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Quatre apparitions d’Hervé Di Rosa, ici en 2022 dans son atelier de Barbès à Paris
© Adagp, Paris 2024 / Photo Antoine Schneck
Alors qu’un monstre rouge à trois yeux s’empare déjà du toit en zinc d’un motel en feu dont l’enseigne vacille, un pantin épais comme une allumette prend ses jambes à son cou, fuyant ce désastre grotesque où créatures poilues et poilantes, gnomes roses et dinosaures de pacotille grouillent et caracolent sans plus savoir où donner de la tête.
Cette apocalypse comique sur toile, l’Attaque sur la rue du malheur (1984), ouvre avec tambours et trompettes l’exposition consacrée (enfin) à Hervé Di Rosa au Centre Pompidou. Laquelle est, en ces lieux, une première.
L’artiste âgé de 64 ans a peut-être payé les coups d’éclat de sa jeunesse passée, dans les années 1980, à éclabousser les cimaises parisiennes d’œuvres à l’insolente exubérance, bercées de l’esthétique furibarde des revues de bandes dessinées dont il se gave (l’Écho des savanes, Fluide glacial ou Métal hurlant) autant que des échos stridents (bien que déjà assourdis à cette époque) de la musique punk et du rock underground.
Hervé Di Rosa, Deux Épreuves, 1984
Dès le début des années 1980, sans complexes, la peinture de Di Rosa trace son chemin fulgurant dans la galaxie de la science-fiction et des superhéros, sans ignorer que c’est prendre le risque d’être mal accueilli par les culs-serrés du bel art. Une sacrée épreuve.
Acrylique sur toile • 200 × 140 cm • © ADAGP, Paris 2024 / Photo Vincent Di Rosa
Il n’est pas le seul dans ce coup-là. Son frère Richard, mais aussi Rémi Blanchard, François Boisrond, Louis Jammes, Robert Combas et le collectif parisien des Frères Ripoulin sont tous dans ce groupe de peintres où pointent aussi Pierre Huyghe (sous le pseudo PiroKao) et Nina Childress. Qui voient leur manière de débrider la peinture se faire baptiser par Ben, dès 1981, d’un terme générique : la « figuration libre ». Libre de quoi ? Libre de ne pas s’affilier aux ors et à la pompe de la peinture académique et pas davantage aux successives veines dissidentes que creusèrent les peintres d’avant-garde au XXe siècle.
« Et si un jour, imagine-t-il ainsi dès 1982, ils s’apercevaient de la supercherie, qu’adviendrait-il de moi ? Je frémis d’horreur à cette idée. Oui, que faire si un jour, ils apprennent que ce n’est pas de la peinture mais de la bande dessinée ? »
La liberté que s’octroient Di Rosa et ses acolytes est de peindre d’en bas, depuis un terreau iconographique et dans une facture gestuelle et formelle qui n’a alors guère émergé sur les cimaises. De cet écart de standing, dans un mélange d’ironie et de sincérité, Di Rosa s’inquiète (ou feint de s’inquiéter) : « Et si un jour, imagine-t-il ainsi dès 1982, ils s’apercevaient de la supercherie, qu’adviendrait-il de moi ? Je frémis d’horreur à cette idée. Oui, que faire si un jour, ils apprennent que ce n’est pas de la peinture mais de la bande dessinée ? »
Ces scrupules ont fait long feu. Les figurines à l’effigie des superhéros de dessins animés dont Di Rosa garnit une immense vitrine au seuil de son show en témoignent. Si lui entre au musée, alors Goldorak, Pacman, M&M’s et compagnie, pièces de sa propre collection, y entrent aussi, en majesté.
Vue de l’exposition « Le passe-mondes ». Contre le mur, trois « Virgen del arte contemporaneo » (2013), nées de la 18e étape de son tour du monde, à Séville, en Espagne. Au centre, « Idole à huit bras » (2019), réalisé avec le sculpteur camerounais Mamadou Kouyam. À droite, « Robot à pinces » (2007). Au fond, « les Deux Nigauds au paradis » (2006), réalisé en Tunisie, la 15e étape
© Centre Pompidou, MNAM-CCI / Photo Bertrand Prevost / ADAGP, Paris 2024
Ou plutôt, en toute modestie, maître mot de l’art auquel se voue l’artiste, au point de fonder en 2000, à Sète, sa ville natale, le Miam, musée international des Arts modestes. Le mot lui a été soufflé, malgré elle, par une petite fille qui, visitant l’une de ses expositions, confia à sa mère qu’elle aimerait tant revenir voir ces œuvres d’art « modeste » (alors qu’elle voulait dire « moderne »).
