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Claude Monet, Portrait de Léon Monet, 1874
Huile sur toile • 63 x 52 cm • Collection Particulière • © Wikimedia Commons
Sourcil arqué, bouche pincée, les mains dans les poches de son costume noir de notable brossé à la hâte, un homme barbu à l’air autoritaire nous toise, défiant et inquisiteur sous son chapeau melon. Ce portrait inédit, très fort et vivant, esquissé vigoureusement à l’huile sur un fond gris bleu, est la seule représentation connue de Léon Monet par son célèbre frère, Claude Monet. « C’est le chef-d’œuvre de l’exposition. Ce portrait à lui seul méritait un sujet ! », insiste la commissaire Géraldine Lefebvre, docteure en histoire de l’art et spécialiste du XIXe siècle.
Claude Monet, Portrait de Jean Monet en Bonnet à Pompon ou Portrait de son fils Jean, vers 1872
Huile sur toile • 42 × 33 cm • Fondation Georges Bemberg, Toulouse • © Rmn – Grand Palais / Mathieu Rabeau
Claude exécute ce portrait en 1874, année de la première exposition impressionniste. Léon est alors un industriel bien établi, installé à Rouen depuis la fin des années 1960, où il officie avec succès comme représentant commercial de la maison Geigy, une entreprise bâloise de produits chimiques et colorants qui ouvrira en 1892 une usine dans la banlieue nord de la ville, à Maromme, où Léon installera lui-même un laboratoire, la « cuisine aux couleurs ». C’est aussi lui qui a initié la création de la Société industrielle de Rouen, pour laquelle il s’occupe des archives, siège au comité de chimie et rédige des rapports scientifiques.
Alors que Claude s’apprête à retoucher le portrait pour le finir, Renoir et Sisley lui conseillent de le laisser inachevé, afin de préserver sa vitalité. Peut-être à cause de son aspect non fini, de ces joues et ce nez légèrement rougis par l’alcool, ou tout simplement de son fort caractère qui crève (un peu trop à son goût ?) la toile, Léon n’aime pas ce tableau et le cache. Contrairement à sa petite-fille Françoise, qui l’accrochera bien en vue et militera pour son entrée dans les collections publiques françaises !
Claude Monet, Anglais à Moustache, vers 1857
crayon sur papier gris avec réhauts de gouache papier • 24 × 16 cm • © Collection Particulière
« Le nom de Léon Monet était associé à une dizaine de peintures de Claude dans le catalogue raisonné de ses œuvres, mais on ne savait rien de ce frère aîné », explique la commissaire, qui s’est donc penchée en détail sur ce « collectionneur familial », qui a soutenu le travail de son frère dès ses débuts, dans les années 1860–70, en achetant ses œuvres (au dos desquelles il collait des étiquettes détaillées) et en les montrant à Rouen. Ainsi, l’exposition débute par la révélation inédite du tout premier carnet de dessins de Monet, acquis par Léon en 1893 et rempli durant l’été 1856, alors que l’artiste n’avait que 15 ans et vivait encore chez ses parents au Havre.
À deux pas, la famille Monet est présentée par le biais d’un arbre généalogique comprenant des portraits photographiques inédits, et plusieurs portraits peints, dont deux très beaux de Claude par Auguste Renoir, ainsi que d’autres, par Claude, de son père et de ses fils. Soudée, la famille se réunit souvent pour se régaler des petits plats de la cuisinière Delphine Aurélie Blis, que Léon Monet épousera en 1897, deux ans après la mort de sa première femme.
« La collection de Léon était petite, mais de qualité. Comme il avait une bonne situation, il achetait des œuvres de son frère et de ses amis pour les soutenir à un moment où ils avaient tout simplement du mal à trouver de l’argent pour se nourrir ! », souligne la commissaire. Cette collection comptait une soixantaine d’œuvres, dont vingt de Claude (sans compter ses albums de dessin) et plusieurs de ses amis Renoir et Pissarro, ainsi que quinze estampes japonaises.
