Leonetto Cappiello, Cécile Sorel dans “Les Antibel”, Publié dans Le Rire, n°225, le 25 février 1899 « Contemporaines, n°V, Mlle Sorel dans les Antibel, à l’Odéon »
Mine de plomb, fusain, pastel, gouache • 62 x 47,8 cm • © Atelier Cappiello
Les noms de Jules Chéret, Alphonse Mucha et Toulouse-Lautrec sont davantage restés dans les mémoires. Pourtant, Leonetto Capiello (1875–1942) était « l’un des plus grands affichistes du XXe siècle », et même « le roi de l’affiche entre 1900 et 1914 », selon Caroline Oliveira, co-commissaire de cette exposition et directrice du musée d’Art et d’Histoire Louis-Selencq à L’Isle-Adam – un lieu qui fait sens, puisque l’artiste y passait régulièrement ses étés dans les années 1920–1930 !
Son succès en tant qu’affichiste, Cappiello l’obtiendra en adaptant à l’art de l’affiche la formule moderne et épurée qui avait fait le succès de ses caricatures savoureuses réalisées entre 1898 et 1905. Des trésors qui ont lancé sa carrière mais qui étaient injustement tombés dans l’oubli, avant que cette exposition les remette en lumière grâce aux petits-enfants de l’artiste, qui les ont sortis exceptionnellement de leurs cartons pour l’occasion.
Leonetto Cappiello, Capiello par lui-même, 1904
Mine de plomb, encre de Chine et rehauts à la gouache blanche sur papier • 48,7 × 32,3 cm • ©
Leonetto Cappiello a mené en France une carrière brillante, tout en étant totalement autodidacte. Né près de Livourne, ce beau dandy italien aux moustaches cirées et aux cheveux gominés, toujours tiré à quatre épingles, se faufile aisément dans la vie mondaine parisienne. Mais il n’a fréquenté aucun atelier ni aucune école d’art et n’est encore qu’un dessinateur amateur lorsqu’il débarque en France en 1898 pour rendre visite à son frère qui travaille à la Bourse de Paris.
Dès son arrivée dans la capitale, il croque avec espièglerie le célèbre compositeur italien Giacomo Puccini, qu’il saisit au piano, le ventre rond, le nez en l’air et les yeux clos, absorbé par sa musique. Ce dessin amusant mais bienveillant, qu’il propose au journal Le Rire, connaît un succès immédiat. Sa carrière est lancée : l’artiste se met à caricaturer le gratin du monde du spectacle parisien pour de célèbres publications comme La Revue blanche, Le Cri de Paris, La Rampe, Le Sourire, Le Journal, Le Frou-Frou, Le Théâtre, Le Figaro, ou encore L’Assiette au beurre.
Leonetto Cappiello, Puccini au piano, Publié dans Le Rire, n°191, le 2 juillet 1898, p.8, Il Maestro Puccini, auteur de « La Vie de Bohème »
Mine de plomb, pastel et fusain sur papier • 53,3 × 40 cm • © Atelier Cappiello
L’artiste se démarque des autres caricaturistes de l’époque. « Sa formule est reconnaissable entre mille. Le dessin est extrêmement épuré. Tout est dit en quelques traits. Les yeux sont souvent réduits à deux points ou deux traits. Sans décor, sur un fond uni, il arrive à capter l’essence même d’une personne, son esprit », résume Nicholas-Henri Zmelty, co-commissaire de l’exposition.
Lorsqu’il dessine un acteur ou une actrice sur scène, Cappiello choisit un geste clé de la pièce, capté au vol comme sur un instantané. L’influence des estampes japonaises est perceptible dans les versions imprimées de ces dessins qui allient ligne claire, contrastes graphiques forts, aplats noirs et fonds unis colorés. Des œuvres qui annoncent aussi l’épure piquante et vivante des personnages de dessin animé, telles les sœurs de Cendrillon chez Walt Disney !
Leonetto Cappiello, Le Friquet, pièce en 4 actes de Willy, 1904
Lithographie en couleurs, Paris, imp. Vercasson • 140 × 100 cm • © Atelier Cappiello
Mais Cappiello se distingue également par la bienveillance de ses caricatures, qu’il soumet souvent aux modèles avant de les publier. Car les personnes qu’il dessine sont aussi des amis ou des connaissances qu’il côtoie régulièrement lors d’événements mondains et dans les salles de théâtre qu’il fréquente assidûment. En ne choisissant de caricaturer que des personnalités du monde du spectacle, et en ne cherchant pas à critiquer les mœurs de son temps, l’Italien s’impose comme un « caricaturiste people, que les vedettes elles-mêmes viennent solliciter, souligne le co-commissaire. Être dessiné par lui veut dire qu’on est une personne en vue ! ».
