésie d’aquarelles et de visages dans le vague, d’oiseaux et de céramiques énigmatiques, pouvait arrêter un instant la course du quotidien, et offrir à chacun une parenthèse d’attention à l’autre, à la faune qui nous entoure, et puis aussi aux garçons pas si virils qui aiment les fleurs et portent des jupes ? Juste trois vitrines en pleine station Gare Part-Dieu, et voilà notre œil qui, déjà, s’embrume. Une belle introduction aux peintures et à l’installation qu’il montre aux Grandes Locos.

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17e édition de la Biennale de Lyon

Du 21 septembre 2024 au 5 janvier 2025

www.labiennaledelyon.com

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