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James Ensor, Squelettes se disputant un hareng-saur, 1891
Huile sur panneau • 16 x 21,5 cm • Coll. Musées Royaux des Beaux-Arts de Belgique • © MRBAB / Photo J. Geleyns Art Photography
James Ensor (1860–1949), c’est certes sa ville natale d’Ostende. Mais Ensor, c’est aussi Bruxelles ! Le « peintre aux masques » doit en effet beaucoup à la capitale belge où il s’est formé et où il est devenu l’un des principaux acteurs de l’avant-garde symboliste, parmi le Groupe des XX en 1883.
C’est cependant une relation complexe, parfois distante et même tendue que noue James Ensor avec la ville et ses institutions, qui tarderont à lui offrir la consécration tant attendue, à la soixantaine passée… En cette année 2024, la KBR (Bibliothèque royale de Belgique) et Bozar s’associent aux festivités qui marquent le 75e anniversaire de la disparition de l’artiste à travers deux expositions aux angles différents : d’une part sur la relation du peintre à Bruxelles et d’autre part sur la dimension spectaculaire de son œuvre.
James Ensor à l’harmonium devant l’œuvre « L’Entrée du Christ à Bruxelles », le 13 avril 1925
Courtesy Bozar – Palais des Beaux-Arts de Bruxelles
Peintre du grotesque et des danses macabres, James Ensor est profondément imprégné de l’atmosphère de la ville balnéaire d’Ostende, de ses dunes et de ses carnavals, mais aussi de la boutique d’antiquité peuplée de masques chinois et japonais qu’y tenait sa mère. C’est pourtant à Bruxelles que le jeune homme va se construire comme artiste, à partir de son arrivée en 1877 pour se former à l’Académie royale. Il y nouera de forts liens d’amitiés et des affinités artistiques le conduisant à y revenir tous les ans, jusque dans les années 1890.
Un plan-relief, installé dans la rotonde de la KBR, offre ainsi un itinéraire dans le Bruxelles d’Ensor, des cafés qu’il fréquentait à ses galeries en passant par les adresses de ses amis. Cette cartographie permet ainsi de mieux comprendre l’évolution du peintre vers la modernité.
James Ensor, La Belgique au XIXe siècle, vers 1889 – 1890
Crayon et crayon de couleur sur panneau préparé • 16 × 21,2 cm • Coll. Bibliothèque Royale de Belgique KBR • © KBR
Du réalisme, Ensor évolue alors vers le symbolisme. Il est présent dès 1883 à la fondation par Octave Maus du Groupe des XX, véritable sécession bruxelloise qui fédère symbolistes et néo-impressionnistes.
Les Français Paul Signac et Auguste Rodin y participeront également, jusqu’à faire de Bruxelles l’œil du cyclone moderniste pour une décennie. Ce à quoi Ensor contribue activement tout en cultivant son esprit belge : avec Squelettes se disputant un hareng-saur (1891) – entendre « art-Ensor » –, l’artiste joue du calembour, sans pour autant trahir l’influence du « zwanze », ce comique burlesque si propre à Bruxelles.
À gauche, “Les Masques scandalisés” de James Ensor (1883). À droite, “Les Masques singuliers” de James Ensor (1892)
Huile sur toile • 135 x 112 cm / 100 x 80 cm • Coll. Musées Royaux des Beaux-Arts de Belgique • © MRBAB / Photo J. Geleyns Art Photography
Ensor est aussi un caricaturiste acerbe qui pointe un clergé et des élites corrompues, jusqu’à la figure même du roi…
Présenter les œuvres d’Ensor dans les espaces réhabilités de la KBR n’est pas anodin puisque c’est précisément dans l’aile appelée palais de Charles de Lorraine que se tenaient les salons du Groupe des XX, à partir de 1887, comme nous le rappelle Vanessa Braekeveld, l’une des commissaires de l’exposition.
