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Rencontre

Les secrets d’Arthur Brand, l’« Indiana Jones de l’art » qui traque les chefs-d’œuvre perdus

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Publié le , mis à jour le
Il a retrouvé les chevaux d’Hitler, des toiles volées de Picasso, Van Gogh ou Dalí, une bague d’Oscar Wilde et des œuvres spoliées par les nazis, pour ses affaires les plus célèbres. Dans ses enquêtes trépidantes, Arthur Brand a l’oreille de la police autant que celle des criminels, lui qui se forma auprès de l’un des plus grands trafiquants d’art. Rencontre avec un détective de choc.
Le détective avec “Buste de femme (Dora Maar)” de Picasso, qu’il a retrouvé en 2019, vingt ans après sa disparition des radars.
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Le détective avec “Buste de femme (Dora Maar)” de Picasso, qu’il a retrouvé en 2019, vingt ans après sa disparition des radars.

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© Arthur Brand

Lorsqu’on lui demande sur quelle affaire il travaille en ce moment, Arthur Brand répond : « Sur le vol qui a eu lieu au musée d’Art moderne de Paris en 2010. Cinq toiles de Braque, Léger, Matisse, Modigliani et Picasso ont disparu. » La rumeur veut que ces peintures aient été brûlées depuis, mais Arthur Brand proteste. « Je tiens une bonne piste. Je ne peux pas vous en dire plus. »

Bluffe-t-il ? On ne sait jamais avec ce détective spécialisé dans le trafic illicite d’œuvres d’art, l’un des plus célèbres au monde. Accordant volontiers des entretiens à la presse, Arthur Brand en profite toujours pour faire ce genre de teasing, espérant ainsi « rendre nerveux » les possesseurs d’œuvres volées, en se posant comme l’intermédiaire le mieux placé.

Les chevaux d’Hitler et un Picasso volé

De fait, en une quinzaine d’années, ce Néerlandais de 56 ans établi à Amsterdam, dont les exploits lui ont valu le surnom d’« Indiana Jones de l’art », a contribué à retrouver plus de 130 œuvres volées, d’une valeur totale de 450 millions d’euros. Sans compter les pièces inestimables comme les chevaux d’Hitler, deux statues en bronze d’un mètre de haut de Josef Thorak, l’un des sculpteurs préférés du Führer, qui ornaient le jardin de la Chancellerie du Reich, à Berlin. En collaboration avec la police allemande, il les a exhumées en 2015 en remontant le fil d’une histoire impliquant la Stasi et le KGB russe.

Les chevaux d’Hitler
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Les chevaux d’Hitler

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Arthur Brand a acquis une renommée internationale en 2015, lorsqu’il a retrouvé les chevaux d’Hitler (ici dans un hangar de la police allemande, à Bad Bergzabern), que tout le monde croyait détruits depuis la fin de la guerre. Ils sont aujourd’hui exposés au musée de la citadelle de Spandau, à Berlin.

© Afp.

« On m’a donné rendez-vous à un endroit dans Amsterdam, puis j’ai été dirigé vers une forêt à l’extérieur de la ville. J’ai marché dans la nuit et j’ai trouvé le tableau dans un sac plastique, caché derrière un arbre. »

L’autre affaire qui a assis sa notoriété concerne une toile de Picasso de 1938, Buste de femme (Dora Maar), volée en 1999 sur le super-yacht du cheikh Abdul Mohsen Abdulmalik Al-Sheikh. Arthur Brand l’a retrouvée en 2019, quand plus personne ne croyait à sa réapparition. « Un informateur m’a soufflé en 2015 qu’il y avait quelque part aux Pays-Bas un Picasso volé de grande valeur. En faisant des recherches, j’ai appris que l’œuvre était détenue par un businessman. Il l’avait acquise dans le cadre d’une transaction immobilière. Il avait cherché à la céder, mais l’œuvre était trop célèbre pour être revendue. Ce type n’était pas un criminel, il voulait restituer l’œuvre mais il avait peur. J’ai fini par la récupérer. On m’a donné rendez-vous à un endroit dans Amsterdam, puis j’ai été dirigé vers une forêt à l’extérieur de la ville. J’ai marché dans la nuit et j’ai trouvé le tableau dans un sac plastique, caché derrière un arbre. »

Ce Picasso faisait l’objet d’une récompense de 400 000 euros. « Je me suis tourné vers la compagnie d’assurances qui m’a répondu : ‘Nous ne vous avons jamais missionné, donc nous ne vous donnerons pas la récompense. Mais comme vous avez beaucoup travaillé, nous allons vous rétribuer selon un taux horaire.’ J’avais travaillé plus de 2 000 heures ! Finalement, ils m’en ont payé 200. »

« Je suis le moins cher du marché »

La bague en or d’Oscar Wilde, volée en 2002 à l’université d’Oxford par un ancien homme de ménage qui l’avait revendue à un ferrailleur pour 175 euros.
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La bague en or d’Oscar Wilde, volée en 2002 à l’université d’Oxford par un ancien homme de ménage qui l’avait revendue à un ferrailleur pour 175 euros.

