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Bernard Buffet, Le Cirque. Deux Clowns (détail), 1955
Huile sur toile • 230 x 150 cm • Coll. fonds de dotation Bernard Buffet, Paris • © ADAGP, Paris, 2024
Certaines expositions réussissent à nous faire changer d’avis sur un artiste. Celle-ci en fait partie. Au premier abord, ses personnages étirés, piquants comme des chardons, grattés de stries et de hachures maladives, peuvent rebuter. Tout comme l’atmosphère glauque d’un certain nombre de ses œuvres, ou encore ses productions plus « commerciales » et colorées, tels ses portraits de clowns, à déconseiller aux phobiques.
« Il y a, c’est vrai, une dimension d’attraction-répulsion dans sa peinture », admet Dominique Gagneux, directrice du musée d’Art moderne de Fontevraud et commissaire de l’exposition. Mais ce parcours fourni révèle d’abord une chose : Bernard Buffet était un bon peintre. En plus de son inventivité prolifique, il était doué techniquement, a su développer un style unique, immédiatement reconnaissable, qui lui a permis de produire des images fortes. Le parcours démontre également la grande diversité de son corpus (riche de plus de 10 000 œuvres, produites des années 1940 à 1999) ainsi que ses étonnants paradoxes…
Bernard Buffet, Autoportrait 4, 1981
Huile sur toile • 130 × 97 cm • Coll. fonds de dotation Bernard Buffet, Paris • © ADAGP, Paris, 2024
Très influencé par l’art médiéval, Buffet produit au début des années 1950 de grandes peintures christiques, dont une crucifixion, présentée dans l’exposition. Les corps noueux et maigres, cernés de noir, ainsi que les croix et les personnages sombres qui tranchent sur un fond d’une clarté blafarde, expriment toute l’austérité de la scène et la souffrance du Christ. Le tout dans un style très contemporain.
Dans les premières œuvres de Buffet, on retrouve par moments l’esprit des périodes bleue et rose de Pablo Picasso, mais dans une palette de gris, de blancs et de bruns. Les silhouettes des personnages, plus étirées et anguleuses que celles du maître espagnol, semblent allier la maigreur accidentée des sculptures d’Alberto Giacometti aux formes planes et à la ligne claire et percutante de la bande dessinée, dont il se disait grand lecteur.
Bernard Buffet, Deux Hommes dans une chambre, 1947
Huile sur toile • 156,5 × 189 cm • Coll. fonds de dotation Bernard Buffet, Paris • © ADAGP, Paris, 2024
« À 19 ans, il est considéré comme un nouveau Picasso. Ses œuvres entrent en résonance avec l’ambiance de l’après-guerre »
Ces formes plates, cette matière grattée, cette palette sourde et ces figures austères naissent de la profonde dépression dans laquelle le peintre est plongé dès ses 17 ans, et pour cause. Suite à de violents maux de tête lors de vacances à la plage, sa mère meurt de manière brutale en 1945, d’une tumeur au cerveau. Un traumatisme qui l’accompagnera toute sa vie.
Ses natures mortes géométriques aux tons gris (dont une, célèbre, figure un revolver), ainsi que ses portraits de personnages mélancoliques au regard absent sont quadrillés de lignes qui évoquent l’abstraction de Piet Mondrian. Ce qui lui vient de ses débuts dans le nord, lorsqu’il volait les torchons de sa grand-mère pour les coudre ensemble afin d’en tirer des toiles à peindre !
Bernard Buffet, Portrait de Christian Dior, s.d
Crayon noir et estompe • 35 × 28 cm • Coll. particulière • © Kâ-Mondo – Hôtel Drouot / © ADAGP, Paris 2024
Malgré l’austérité de ses premières œuvres, Bernard Buffet connaît un succès fulgurant dès son adolescence. « À 19 ans, il est considéré comme un nouveau Picasso. Ses œuvres entrent en résonance avec l’ambiance de l’après-guerre », explique Dominique Gagneux.