Hervé Di Rosa, Art modeste [« Autour du monde », 2e étape, Kumasi, Ghana], 1995
Ce petit tableau, fabriqué selon les règles de la peinture d’enseignes au Ghana, fourmille de détails qui sont en soi un gage de la variété qui règne au bazar de l’« art modeste ».
Peinture glycéro sur contreplaqué • 88,5 × 45,4 cm • Coll. Centre Pompidou, Musée national d’Art moderne-Cci, Paris • © Dist. RMN-Grand palais / presse / Photo Georges Meguerditchian / ADAGP, Paris 2024
Et Di Rosa, qu’entend-il par cette appellation d’« arts modestes » ? Pour circonscrire autant que possible ce vaste champ mésestimé de la création, il en a dressé sur toile, en forme de planisphère, « l’archipel ». Cernés par des pratiques plus établies (l’art religieux, l’art contemporain, l’art vidéo, l’art naïf, l’art brut…), les arts modestes recouvrent l’art des châteaux de sable, celui des cartes à jouer, des modèles réduits, des miniatures, des customs, des tags, des dioramas, des fanzines…
Cet inventaire à la Prévert est à l’image de la curiosité tous azimuts de Di Rosa. La pérennité du Miam atteste, elle, du caractère inépuisable de son programme et des recherches qui y sont menées. Cet été, c’est la peinture commerciale qui y sera mise à l’honneur, celle qui est produite, explique le commissaire, Jean-Baptiste Carobolante, pour « être montrée et vendue dans les supermarchés, les espaces touristiques ou dans les médias ». Place donc dans ce show, dont le titre (« BEAUBADUGLY ») s’amuse de la mauvaise réputation de cet art marchand, à des artistes tels que Margaret Keane avec ses peintures de Big Eyes ou à Michel Thomas et ses aquarelles de Petits Poulbots. Preuve que l’esprit de Di Rosa reste pacifique – loin de lui l’idée d’orchestrer la revanche des arts populaires sur les autres, celle des roturiers sur les anoblis.
Hervé Di Rosa, Écoute ton corps il est vivant [« Autour du monde », 10e étape, Mexico, Mexique], 2000–2002
Au Mexique, étape majeure de son périple, Di Rosa rencontre la famille Soteno, spécialisée dans la création d’arbres de vie en terre cuite et en livre sa propre version en y faisant pousser des organes du corps humain personnifiés.
Terre cuite modelée et peinte à l’acrylique • 195 × 128 × 39 cm • Coll. Centre Pompidou, Musée national d’Art moderne-Cci, Paris • © Dist. RMN-Grand palais / presse / Photo Pierre Schwartz / ADAGP, Paris 2024
Il a été prompt en revanche à mesurer sinon les faiblesses de sa propre production, du moins le ronron dans lequel il s’installait. Dès la fin des années 1980, le style dévergondé de sa peinture, surpeuplée de créatures trépidantes, enrichie jusqu’à l’obésité d’une palette faisant feu de tout bois, lui paraît menacée par la facilité. Il sait faire, trop bien faire. Dès lors, frappé par la découverte de l’exposition séminale de Jean-Hubert Martin, « Magiciens de la terre » (au Centre Pompidou et à la Grande Halle de la Villette), qui révèle des artistes non occidentaux, des formes, des savoir-faire, des manières de pensée qui viennent d’ailleurs et décentrent l’art, Di Rosa met les voiles, sans abandonner les formes de sa « Diromythologie ». Il les emmène avec lui « Autour du monde », titre de ce projet au long cours qu’il initie au début des années 1990 et dont l’exposition du Centre Pompidou, « Le passe-mondes », retrace les étapes.
Il s’agit de faire voyager son art, « de soumettre son répertoire iconographique à des savoirs et techniques inconnus de lui au gré de séjours plus ou moins prolongés dans différentes villes », explique Michel Gauthier, le commissaire.
Hervé Di Rosa, Le Tigre de nacre, 1997–1998
Apprendre auprès des artisans du monde entier des techniques ancestrales et leur soumettre son insolite iconologie, tel est le double défi que représente le projet « Autour du monde ». Ce tigre (qui ressemble davantage à un fauve en peluche) a dû être recouvert d’une vingtaine de couches de laque pour que les incrustations de nacre soient consolidées.