Des toiles emblématiques y sont exposées, telles que Les Masques scandalisés (1883), Les Masques singuliers (1892) et plusieurs natures mortes, qu’un piètre éclairage empêche malheureusement d’apprécier pleinement. C’est donc dans la gravure que se révèlent les plus belles découvertes de l’exposition : l’artiste est un observateur attentif des foules, qu’il croque avec cette même ironie facétieuse. Ensor est aussi un caricaturiste acerbe qui pointe un clergé et des élites corrompues, jusqu’à la figure même du roi…
James Ensor, Insectes singuliers, 1888
Eau-forte • 11,4 × 15,4 cm • Coll. Bibliothèque Royale de Belgique KBR • © KBR
L’aspect le plus séduisant de l’exposition de la KBR est l’incursion dans l’intimité du peintre. Secret sur sa vie, il en dévoile des indices dans Insectes singuliers (1888) qui fait son autoportrait en scarabée, incapable d’atteindre en rampant une libellule affichant les traits de Mariette Rousseau. La correspondance qu’il entretenait avec celle-ci trahit en effet un amour, du moins platonique…
James Ensor, La Gamme d’Amour (Flirt des marionnettes), 1926
Huile sur toile • Coll. Bonnefanten, prêt à long terme du service national du patrimoine culturel, Amersfoort • Courtesy Bozar – Palais des Beaux-Arts de Bruxelles / Photo Peter Cox
Ce goût pour la comédie – et la tragédie – ressort bien entendu par l’omniprésence des masques dans sa peinture. Par la mascarade et la danse macabre, Ensor interroge en effet la condition humaine jusque dans ses faux-semblants, comme l’affirme Xavier Tricot : « Le crâne humain n’est-il pas un masque caché sous le visage ? Et le masque n’est-il pas une autre forme du visage, une déformation grotesque de celui-ci ? Un masque peut susciter à la fois l’aversion et le rire. » Cette dimension théâtrale est plus évidente encore lorsque l’artiste a recours à la commedia dell’arte pour se figurer en Pierrot entouré de squelettes en 1905, ou lorsqu’il se travestit en empruntant les traits d’une mystérieuse « Sophie Yoteko » pour perturber le portrait du couple Rousseau…
Musicien amateur, admirateur de Richard Wagner, Ensor compose des airs sur son harmonium, dont le plus ambitieux est La Gamme d’Amour (1911), montée à l’Opéra royal d’Anvers en 1924. Les notes du ballet-spectacle résonnent au cœur de l’exposition de Bozar, qui diffuse aussi le discours du peintre lors de l’inauguration de sa rétrospective, dans ce même lieu du palais des Beaux-Arts en 1929.
James Ensor, L’Entrée du Christ à Bruxelles, 1898
Eau-forte • 24,8 × 35,5 cm • Coll. Bibliothèque Royale de Belgique KBR • © KBR
C’est en ce lieu et à ce moment qu’Ensor et la capitale belge se réconcilient pour de bon. En 1888, l’artiste peignait sa monumentale Entrée du Christ à Bruxelles, autoportrait déguisé et pied-de-nez à la bourgeoisie locale ainsi qu’au Groupe des XX trop soumis aux idéaux esthétiques de Paris. Il fallut donc attendre quarante ans pour qu’enfin la toile retrouve Bruxelles, dans cette rétrospective de 1929 qui allait asseoir sa stature d’icône de l’art moderne, héritier d’autres « grotesques » flamands, de Jérôme Bosch à Pierre-Paul Rubens, mais aussi grand précurseur. « Magritte l’appelait « maître », et sa « peinture vache » n’est pas sans rapport avec Ensor, qui n’est pas non plus étranger à l’art de Picabia ou de Baselitz », rappelle Xavier Tricot. De ce fait, malgré la qualité des deux expositions, l’absence du chef-d’œuvre, qui n’a pas quitté les cimaises du Getty de Los Angeles, laisse forcément un goût amer…
James Ensor. Inspired by Brussels
Du 22 février 2024 au 2 juin 2024
KBR Museum • 28 Mont des Arts • 1000 Bruxelles
www.kbr.be
James Ensor. Maestro
Du 29 février 2024 au 23 juin 2024
Bozar • 16 Rue Ravenstein • 1000 Bruxelles
www.bozar.be
Saison Ensor
L’année 2024 est marquée de nombreuses événements dédiés à Ensor, en particulier dans sa ville natale d’Ostende. Si l’exposition « Rose, Rose, Rose à mes yeux. Ensor et la nature morte » vient tout juste de s’achever au Mu.ZEE, de nombreuses manifestations se tiennent à la maison de James Ensor, à Ostende : explorant respectivement les autoportraits (jusqu’en juin 2024), l’imaginaire de la ville d’Ostende (juin-octobre 2024) ou encore la satire, la parodie et le pastiche (septembre 2024 – janvier 2025). Enfin, le KMSKA d’Anvers consacrera une grande exposition joliment intitulée « Ensor, rêver à l’infini», qui ouvrira en septembre 2024.
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