Claude Monet, Adolphe Monet dans le Jardin du Coteau à Sainte-Adresse, 1867
Huile sur toile • 110,5 x 100,6 cm • Collection Privée • © Wikimedia Commons
Des paysages normands, madame Monet sur un canapé, des navires en réparation… L’exposition présente une partie des œuvres de Claude qu’il possédait, tandis que d’autres, comme Adolphe Monet lisant dans un jardin (1867) et Les Villas à Bordighera (1884), sont évoquées par des reproductions et des photographies d’époque – Léon ayant fait appel à un photographe rouennais pour qu’il immortalise les œuvres de son frère. Parmi les toiles d’autres artistes issues de sa collection sont présentés une vue parisienne par Renoir, animée de nombreux passants, et une très belle Vue de Rouen au bouquet de dahlias par Marcel Delaunay (peintre de l’École de Rouen). Tandis qu’Alfred Sisley, dont il détenait une vue enneigée aux Batignolles (non présente), est évoqué par un lumineux paysage de neige à Louveciennes.
Alfred Sisley, Route De Louveciennes, Effet De Neige, 1874
Huile sur toile • 65 × 92 cm • Hasso Plattner Collection, Museum Barberini, Potsdam, Allemagne • © Hasso Plattner Collection
En l’invitant dans ses résidences, Léon fournit des motifs à Claude. L’artiste séjourne plusieurs fois chez lui à Rouen dans les années 1870. En 1892, lorsqu’il vient peindre sa célèbre série de vues de la cathédrale, située à deux pas de la Société industrielle de Rouen, il est hébergé chez Léon (qui emploie alors son fils Jean comme assistant chimiste) dans sa maison de Maromme, située sur le terrain de l’usine de couleurs, et y dîne avec les amis chimistes de son frère. À partir de 1880, Claude est aussi son invité dans sa maison rose des Petites-Dalles, près d’Étretat. Le peintre se moque alors gentiment de son frère, qui n’arrive pas à le suivre sur les falaises dans sa tenue de notable tirée à quatre épingles !
Léon a peut-être aussi joué un rôle plus technique. « Il y a chez Monet des couleurs intenses qu’il n’y a pas chez Eugène Boudin au même moment, parce que Claude a utilisé un certain nombre de couleurs synthétiques, dont on peut imaginer qu’il s’agissait de celles que son frère (qui lui fait visiter l’usine en 1893) commercialisait », raconte la commissaire, qui expose la palette de Monet aux côtés d’échantillons de l’entreprise Geigy, où des couleurs « éclatantes, plus puissantes que les couleurs traditionnelles, étaient produites dans de grands chaudrons à partir d’une substance (que l’on sait aujourd’hui toxique) extraite du charbon : l’aniline ».
Claude Monet, Les Villas à Bordighera, 1884
Huile sur toile • 115 × 130 cm • © Musée d’Orsay, dist.RMN / Patrice Schmidt
Partageant la passion de son frère Claude pour l’art nippon, Léon s’intéressait aux couleurs vives des crépons japonais, qui employaient eux aussi l’aniline, et fournissait aux dessinateurs de l’industrie textile des estampes et des kimonos afin qu’ils s’en inspirent. À deux pas, sont présentées des œuvres peintes par Claude à Giverny à la fin de sa vie, aux formes dissoutes dans un feu d’artifice de couleurs vives – des jaunes et des rouges puissants, proches des échantillons Geigy.
En 1909, le fils de Claude, Jean, démissionne de l’entreprise de son oncle Léon, engendrant une brouille définitive entre Claude et son frère. L’exposition se clôt sur une lettre émouvante et inédite, où Claude dit combien il regrette de ne pas avoir revu son frère une dernière fois…
Léon Monet. Frère de l'artiste et collectionneur
Du 15 mars 2023 au 16 juillet 2023
Musée du Luxembourg • 19, rue de Vaugirard • 75006 Paris
museeduluxembourg.fr
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