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Photo prise le 30 octobre
2019 au domicile de Brand.

© John Thys

Arthur Brand aime à répéter qu’il est un type normal, sans voiture, sans train de vie ostentatoire et que ses enquêtes ne l’ont jamais enrichi. « Pour la bague d’Oscar Wilde volée en 2002 à l’université d’Oxford, que j’ai recherchée pendant deux ans, il y avait une récompense de 3 000 pounds [environ 3 500 euros]. Je l’ai acceptée parce que j’avais dû faire de nombreux déplacements et j’avais dépensé bien plus que cette somme. J’ai gardé la bague au doigt une bonne semaine, c’était ma récompense. Le Picasso, je l’ai eu une nuit au mur chez moi, j’étais heureux. »

On pense inévitablement à la séduisante Vicky Anderson (Faye Dunaway) du film l’Affaire Thomas Crown (1968), redoutable chasseuse de primes pour les assurances. Et qui finit par succomber au charme de Steve McQueen. Rien à voir ici : ce que les trophées d’Arthur Brand lui rapportent avant tout, c’est de la notoriété, de nouvelles histoires à raconter dans des conférences qu’il facture, dans des ouvrages ou des séries TV qu’il produit. Il a créé en 2011 la société Artiaz et tient un site qui notamment rend compte de ses activités de conseil auprès d’investisseurs et de collectionneurs cherchant à savoir si ce qu’ils veulent acheter est authentique et ne provient pas de cambriolage ou de pillage.

Ce fin limier est aussi fréquemment approché par des descendants de familles juives spoliées. « S’ils me contactent, c’est parce que je suis le moins cher du marché. D’autres détectives demandent entre 20 et 50 % de la valeur de l’œuvre une fois qu’elle est retrouvée. C’est du vol ! Je facture un tarif horaire et je demande 1 à 2 % de l’œuvre au maximum. Ces gens ont assez souffert. »

Anonyme français, anciennement attribué à Louis Tocqué, Portrait de femme
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Anonyme français, anciennement attribué à Louis Tocqué, Portrait de femme, XVIIIe siècle

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Ce tableau appartenait à Rosa et Jakob Oppenheimer, marchands d’art à Berlin. Saisi par les nazis, il avait été acquis en 1935 au cours d’une vente publique de biens juifs. Il attendait sagement qu’on le retrouve sur les cimaises du musée du Louvre.

Huile sur toile • 74 × 60 cm • Coll. Musée du Louvre, dist. GrandPalaisRmn • © Musée du Louvre, dist. GrandPalaisRmn / Photo Michel Urtado.

« Si je ne respecte pas ma parole auprès de mes informateurs, ils ne travailleront plus avec moi et, au pire, ils me tueront. »

Il y a onze ans, il a mis la main sur une œuvre spoliée qui se trouvait, contre toute attente, au Louvre. « C’était un cas difficile parce que ce Portrait de femme du XVIIIe siècle avait été attribué à plusieurs peintres. Je me suis plongé dans les archives des Monuments Men [peloton chargé après la Seconde Guerre mondiale de récupérer les œuvres d’art pillées par les nazis] et il s’est avéré qu’ils avaient bien retrouvé ce tableau. Sans qu’on sache pourquoi, ils ne l’avaient pas rendu à son propriétaire. J’ai découvert aussi que la femme représentée était une actrice française de l’époque, Angélique Drouin. Il était donc possible que les Monuments Men aient renvoyé l’œuvre en France. J’ai fait le tour de quelques musées et c’est finalement au Louvre qu’elle était accrochée. »

La même année, en 2014, Arthur Brand a pisté, dans la collection royale du Paleis Het Loo, à Apeldoorn (Pays-Bas), six pièces rarissimes d’un service de porcelaine de Meissen spolié en 1933 à un collectionneur juif allemand. L’affaire avait fait scandale.

Un Van Gogh retrouvé dans un sac Ikea

Coiffe de la civilisation Mochica
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Coiffe de la civilisation Mochica

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Cette coiffe de la civilisation Mochica en or et turquoise a été décrite comme la Joconde du Pérou. Volée en 1986 dans la pyramide de Sipán lors de la découverte d’un tombeau royal par des chasseurs de trésors, elle faisait partie d’un butin inestimable stocké dans un entrepôt en Espagne.

© Artiaz

Arthur Brand se voit volontiers comme un sauveur ou un justicier, lui qui se définit comme « fils d’une famille catholique », obéissant aux commandements de Dieu (il est croyant) et à deux règles intangibles : « Obéir à la loi puisque je travaille avec la police, et respecter ma parole auprès de mes informateurs. Si je ne le fais pas, ils ne travailleront plus avec moi et, au pire, ils me tueront. » Arthur Brand est d’autant plus conscient des dangers de son métier qu’il a été, pendant plusieurs années, le collaborateur de Michel Van Rijn, une figure éminente du trafic d’art qui a retourné sa veste après avoir été la cible de tir et avoir reçu plusieurs balles.