« C’est la première fois qu’on voit une telle épure, une telle essentialisation, sans démarche malveillante. »
Nicholas-Henri Zmelty
Théâtre de boulevard, mime, ballet, opérette… : Cappiello s’intéresse à tous les arts du spectacle. S’étant aperçu que les caricaturistes dessinaient davantage les hommes que les femmes, il se spécialise dans les caricatures d’actrices, de chanteuses et de danseuses. L’Italien croque à plusieurs reprises les vedettes féminines les plus en vue, comme les actrices Réjane, Cécile Sorel, Marthe Mellot et Polaire, ainsi que les chanteuses Jeanne Granier, Odette Dulac et Louise Balthy.
Leonetto Cappiello, Théâtre du Vaudeville – La Passerelle – Comédie de Fred Gessac et Francis de Croisset – Rentrée de Réjane, 1902
Lithographie en couleurs, Paris, imprimerie Vercasson • 139 × 99 cm • © Atelier Cappiello
« C’est la première fois qu’on voit une telle épure, une telle essentialisation, sans démarche malveillante », insiste Nicholas-Henri Zmelty devant une caricature grand format à l’huile sur toile de l’une des comédiennes les plus populaires de l’époque, l’actrice Réjane (1899) – une œuvre prêtée par le musée d’Orsay et qui n’avait jamais été exposée.
Leonetto Cappiello, Sarah Bernhardt dans « Médée », Publié dans Le Rire n°235, le 6 mai 1899, p.11, puis dans La Rampe, n° 8, le 16 septembre 1899, p. 8 et reproduit dans l’album Nos Actrices, 1899.
Fusain et pastel • 62 × 42,3 cm • © Atelier Cappiello
Une salle entière est consacrée à ses caricatures de Sarah Bernhardt, qui apparaît physiquement très différente sur chaque dessin, l’artiste s’intéressant moins au réalisme de ses traits qu’à l’essence de son jeu – démontrant ainsi sa versatilité et son talent de comédienne. En 1899, il la représente rugissante, agressive et massive dans son costume de Médée (une image très éloignée de l’affiche d’Alphonse Mucha), puis triomphante et souriante dans La Dame aux camélias en 1903. Plus loin, la voilà encore différente, hors scène : croquée à la sortie d’un bateau, l’actrice rit à gorge déployée, entourée d’admirateurs et de serviteurs qui s’affairent à transporter ses malles.
L’artiste n’oublie pas pour autant les hommes. En témoignent des dessins tout aussi savoureux de l’acteur Benoît Constant Coquelin dans son costume de Cyrano de Bergerac, des dramaturges Edmond Rostand, Georges Feydeau et Catulle Mendès, du comédien Ermete Novelli, ou encore du comte dandy et critique d’art Robert de Montesquiou, dont il saisit parfaitement l’attitude précieuse, le petit sourire et la moustache frémissante.
Leonetto Cappiello, M. Georges Feydeau, Publié dans Le Figaro, le 24 juillet 1902, p.3, repris en couleurs dans Le Théâtre contemporain, 1902 puis avec variantes de couleurs dans Le Théâtre de Cappiello, p. 17, 1903
Crayon, mine de plomb et gouache blanche sur papier • 64,7 × 47 cm • © Atelier Cappiello
L’exposition présente une majorité de dessins originaux, parfois mis en regard avec leur version imprimée pour les journaux ou sous forme d’affiches. L’occasion de comparaisons intéressantes, car de ces originaux au crayon, à l’encre, à la gouache ou au pastel, se dégage « une fraîcheur particulière, quelque chose de très vivant, une force qui s’estompe dans leurs déclinaisons imprimées ». Le parcours inclut même deux sculptures en plâtre polychromes – des déclinaisons en trois dimensions de deux de ses dessins, réalisées par l’artiste lui-même, et que le journal Le Rire vendait à ses lecteurs. La cerise sur le gâteau d’une plongée croustillante et vivante dans le monde du spectacle parisien de la Belle Époque !
Cappiello caricaturiste (1898-1905)
Du 28 avril 2024 au 22 septembre 2024
Musée d'Art et d'Histoire Louis Senlecq • 31 Grande Rue • 95290 L'Isle-Adam
ville-isle-adam.fr
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