Comme le montrent les nombreux documents et photographies présentés, l’artiste devient immédiatement une vedette : encensé dans la presse, il gagne des prix, vit très bien de son travail, passe à la télévision, fait le portrait de célébrités comme Christian Dior, et achète rapidement un château, où il donne pour ses 30 ans, en 1958, une immense fête à laquelle est conviée la star Brigitte Bardot.
Annabelle Buffet devant son portrait dessiné par son mari Bernard Buffet à l’Olympia à Paris, 12 octobre 1970
© Bridgeman Images / Photo Giovanni Coruzzi / © ADAGP, Paris 2024
Lors de cette soirée, il rencontre la chanteuse Annabel (1928–2005), qui deviendra sa femme. Avant cela, Buffet, bisexuel, vivait avec Pierre Bergé. Ce dernier, futur compagnon d’Yves Saint Laurent et mécène reconnu, avait 19 ans au moment de leur rencontre et était encore un anonyme, contrairement au peintre de 21 ans, déjà célèbre.
Bernard Buffet durant son exposition retrospective à Paris, janvier 1958
© AGIP / Bridgeman Images / © ADAGP, Paris, 2024
Mais cette gloire précoce, alliée à son côté « pop », va se retourner contre Buffet. Le peintre utilise en effet des modes d’expression très populaires, inspirés de la bande dessinée, des cartes postales et de la publicité, qui tranchent avec ses références médiévales. Ce versant, au fur et à mesure qu’il se développe dans des couleurs de plus en plus vives, lui attire un succès commercial : dans les années 1950, son Clown bleu est la peinture la plus vendue en reproduction.
« Ce succès populaire lui vaudra d’être violemment critiqué, même par ceux qui le soutenaient à ses débuts, explique la commissaire. Ceux qui croyaient au départ qu’il était dans une forme de réalisme socialiste déchantent et le rejettent ».
« À un certain moment, les gens ont décidé que c’était commercial. Mais son travail est bon, sa technique est vraiment bonne. »
Andy Warhol
En 1985, Andy Warhol en personne commentera ce revers. « À un certain moment, les gens ont décidé que c’était commercial. Mais son travail est bon, sa technique est vraiment bonne », dira de lui le pape américain du pop art, qui le compare à Giacometti et Jean Dubuffet !
Au fil du parcours, la diversité de son œuvre se déploie : ses portraits de Jean Cocteau et des membres de l’Académie Goncourt y dialoguent avec des œuvres mélancoliques sur le thème du cirque (des clowns tristes, ou encore un pauvre rhinocéros enfermé dans une cage devant des gradins vides), des paysages urbains (de Notre-Dame de Paris aux buildings quadrillés de Manhattan), et des natures mortes mettant en scène de simples chardons ou des objets populaires de son enfance nordiste.
Bernard Buffet, La Mort, 1999
Huile sur toile • 195 × 114 cm • Coll. fonds de dotation Bernard Buffet, Paris • © ADAGP, Paris, 2024
La dernière salle est aux antipodes de l’austérité de ses débuts : des voitures de couleurs vives sur fond de palmiers y côtoient de grands tableaux de sumos (des personnages ronds et massifs, à l’opposé de ses silhouettes maigres des années 1940) et d’acteurs de kabuki aux couleurs pop, inspirés d’un voyage au Japon dans les années 1980.
Sur le chemin, on s’arrête devant de superbes lithographies illustrant l’Enfer de Dante d’une expressivité déchirante, ou encore de grandes peintures d’écorchés aux puissants (et perturbants) effets de matière. Diagnostiqué de la maladie de Parkinson en 1998, Buffet signe en 1999 une série de squelettes ricaneurs qui évoquent les cartes de tarot et les calaveras mexicains, qu’il brosse avec la nervosité d’un graffeur, juste avant de se suicider avec un sac plastique. Sa dernière toile, tourmentée, figure une tempête en Bretagne faite d’empâtements épais. Une envolée de corbeaux y évoque le fameux champ de blé peint par Vincent van Gogh peu avant sa mort. Les adieux poignants d’un peintre pas toujours « plaisant », mais assurément intéressant !
Bernard Buffet, médiéval et pop
Du 8 juin 2024 au 29 septembre 2024
Abbaye royale de Fontevraud • 49590 Fontevraud-l'Abbaye
www.fontevraud.fr
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