Il est alors devenu, dans les années 2000, l’un des meilleurs informateurs de Scotland Yard. « Il avait créé un site où il racontait comment, derrière une façade de respectabilité, le monde de l’art était grevé de marchands, de commissaires- priseurs, de galeristes impliqués dans des affaires illégales. Je lui ai écrit et il m’a invité à venir le voir à Londres. J’ai commencé à l’aider dans ses recherches, à écrire des articles sur son site, mais à partir de 2009 j’ai pris mes distances car j’ai réalisé qu’il n’avait pas tout à fait rompu avec des pratiques opaques. J’ai décidé de creuser mon propre sillon. Il m’avait introduit auprès de beaucoup de gens dans le milieu du crime, de la police et de la presse. J’ai commencé par appeler la police néerlandaise en disant que je voulais traquer les œuvres d’art disparues. À l’époque, peu de policiers s’occupaient de ce type de trafic et ils m’ont donné leur aval. La majorité des dossiers que je traite relèvent d’ailleurs de la prescription. La police n’étant plus impliquée, elle est très contente qu’un privé comme moi continue d’investiguer. »

Vincent van Gogh, Le Jardin du presbytère de Nuenen au printemps
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Vincent van Gogh, Le Jardin du presbytère de Nuenen au printemps, 1884

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Le tableau avait été volé aux Pays-Bas en 2020. Ce genre d’œuvre sert souvent de monnaie d’échange dans les affaires de trafic de drogue ou d’armes.

Huile sur toile • 25 x 57 cm • Coll. Groninger Museum voor Stad en Lande, Groningue. • © Groninger Museum voor Stad en Lande, Groningue.

« J’appelle alors le criminel et je l’avertis que je pense qu’il détient l’œuvre. Je lui dis que si je le sais, la police le saura aussi et va enquêter sur ses autres activités illicites. Ce serait donc mieux de la rendre. »

Le métier, Arthur Brand, qui a fait des études d’histoire et d’espagnol, l’a appris sur le terrain. « Dans nombre de cas, les voleurs utilisent les œuvres comme monnaie d’échange dans le monde clandestin. Imaginons que dans le cadre d’un deal de drogue, vous devez deux millions à une personne et que vous n’avez pas toute la somme. Vous donnez un million plus l’œuvre en complément. Celle-ci va servir ensuite dans un autre deal et passer de main en main. Parfois, j’ai accès à une information. J’appelle alors le criminel et je l’avertis que je pense qu’il détient l’œuvre.

Je lui dis que si je le sais, la police le saura aussi et va enquêter sur ses autres activités illicites. Ce serait donc mieux de la rendre. » La restitution en 2023 d’un tableau de jeunesse de Van Gogh, dérobé en 2020 au musée Singer de Laren, à l’est d’Amsterdam, tient en partie de ce scénario.

« Des œuvres sont quelquefois volées pour réduire une peine de prison. Je pense que c’était le cas de ce Van Gogh, acquis par un criminel emprisonné pour trafic de drogue. En Italie, ils pratiquent ce genre de réduction de peine en échange d’une restitution. Aux Pays-Bas, on ne le fait pas, mais certains criminels tentent quand même leur chance. Un jour, j’ai reçu un message WhatsApp me disant ‘M. Brand, je sais où est caché le tableau.’ Après plusieurs échanges, j’ai compris que je communiquais avec un criminel qui voulait se venger de son concurrent en prison. Mon contact n’était impliqué ni dans le vol ni dans l’achat. J’en ai parlé à la police qui m’a confirmé qu’il pouvait apporter l’œuvre sans risque. Et c’est ainsi qu’un jour, le tableau m’a été livré à mon domicile, il était recouvert de papier bulle, fourré dans une taie d’oreiller et glissé dans un sac Ikea. »

Portrait d’Arthur Brand
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Portrait d’Arthur Brand

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Arthur Brand récupère souvent les oeuvres retrouvées de façon peu orthodoxe. En 2023, un tableau de Van Gogh lui a été rendu dans une taie d’oreiller, elle-même glissée dans un sac Ikea.

© Judith Jockel / Guardian / Eyevine / Bureau233.

On peut admirer cette peinture en ce moment au Groninger Museum de Groningue, qui l’expose avec le sac en plastique bleu dans lequel elle a été livrée. Arthur Brand ne perd pas le nord, il travaille déjà sur le futur best-seller racontant ce nouvel épisode de ses exploits.

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150 ans du musée Groninger. Behind the Scenes

Du 29 mars 2024 au 1 juin 2025
"Le Jardin du presbytère à Nuenen au printemps" de Van Gogh est présenté
au musée Groninger dans le cadre de cette exposition.

www.groningermuseum.nl

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Les Chevaux d’Hitler – L’incroyable traque du dernier trésor du Troisième Reich

Par Arthur Brand

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