Des G.I. descendent les marches du château de Neuschwanstein avec des œuvres d’art sous la supervision du Monument Man James J. Rorimer
© National Archives and Records Administration
Extraordinaire, l’histoire a été popularisée grâce au cinéma il y a déjà dix ans avec le film Monuments Men (2014) réalisé par George Clooney, au casting hollywoodien (Matt Damon, Bill Murray, Cate Blanchett…). S’il a le mérite d’avoir mis en lumière cet épisode fascinant de la Seconde Guerre mondiale, le long-métrage brosse néanmoins un tableau parfois erroné des faits – notamment en minimisant de façon éhontée le rôle clé que joua dans cette aventure « l’espionne du Jeu de Paume », Rose Valland.
Présentée actuellement au château de La Roche-Guyon (qui a vu passer les Monuments Men en 1944), dans le Val-d’Oise, une exposition nourrie de documents, photographies et objets nous livre aujourd’hui le vrai récit détaillé de cette histoire grâce aux recherches approfondies de son concepteur, le jeune historien Mattéo Grouard, auteur d’un mémoire sur les Monuments Men achevé en 2022, et propriétaire de la plus importante collection d’objets liée au sujet, constituée durant ces dix dernières années.
Tout commence dans les années 1930 aux États-Unis, lorsqu’un certain George Leslie Stout, pionnier dans le domaine de la conservation et de la restauration d’œuvres d’art, et conservateur en chef du Fogg Museum de l’Université Harvard, commence à s’intéresser de près aux destructions et aux pillages subis par le patrimoine culturel en Europe dans le feu de la guerre.
À gauche, une carte de « Pillé ou spolié » émise par le Ministère des anciens combattants et victimes de guerre. À droite, livre répertoriant les chefs-d’œuvre spoliés retrouvés en Allemagne par la Commission de récupération artistique et les services alliés., 1946 et 1948
Collection Mattéo Grouard
Outre les ruines qu’ils sèment sur leur passage, les nazis organisent en effet le pillage à grande échelle des musées européens, et la spoliation systématique des propriétaires juifs par le biais de confiscations ou de ventes forcées. Créé à Paris en 1940, l’ERR (Einsatzstab Reichsleiter Rosenberg) devient un instrument important de ces vols. Jusqu’au 17 octobre 1944, 1 418 000 wagons de chemin de fer pleins à craquer de livres et œuvres d’art volés (sans compter des bateaux) transitent vers l’Allemagne. Beaucoup de ces pièces ont été collectées spécialement dans le but de remplir le Führermuseum, un musée gigantesque qu’Adolf Hitler prévoit de construire à Linz, près de sa ville natale. À Paris, Hermann Göring, bras droit d’Hitler, se sert abondamment dans les réserves de biens volé par l’ERR afin d’enrichir sa collection personnelle…
Alarmé par cette situation, l’expert américain George L. Stout développe dès le début de la guerre des techniques d’emballage des œuvres en vue d’un éventuel plan d’évacuation, et publie en 1942 plusieurs brochures défendant l’idée de l’envoi d’un groupe de spécialistes du patrimoine en Europe afin de sauver les monuments et œuvres menacés. Malgré un cheminement très laborieux, ses revendications finissent par porter leurs fruits. À l’automne 1942, plusieurs présidents d’institutions américaines, dont les directeurs du Metropolitan Museum of Art de New York et de la National Gallery of Art de Washington, soumettent ce projet au juge en chef de la Cour suprême des États-Unis, Harlan F. Stone, qui écrit au président Roosevelt. Le 23 juin 1943, une Commission américaine pour la protection et le sauvetage des monuments artistiques et historiques en Europe est enfin créée !
Fin 1943, une liste d’une cinquantaine d’hommes, officiant dans l’armée de terre, l’armée de l’air ou la marine américaines et britanniques et figurant en même temps parmi les plus grands experts en archives, histoire de l’art, archéologie, architecture, sculpture, peinture ou encore en conservation d’œuvres, est constituée. Chargé du recrutement, Paul Sachs, directeur du Fogg Art Museum, a tiré profit de son réseau bien fourni. Sur la liste figurent de grands spécialistes comme George L. Stout, James J. Rorimer, conservateur au Met de New York, le restaurateur et universitaire Deane Keller, et Thomas Carr Howe Jr., directeur du California Palace of the Legion of Honor, ainsi que des artistes et des employés de musée choisis pour des compétences spécifiques.
Des G.I. américains découvrent la toile d’Édouard Manet intitulée « Dans la serre », dans la mine de sel de Merkers en Allemagne, 25 avril 1945
© National Archives and Records Administration
Âgés pour la plupart de 40 à 60 ans, ces hommes ont une bonne connaissance de la culture et de la langue du pays dans lequel ils sont envoyés.
