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Art contemporain

L’art sensuel et musical de Judit Reigl au musée des Beaux-Arts de Caen

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Publié le , mis à jour le
Elle peignait sans pinceau ; avec les doigts, le corps, des outils fabriqués de toutes pièces. Même empêchée par une blessure, elle dessinait frénétiquement, portée par la musique qu’elle écoutait à la radio. Au musée des Beaux-Arts de Caen, Judit Reigl, artiste hongroise émigrée à Paris, se découvre en personnalité aventureuse, passionnée, ivre d’art. Portrait.
Judith Reigl, Centre de Dominance
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Judith Reigl, Centre de Dominance, 1958

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Huile sur toile • 83 × 90 cm • Galerie Dina Vierny © ADAG / Paris, Adagp, 2024

« Un des plus beaux jours de ma vie fut, à l’âge de sept ans et demi, quand mon futur beau-père m’a offert pour Noël un coffret de peinture et que j’ai essayé pour la première fois de mélanger les couleurs. Je n’ai plus jamais eu de matériel aussi cher et professionnel. » Cette confession, empruntée aux entretiens que Judit Reigl (1923–2020) accorda à la fin de sa vie à son galeriste Janos Gat (et publiés quatre ans après la réception de son prix AWARE par les éditions Manuella en 2021), en dit long sur la liberté absolue de l’artiste. Laquelle avoue, quelques pages plus loin, avoir dès 1951 – à l’âge donc de 29 ans ! – commencé à peindre « avec les doigts ou avec des outils de ma fabrication, souvent improvisés ».

Son histoire, le musée des Beaux-Arts de Caen la raconte à sa façon ces jours-ci, avec une exposition qui refuse l’ambition d’une « rétrospective » mais part de l’œuvre dessiné pour mieux réfléchir sur sa peinture. La période couverte va de 1954 à 2012, et débute donc quelque temps après l’achèvement de la toile la plus célèbre de Judit Reigl, celle qui la fit connaître d’André Breton (ce dernier ayant « littéralement fondu en larmes » en la voyant, se souvient-elle), celle qui a été la plus exposée de l’artiste… Elle l’est d’ailleurs en ce moment même au Centre Pompidou, dans l’exposition « Surréalisme » : Ils ont soif insatiable de l’infini (1950) est un « tableau apocalyptique », figuratif, extrêmement étrange, qui figure d’insolites cavaliers flottant dans un décor désertique, image des « terribles expériences de l’artiste ».

De Budapest à Paris

« À l’âge de trois ans, je disais déjà fièrement : ‘Je ne vais pas rester ici, je vais aller à Paris, parce que tous les peintres habitent là-bas, et que moi aussi, je veux y peindre.’ »

Revenons un peu en arrière, le temps de brosser un rapide portrait de l’artiste. Elle l’a été très tôt, d’ailleurs, puisqu’elle raconte : « À l’âge de trois ans, je disais déjà fièrement : ‘Je ne vais pas rester ici, je vais aller à Paris, parce que tous les peintres habitent là-bas, et que moi aussi, je veux y peindre.’ » Elle entre à l’école des Beaux-Arts de Budapest en 1941, où elle rencontre beaucoup d’artistes et s’entoure d’amis… Dont le plus célèbre est Simon Hantaï, lequel l’aidera lors de son arrivée à Paris, et qu’elle copiera (de son propre aveu) mais qui la copiera aussi – jusqu’à troubler nombre d’historiens d’art, qui lui attribueront à tort certaines œuvres de Judit Reigl.

Vue de l’exposition de Judith Reigl, « L’Envol » au musée des Beaux-Arts de Caen
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Vue de l’exposition de Judith Reigl, « L’Envol » au musée des Beaux-Arts de Caen

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Au centre, Sans titre, 1955,
Huile sur toile, 200,2 × 221,3 cm,
Fondation Gandur pour l’Art,
Genève

© Musée des Beaux-Arts de Caen / Paris, Adagp, 2024

Pour le moment toutefois, l’artiste n’a pas encore émigré. En 1946, elle part en voyage en Italie, s’émerveille de Bologne, de Florence, de Rome, de Venise ; elle y vend quelques toiles, aux Anglais et Américains, dit-elle, touristes généreux. À Ravenne, elle rencontre Betty Anderson, sculptrice britannique qui deviendra l’amour de sa vie. Mais l’heure du retour en Hongrie (où « le rideau de fer était tombé ») sonne déjà, et les deux femmes se séparent. Sur un motif quelconque, le passeport de Judit Reigl est confisqué. Bien décidée à repartir, elle tente par huit fois de fuir pour l’Ouest… Et réussit à la neuvième. Après un périple de trois mois et demi « en voiture, en charrette, en camion laitier ou, le plus souvent, à pied », elle arrive à Paris. Où elle retrouve, enfin, Betty, avec laquelle elle habite en bordure du parc Montsouris à partir de 1950.

