Ces dernières années, le musée d’Orsay s’est illustré avec de grandes expositions temporaires dédiées à Berthe Morisot, Rosa Bonheur, ou même aux femmes photographes (2015–2016). Actuellement, un accrochage d’arts graphiques met en avant la méconnue Blanche Derousse, élève du docteur Gachet et copiste de Van Gogh.
Une programmation réjouissante, qui a permis de remettre sur le devant de la scène des créatrices oubliées (ou plutôt effacées) pour écrire une histoire de l’art au féminin (donc un peu à part). Mais qu’en est-il des collections permanentes ? Car il s’agit bien désormais de réintégrer ces artistes à la place qu’elles méritent : dans l’histoire de l’art tout court. Pour mieux se rendre compte de leur présence à Orsay, temple de l’art du XIXe siècle, Beaux Arts vous embarque pour une visite pas-à-pas.
Rosa Bonheur, Labourage nivernais, 1849
Huile sur toile • 130 × 260 cm • Coll. msuée d’Orsay, Paris • © Bridgeman Images
Commençons dans les peintures du rez-de-chaussée, à gauche de la nef des sculptures. C’est là que trône Rosa Bonheur (1822–1899) avec son impressionnant Labourage nivernais. La toile, qui fut acclamée lors de son exposition en 1849, représente une scène de labourage d’un grand réalisme. Le talent de Bonheur éclate dans la représentation des bœufs, à l’œil vif et expressif. L’artiste, prolifique, a connu un succès considérable de son vivant : première créatrice à recevoir la Légion d’honneur, elle était aussi la peintre la mieux payée de son temps.
Marie Bashkirtseff, Un meeting, 1884
huile sur toile • 195 × 177 cm • Coll. musée d’Orsay, Paris
Rendez-vous ensuite à l’étage, derrière la terrasse des sculptures : c’est là qu’est accroché le chef-d’œuvre de l’artiste ukrainienne Marie Bashkirtseff (1858–1884), étudiante à l’Académie Julian à Paris et disparue à l’âge de 25 ans. Intitulé Un meeting, ce tableau de 1884 montre un groupe de garçons parodiant les rassemblements politiques des adultes, d’où la seule fille vient d’être exclue. Une œuvre un temps attribuée à Jules Bastien-Lepage, mentor de la jeune peintre, mais qui pourtant reflète les convictions de l’artiste, très engagée dans les mouvements féministes et militant pour l’ouverture de l’École des beaux-arts aux femmes.
Dans la même salle se trouve une nouvelle acquisition du musée d’Orsay, une lumineuse scène champêtre de l’artiste suédoise Fanny Brate (1862–1940), dans laquelle une dizaine d’enfants entourent une femme au chevalet.
Camille Claudel, Torse de Clotho, vers 1883
plâtre • h 44,5 cm • Coll. musée d’Orsay, Paris • © akg-images
Direction ensuite la terrasse des sculptures. On y trouve habituellement plusieurs œuvres de Camille Claudel (1864–1943), dont son célèbre Âge mûr (1902), qui était absent au moment de notre visite. Reste la terrifiante Clotho (1893), un plâtre pour lequel a sans doute posé Maria Caira, une modèle qui a aussi travaillé pour Auguste Rodin. Souvent réduite à son histoire d’amour tragique avec le grand sculpteur, Claudel est bien plus que cela : c’est l’une des rares femmes à avoir mené une carrière professionnelle de sculptrice au XIXe siècle, et dont les œuvres témoignent d’une incroyable modernité.
Pour les amateurs de sculptures, citons également un fier buste de Chef abyssin (1870) par la sculptrice Marcello (1836–1879), connue pour sa Pythie sous l’escalier de l’Opéra Garnier. Il est visible du côté des toiles orientalistes.
Cecilia Beaux, Sita et Sarita, entre 1893 et 1894
huile sur toile • 94,5 × 63,5 cm. • Coll. musée d’Orsay, Paris • © Bridgeman Images
Pour découvrir d’autres toiles peintes par des femmes, il faut se rendre ensuite dans le plus confidentiel pavillon Amont, hors des principaux circuits de visite. C’est là que sont cachés deux trésors… Il y a le sublime portrait Sita et Sarita (1893–1894) par Cecilia Beaux (1855–1942), où le double regard d’une jeune fille et de son chat (clin d’œil à l’Olympia de Manet) semble transpercer la toile. Un peu plus loin se trouve l’une des dernières acquisitions du musée, un impressionnant tableau (1899) de l’artiste préraphaélite Eleanor Fortescue-Brickdale (1872–1945). Le titre, The Pale Complexion of True Love, est une référence à Shakespeare.
