Bernard Buffet, La Diva, série “Les clowns musiciens”, 1991
Huile sur toile • 225 x 270 cm • Coll. Fonds de Dotation Bernard Buffet, Paris • © ADAGP, Paris 2024 / Photo Pierre Schwartz
C’est une scène bien connue des Bronzés font du ski (1979) : lorsque Bernard (Gérard Jugnot) et Nathalie (Josiane Balasko) arrivent dans leur appartement de vacances, ils s’empressent de retirer du mur un sage paysage de montagne – une « croûte », disent-ils avec dégoût – pour y accrocher à la place un clown triste peint par Bernard Buffet (1928–1999). L’effet comique est imparable : non seulement ce portrait sinistre semble ne rien avoir à faire dans un décor de vacances, mais en plus il en dit long sur le mauvais goût de ses propriétaires.
Pourtant, Bernard Buffet a été de son vivant, et est encore aujourd’hui (cet été, l’abbaye de Fontevraud lui consacre une grande exposition monographique), l’un des peintres les plus connus et les plus cotés de France. Le MIAM en témoigne dans une vitrine, qui réunit la fameuse image du film Les Bronzés font du ski et un article paru dans Paris Match à son propos, titré : « Le succès a fait de l’orphelin au tas de sable le maître à la Rolls ».
Michel Thomas, Pipi, vers 1970
Huile sur toile • 27 × 46 cm • Coll. particulière • Courtesy et photo PRAM SARL & Galerie La Vigne / © ADAGP, Paris 2024
Personnage chéri de la presse people qui alimentait à son sujet la légende d’un artiste né dans la misère, Bernard Buffet réussissait à organiser chaque année une exposition de ses œuvres au sein de la galerie Drouant-David, diffusant ses affiches dans tout Paris. Et, ainsi, à se maintenir dans la culture visuelle d’une époque.
Car c’est ce qui frappe avec bien des artistes de l’exposition : impossible de ne pas connaître leurs œuvres, de ne pas reconnaître les petits « poulbots » typiquement parigots peints par un certain Michel Thomas (1937–2014), de ne pas se sentir familier des femmes parfaites de Vladimir Tretchikoff (1913–2006) ou des paysages idylliques de Thomas Kinkade (1958–2012)
Car on les a déjà vues, reproduites sur des affiches, des cartes postales ou des t-shirts. Les œuvres marchandes sont diffusées à grande échelle et c’est toute la raison de leur succès. Thomas Kinkade, par exemple, a été un entrepreneur acharné : il a peint des toiles, certes, mais en a surtout tiré un système de reproduction à grande échelle, plus ou moins précieuses et onéreuses selon qu’elles étaient ou non retouchées à la main par lui-même ou par l’un de ses « suiveurs » officiellement formés. On dit aujourd’hui que jusqu’à un Américain sur vingt a possédé une œuvre de Kinkade chez lui…
Margaret Keane (1927–2022), dont le destin tragique a inspiré un biopic au réalisateur Tim Burton en 2014, a produit un nombre immense d’œuvres en secret, que son mari vendait ensuite sur les marchés, se vantant d’en être l’auteur. Les Highwaymen, groupe de peintres floridiens fondé dans les années 1950, peignaient en public, proposaient le résultat pour quelques dollars au bord des autoroutes, ou en faisant du porte-à-porte.
Robin Koni, Princesse licorne (Unicorn Princess), vers 1990
Impression sur papier • Coll. MGL licensing • Courtesy Robin Koni et MGL / Photo MGL
Robin Koni (né en 1962), auteur de mises en scène improbables avec princesse, diadème, licorne et paysage lunaire, a, quant à lui, diffusé ses œuvres en signant de juteux contrats avec des entreprises d’édition de posters. Quant au fameux Bob Ross (1942–1995), il a animé de 1983 à 1994 une émission de télévision dans laquelle il peignait en direct, dévoilant ses astuces ; ses producteurs, les Kowalski, ont profité de son aura pour vendre du matériel de peinture, des déguisements ainsi que des tasses à café.