Du surréalisme à l’abstraction

Cinq ans plus tard, Judit Reigl quitte le surréalisme et expose sa série abstraite « Éclatement » chez le galeriste Jean Fournier. « J’ai réalisé cette série en grande partie sur des toiles sans couche de fond. La peinture traversait la toile et l’huile faisait des contours autour des traits et des motifs. J’ai utilisé et exploité encore pendant de longues années ces incidents de travail », détaille-t-elle, allant jusqu’à exposer des toiles retournées, pour en montrer l’envers vaporeux. Le musée des Beaux-Arts de Caen présente un ensemble de dessins à l’encre de Chine sur papier issu de cette série, qui apparaissent moins comme des brouillons que comme des « gestes premiers », nous explique la jeune commissaire de l’exposition, Milena Glicenstein.

Vue de l’exposition de Judith Reigl, « L’envol » au musée des Beaux-Arts de Caen
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Vue de l’exposition de Judith Reigl, « L’envol » au musée des Beaux-Arts de Caen

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© Musée des Beaux-Arts de Caen / Paris, Adagp, 2024

La vivacité du geste, justement, est étonnante. Dans l’exposition, une archive vidéo montre l’artiste peignant sur un support étalé sur le sol ; déjà très âgée, elle danse, elle virevolte au-dessus de l’étendue blanche, utilisant une éponge de mer imbibée de noir pour la marquer de traits sauvages, écriture d’un corps vif, alerte. Même quand elle est diminuée, l’artiste ne peut s’empêcher de créer. En 1965, à la suite d’un accident de voiture, son coude blessé la contraint à travailler à de petits formats. De simples pages blanches, qu’elle recouvre de fines lignes d’écritures illisibles, abstraites, partitions dessinées inspirées par son écoute de France Musique (Écritures d’après musique, 1965–1966) ; le musée en expose 40, dans son cabinet des estampes.

Le sol et les oiseaux

Il montre aussi un très bel exemple de sa série « Guano » (1958–1963), dont la matière épaisse affiche l’empreinte monumentale et sensuelle du parquet de l’atelier de l’artiste, qui avait voulu le protéger en étalant au sol des toiles ratées, finalement transfigurées. L’abstraction n’est pourtant pas totale chez Judit Reigl, qui a vu la figure humaine revenir presque malgré elle dans sa pratique avec la série « Homme » de la fin des années 1960. Un « fiasco total » auprès du public, qui ne l’empêchera pas de poursuivre ses explorations, jusqu’au choc absolu des images du 11-Septembre. Des corps qui tombent surgiront dans son œuvre (New York, 11 septembre 2001, 2001), silhouettes rouges flottant, dira-t-elle, « dans un espace indéterminé ».

Judit Reigl, Sans titre (oiseaux)
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Judit Reigl, Sans titre (oiseaux), 2012

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Encre sur papier • Dimensions variables • Fonds de dotation Judit Reigl / Paris, Adagp, 2024

Heureusement, l’ultime salle est celle de l’envol. Des feuilles de papier de plus de cinq mètres de hauteur et de 62 centimètres de large s’élèvent du sol au plafond, couvertes de signes calligraphiques comme autant d’oiseaux en vol… Datées de 2012, elles formulent, selon la commissaire, un troublant « adieu à la peinture gestuelle », spectaculaire, monumental, s’élançant vers le ciel, et réalisé pourtant dans la fatigue d’un corps âgé. L’envol d’une âme… « Quelque chose m’a toujours poussée à vouloir toucher les étoiles avec mon front, comme Horace. Je n’ai plus de désirs, mais je peux toujours dire, pour citer Lautréamont, que j’ai soif insatiable de l’infini. Je suis prête à m’unir à l’univers. »

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Judit Reigl, l'Envol. Dessins et peintures 1954-2012

Du 26 octobre 2024 au 23 février 2025

mba.caen.fr

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Entretien avec Judit Reigl

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