Si, au total, 185 hommes et femmes auraient été rattachés de près ou de loin aux activités du « Monuments, Fine Arts and Archives program », seule une trentaine d’hommes aurait réellement officié sur le terrain en Europe. Un très petit nombre au vu de l’ampleur de la tâche qui leur incombait, puisque cette poignée d’acteurs aurait inspecté plusieurs milliers de monuments, musées et dépôts d’archives, et contribué à retrouver et mettre en sécurité plusieurs millions d’œuvres et objets d’art ! D’abord envoyés en Angleterre début 1944, les Monuments Men arrivent au compte-gouttes sur le sol français dans les semaines qui suivent le débarquement de Normandie. Âgés pour la plupart de 40 à 60 ans, ces hommes ont une bonne connaissance de la culture et de la langue du pays dans lequel ils sont envoyés. Ainsi Mason Hammond, professeur de lettres classiques à Harvard et fin connaisseur de la culture italienne, est-il envoyé à Palerme.
Le premier à débarquer en France est le capitaine et architecte américain Louis Bancel LaFarge, spécialiste du patrimoine français, qui parcourt toute la région de Bayeux et le Calvados pour recenser l’état des monuments. George L. Stout et l’architecte britannique John Dixon-Spain sillonnent quant à eux plusieurs villages de la Manche libérée. Viennent ensuite, entre autres, le major et architecte américain Stratton Hammon, puis le lieutenant et directeur de musée James J. Rorimer.
« La préservation du patrimoine en temps de guerre passait bien entendu après la vie des hommes dans l’esprit des chefs d’état-major. »
Mattéo Grouard
Déployés seuls ou en petits effectifs dans les différents groupes d’armées de la Libération, les Monuments Men piquent la curiosité des soldats et des locaux en errant dans les campagnes et les décombres des villes afin de documenter et protéger églises, musées, sites archéologiques, châteaux, bibliothèques et autres monuments.
Après avoir inspecté et photographié ces derniers, nos « officiers de l’art » rédigent des rapports, préviennent les troupes, fournissent des cartes aux artilleurs pour éviter qu’ils ne canardent les édifices, apposent des affiches et postent des gardes à proximité des sites menacés, ferment l’accès à certains bâtiments, sensibilisent les soldats de la Libération par le biais de conférences ou de visites guidées, et informent la population locale afin de limiter les dégradations. Entre les chasseurs de souvenirs qui vandalisent les monuments, les soldats peu respectueux et les civils qui viennent se servir en pierres pour réparer leurs habitations détruites, nos experts ont de quoi faire !
Leur mission n’est d’ailleurs pas facilitée. « La préservation du patrimoine en temps de guerre passait bien entendu après la vie des hommes dans l’esprit des chefs d’état-major », rappelle le commissaire de l’exposition, Mattéo Grouard. Ainsi, les clochers d’église, points d’observation stratégiques, sont presque tous détruits malgré leurs efforts. Venant en dernier dans l’échelle des priorités sur le terrain, les Monuments Men peinent à trouver les moyens de transport et le matériel nécessaires à leur mission. Les fournitures prévues n’arrivant jamais à bon port, ils sont souvent obligés d’utiliser leurs propres équipements et doivent même parfois, face à la pénurie de papier, taper leurs rapports au verso de leurs cartes géographiques !
Vue d’une salle du musée du Jeu de Paume dédiée au stockage des œuvres d’art dit « dégénéré »
© National Archives and Records Administration
Les Monuments Men sont également investis d’une autre mission essentielle : retrouver les œuvres d’art saisies par les nazis et œuvrer à leur restitution. Nos experts doivent enquêter pour retrouver les objets, examiner minutieusement leur état, et superviser leurs conditions de conservation, de déplacement et de stockage. À Paris, le lieutenant James J. Rorimer se rend en priorité au Louvre. Au Jeu de Paume, qu’il parvient à sauver d’une nouvelle occupation militaire, il rencontre une certaine Rose Valland, qui, au bout de quelques semaines, lui confie des notes clandestines qui vont se révéler d’une importance cruciale…
Surnommée « l’espionne du Jeu de Paume », cette secrétaire d’apparence discrète mais bardée de diplômes, réalisait des tâches administratives, organisait des expositions et rédigeait des catalogues de façon bénévole au Jeu de Paume depuis 1931, en plus de son travail d’enseignante en art et de journaliste. Durant l’Occupation, Rose Valland s’est transformée en espionne entre les murs du Jeu de Paume : elle y écoute les conversations téléphoniques, récupère les papiers dans les corbeilles et note scrupuleusement toutes les informations possibles sur les œuvres pillées (titre, nom de l’artiste, dimensions, date d’enlèvement, nom des victimes de spoliation, marque des caisses, lieu de destination…) avant de les transmettre au péril de sa vie (les nazis ont d’ailleurs prévu de la faire exécuter, une action heureusement empêchée par l’arrivée des Alliés), au directeur des Musées nationaux, Jacques Jaujard.