Laque avec incrustation de nacre et coquilles d’œuf sur bois • 93,8 × 61 cm • Coll. Centre Pompidou, Musée national d’Art moderne-Cci, Paris • © Dist. RMN-Grand palais / presse / Photo Georges Meguerditchian / ADAGP, Paris 2024
Pour la première étape, en 1993, cap sur Sofia (Bulgarie), où avec l’aide d’un restaurateur de la Galerie nationale d’art, l’artiste se lance dans la pratique de l’icône et apprend donc à recouvrir des planches de toiles, enduites ensuite de plusieurs couches de gélatine, de craie et d’huile végétale, avant enfin de composer ses « Di Rosaïcones » au moyen d’une tempera à l’œuf et de feuilles d’or. Résultat ? Le Bonheur, ainsi que le proclame l’un de ces tableaux au premier plan duquel sourient, ravis de ce dépaysement, une bande de joyeux drilles. L’artiste lui-même saute au plafond : « À Sofia, confie-t-il, je me suis cru vraiment peintre. »
Hervé Di Rosa, Le Repas des animaux [« Autour du monde », 4e étape, Addis-Abeba, Éthiopie], 1996
Réalisée sur peau de zébu, l’œuvre reprend la scène de repas, traditionnelle tant dans la peinture populaire que religieuse mais, comiquement, convie à table les animaux, ceux qui d’ordinaire finissent dans les assiettes.
Acrylique sur peau de zébu, lanière de cuir, eucalyptus • 247 × 208 cm • Coll. Centre Pompidou, Musée national d’Art moderne-Cci, Paris • © Dist. RMN-Grand palais / presse / Photo Bertrand Prevost / ADAGP, Paris 2024
Le périple expérimental, entrecoupé de brefs retours à Paris, se poursuit à Kumasi (Ghana), dans l’atelier d’un peintre d’enseignes où l’on travaille à la glycéro, sur plaques métalliques et dans une palette limitée à cinq couleurs. Puis au Bénin, en Éthiopie, à La Réunion, au Vietnam (où l’éternel apprenti finit par maîtriser l’art de construire des compositions avec des morceaux de nacre et de coquilles d’œuf fixés sur un support de contreplaqué), et on en passe.
Au final, Di Rosa atteint sa dix-neuvième destination, Lisbonne et ses azulejos. Il s’y établit et y séjourne aujourd’hui encore une partie de l’année. À chaque étape, ce qui le réjouit, c’est aussi les rencontres avec des artistes et artisans du cru.
Hervé Di Rosa, Idoles de l’espace, 2021
Après avoir parcouru le monde, Di Rosa semble se projeter (et son bric-à-brac avec lui) dans les altitudes étoilées de l’espace intersidéral, en quête de réponses aux mystères de la création.
Acrylique sur toile • 204 × 119 cm • Coll. particulière • © ADAGP, Paris 2024 / Photo Pierre Schwartz
Ce n’est pas un hasard si, dans l’exposition, les cartels prennent souvent le soin de les nommer (comme le maître laqueur Lê Văn Nghiêm ou Marisa Fick-Jordan, fondatrice d’un lieu coopératif à Durban, en Afrique du Sud). Nul doute que ces pérégrinations avaient aussi pour but de découvrir non seulement des œuvres et des techniques vernaculaires mais aussi, derrière elles, les gens qui les perpétuent.
Car l’homme, à l’accent du Sud chaleureux et à l’abord convivial, est d’une aménité réjouissante. C’est attifé d’un simple jogging et d’un tee-shirt maculé de taches de peinture qu’il nous avait accueillis un jour de mars dans son vaste atelier niché sur cour en plein cœur du bouillonnant quartier de Barbès, à Paris. Car si depuis 2013 il se fait plus sédentaire, il n’en continue pas moins à peindre avec, dirait-on, une obsession prédominante, celle de devoir découvrir un mystère, un trésor, l’inconnu.
Hervé Di Rosa, Gold Show, 2019
Dans cette toile récente, les personnages facétieux s’entassent encore joyeusement mais se serrent dans un coin pour laisser place à des nuées colorées vaporeuses et contemplatives.
Acrylique sur toile • 210 × 128 cm • Coll. particulière • © ADAGP, Paris 2024 / Photo Pierre Schwartz
Au Centre Pompidou, des toiles récentes closent l’exposition et mettent en scène, l’une, des explorateurs levant leur lampe vers le fond d’une grotte s’ouvrant miraculeusement sur une forêt dissimulée derrière une paroi kaléidoscopique ; l’autre, deux personnages réduits à une bouche et un œil en train d’entrebâiller la porte d’une étroite réserve, pleine à ras bord de choses et d’autres. Ce fatras indescriptible de choses, de matières, de supports, de techniques, de créatures, d’objets, d’horizons et de goûts, c’est ce que Di Rosa recherche, dès ses débuts, dans une forme de peinture qu’on pourrait qualifier « d’aventures ».
Mais on a l’impression, à voir les quelques pans plus abstraits dépeints dans ses toiles récentes, que sa quête se porte aujourd’hui vers des recoins éthérés et des zones immatérielles de la pensée et des sentiments.
Hervé Di Rosa. Le passe-mondes
Du 28 février 2024 au 26 août 2024
Centre Georges Pompidou • Place Georges Pompidou • 75004 Paris
www.centrepompidou.fr
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