Eleanor Fortescue Brickdale, The Pale Complexion of True Love, 1899
huile sur toile • 71,4 × 91,8 cm • Coll. musée d’Orsay, Paris • © Bridgeman Images
Dans ce même pavillon se trouvent également quelques créatrices d’objets d’art, dont la Franco-Japonaise Eugénie O’Kin (1880–1948) et ses œuvres en ivoire d’un raffinement inouï.
Berthe Morisot, La Chasse aux papillons, 1874
Huile sur toile • 46 × 56 cm • Coll. musée d’Orsay, Paris • © Bridgeman Images
Direction ensuite le dernier étage dans la galerie des impressionnistes. Berthe Morisot (1841–1895) y figure en bonne place avec plusieurs tableaux, dont le frémissant Chasse aux papillons (1874). Figure centrale du mouvement impressionniste, dont elle a financé la dernière exposition, Morisot a longtemps été boudée par les historiens de l’art qui ont méprisé ses tableaux liés à son quotidien de femme bourgeoise. Pourtant, son style est aussi novateur que celui de ses contemporains Claude Monet et Auguste Renoir !
L’autre grande dame de l’impressionnisme, l’Américaine Mary Cassatt (1844–1926), est présente un peu plus loin avec Jeune fille au jardin (1880–1882). Les autres chefs-d’œuvre de l’artiste, au pastel, sont malheureusement trop fragiles pour supporter un accrochage permanent.
Marie Bracquemond, Trois femmes aux ombrelles, non daté
huile sur toile • 141,3 × 89,5 cm • Coll. musée d’Orsay, Paris • © RMN-Grand Palais / Patrice Schmidt
Et voilà, c’est à peu près tout. Sur le nombre d’œuvres exposées au musée d’Orsay — environ 4 000 —, une petite trentaine seulement est de la main d’une femme, soit moins d’1 %. Un bien maigre butin, qui ne reflète pas la réalité de la présence féminine dans les milieux artistiques du XIXe siècle, puisque 15 % des peintres exposés au Salon de 1889 étaient des femmes.
Comment réduire cette terrible disparité ? Il est à parier que d’innombrables créatrices dorment dans les réserves ; bien sûr, un musée ne peut pas, faute de place, exposer toutes les œuvres de ses collections. Bien entendu aussi, certaines œuvres comme les photos (domaine où l’on compte de nombreuses créatrices dont Julia Margaret Cameron et Anna Atkins) sont trop fragiles pour être exposées en permanence. Mais quid de l’absence dans les salles de Marie Bracquemond ou Sarah Bernhardt, pour ne citer qu’elles ?
Sarah Bernhardt, Louise Abbema, 1878
marbre • h 42 cm • Coll. musée d’Orsay, Paris
Insuffler davantage de parité dans l’accrochage permanent pourrait aussi passer par de nouvelles acquisitions. Là encore, si les femmes ne sont heureusement pas oubliées, elles sont extrêmement minoritaires : ces dernières années, seuls trois tableaux de créatrices ont rejoint les cimaises du musée. Il y a les œuvres de Fanny Brate et de Eleanor Fortescue-Brickdale, déjà mentionnées, ainsi qu’un petit paysage de la Finlandaise Helene Schjerfbeck. Trois artistes étrangères, ce qui indique moins une préoccupation paritaire qu’un souci d’étoffer la présence des écoles étrangères dans les collections — ce que le musée d’Orsay présente comme un axe majeur de sa politique d’acquisition.
C’est donc avec une légère frustration que l’on achève cette visite. Non sans admirer une dernière fois l’impressionnante scénographie du musée, qui a été réalisée sous la direction d’une femme : Gae Aulenti.
Vous aimerez aussi
Carnets d’exposition, hors-série, catalogues, albums, encyclopédies, anthologies, monographies d’artistes, beaux livres...
Visiter la boutique