Margaret Keane, Little Girl from Madrid, 1963
Huile sur toile • Coll. Musea, Bruges • Courtesy Musea Brugge / Photo Hugo Maertens
Voilà donc pourquoi on connaît ces peintres, aux productions abondamment diffusées, accrochées dans des commerces, des salles d’attente, des attractions foraines, des décors de films… Au cœur même de la vie quotidienne. Tous ces artistes affichent un certain talent technique, mis au service de visions extrêmement stéréotypées : des enfants aux grands yeux tristes, des paysages de vacances paradisiaques…
Ces œuvres ne disent rien de plus que ce qu’elles montrent, tout en usant de mécanismes redoutables de séduction : une maison illuminée dans un beau paysage (Thomas Kinkade), des corps de femmes parfaits peints sur du velours noir (Charles McPhee), un fantasme exotique de l’étranger (les portrait de Chinoises de Vladimir Tretchikoff).
Les œuvres de Vera Pergrum (vers 1950) présentées dans l’exposition « Beaubadugly. L’autre histoire de la peinture » au MIAM
Courtesy Stuart Webb / Photo Pierre Schwartz
Dans un supplément Artpress dédié à l’exposition, l’historien d’art Thomas Schlesser raconte ainsi : « Je pense qu’il est arrivé un moment de ma vie, aux alentours de 20–25 ans, où j’ai appris à me méfier de ce qui cherchait à séduire et, surtout, à me méfier de la combinaison de tous les leviers d’une séduction efficace. Un corps lascif est séduisant, une lumière rasante est séduisante, un bel animal est séduisant, un équilibre général est séduisant, l’infini cosmique est séduisant, une perspective lointaine est séduisante, la lévitation est séduisante… Or, ces éléments, on les retrouve en bloc, en tirs groupés, dans les œuvres de Stephen Pearson et de Christian Riese Lassen. Quand j’ai commencé à me défier de la séduction de l’art, à y déceler – caricaturalement sans doute – un ressort fasciste, de telles œuvres ne m’étaient plus accessibles parce qu’elles me l’apparaissaient trop, trop vite, trop évidemment. C’est à 20–25 ans aussi que j’ai cessé d’aimer les bonbons et le Coca. Je ne sais pas si cela un rapport. »
Comme lui, on pourra donc froncer le nez devant la démagogie, le sentimentalisme, le sucre écœurant de certaines visions – voire, dans des cas plus graves, le racisme sous-jacent et la misogynie. Ou s’en amuser, les parodier, les chatouiller, comme les artistes contemporains réunis à l’étage du MIAM. Car cette première partie historique – cosignée par l’artiste Hervé Di Rosa, fondateur du MIAM, et le chercheur Jean-Baptiste Carobolante, qui a bénéficié pour ce projet d’une bourse du musée – laisse place à une seconde exploration, cette fois-ci pensée par l’artiste Nina Childress et par la commissaire Colette Barbier, autour des artistes contemporains qui travaillent à partir de motifs similaires.
L’exposition « Beaubadugly. L’autre histoire de la peinture » au musée international des Arts modestes à Sète. AU premier plan « French Bulldog » de Ida Tursic & Wilfried Mille (2018)
© MIAM / Photo Pierre Schwartz
Ce sont des bouquets de fleurs géants présentés sur des chevalets habillés de chaussettes chez Pierre Ardouvin (né en 1955), une relecture très gay du poulbot par Pierre et Gilles (nés en 1950 et 1953), des petits chiens mignons peint sur des supports en bois quasi publicitaires chez Tursic & Mille (nés en 1974)… Ici, la mise en scène, la composition, la facture ont toujours quelque chose d’ironique, une mise à distance qui signale la dérision, la tendresse, la réflexion. Quoique, évidemment, on s’interroge : si le petit chat mignon peint par Janet Werner (née en 1959) était accroché au milieu des « Poulbots » de Michel Thomas, saurait-on faire la différence ? La question, palpitante car elle questionne notre sacro-saint bon goût, restera sans réponse…
BEAUBADUGLY – L’autre histoire de la peinture
Du 27 juin 2024 au 9 mars 2025
MIAM • 23 Quai Maréchal de Lattre de Tassigny • 34200 Sète
miam.org
Vous aimerez aussi
Carnets d’exposition, hors-série, catalogues, albums, encyclopédies, anthologies, monographies d’artistes, beaux livres...
Visiter la boutique