Rose Valland en compagnie d’Édith Standen, spécialiste américaine de la tapisserie intégrée au corps des Monuments Men, pose devant l’ « armure de Nuremberg », Wiesbaden (Allemagne), 1946
Coll. Camille Garapont
Son travail capital, qu’elle poursuivra après la guerre, permettra aux Monuments Men de retrouver de nombreux dépôts d’œuvres allemands, dont le plus grand, situé dans le château bavarois de Neuschwanstein. Plus largement, il rendra possible le rapatriement et la restitution de plusieurs dizaines de milliers de biens culturels volés en France par les nazis !
Le sergent de l’armée Harold Maus inspecte une gravure d’Albrecht Dürer cachée dans la mine de sel Merkers. Il fait partie des œuvres d’art des musées berlinois et des objets de valeur pillés par les nazis, 13 mai 1945
© Everett Collection / Bridgeman Images
Parmi les grandes « caches » d’art retrouvées figure la mine de cuivre de Siegen, où les Monuments Men remettent la main sur de nombreux objets précieux, dont la réplique de la couronne du Saint Empire, le dernier autoportrait de Rembrandt, et La Chute des Réprouvés de Rubens. Le 7 avril 1945, dans la mine de sel de Merkers, en Thuringe, les soldats américains découvrent bouche bée une immense réserve de lingots d’or ainsi que certains des plus beaux trésors évacués des musées berlinois, dont le célèbre buste de la reine égyptienne Néfertiti. Pour emballer les objets fragiles, George L. Stout utilise des ressources trouvées sur place, comme une collection de manteaux en peau de mouton, que les nazis avaient pillé en Russie. Assisté de prisonniers allemands et grâce à un petit ascenseur, il extrait de la mine et charge dans des camions près de 400 tonnes d’objets, puis supervise leur déchargement et leur stockage dans les coffres de la Reichsbank à Francfort.
Dans le dépôt de Bernterode, une mine de sel au nord de la forêt de Thuringe, sont retrouvés entre autres les précieux joyaux de la couronne de Prusse, que l’un de nos Monuments Men, le capitaine Walker Hancock, achemine lui-même à Francfort, escorté par deux motocyclistes, trois jeeps équipées de mitrailleuses, et deux véhicules blindés équipés de canons antiaériens !
Les troupes américaines découvrent des œuvres spoliées par les nazis dans l’église d’Ellingen, en Allemagne, 24 avril 1945
© National Archives and Records Administration
Au total, les Alliés auraient retrouvé près de 1 400 caches nazies et environ 15 millions d’objets d’art.
Le 4 mai 1945, James J. Rorimer arrive au château de Neuschwanstein, en Bavière, que Rose Valland avait identifié comme cache majeure grâce à son activité d’espionnage. Ce monument, qui semble tout droit sorti d’un conte de fées, regorge d’œuvres volées, empilées dans toutes ses pièces. Mais la découverte la plus impressionnante reste la mine de sel d’Altaussee, située en Autriche : dans ses 137 tunnels sont retrouvées pas moins de 6 577 œuvres destinées au musée de Linz. Parmi ces pépites inestimables figurent la Madone de Bruges sculptée par Michel-Ange, L’Agneau mystique de Gand, ou encore L’Astronome de Vermeer ! Toujours inventif face au manque de moyens, Stout utilise des matelas et des rideaux de dentelle pour empaqueter la Madone, découpe des bottes en morceaux pour réduire les frottements entre les œuvres, et convertit des couvertures et des manteaux allemands en emballages.
La section MFAA de l’armée transportant la « Madone de Bruges » de Michel-Ange. Les Monuments Men Stephen Kovalyak, George Stout et Thomas Carr Howe, sécurisent la sculpture pillée par les nazis et récupérée à la mine de sel d’Altaussee, 9 juillet 1945
© Everett Collection / Bridgeman Images
Au total, les Alliés auraient retrouvé près de 1 400 caches nazies et environ 15 millions d’objets d’art, que les Monuments Men ont ensuite catalogués, photographiés, stockés et sécurisés en prévision de leur restitution. Ainsi, Dale V. Ford a supervisé le retour des 73 vitraux de la cathédrale de Strasbourg qui avaient été pillés par les nazis.
Une controverse entache malheureusement la réputation de la mission : fin 1945, le gouvernement américain ordonne le transfert aux États-Unis de 202 œuvres d’art allemandes, soi-disant pour leur protection. Durant deux ans, de 1946 à 1948, ces peintures de Cranach, Raphaël, Rembrandt, Vermeer et Manet, voyagent dans les principaux musées d’art américains. Cet acte, qui ressemble à une confiscation, provoque la déception des experts allemands qui avaient coopéré avec les Monuments Men, ainsi que celle de plusieurs observateurs aux États-Unis.
Les Monuments Men Dale Ford et Harry Ettlinger inspectent un autoportrait de Rembrandt (vers 1650) retrouvé dans la mine de sel de Kochendorf-Heilbronn en Allemagne. Dans cette mine, près de 900 objets d’art provenant des musées de la région furent cachés par les nazis
© National Archives and Records Administration
Des « hommes pour qui le prix de la vie valait suffisamment la peine de se battre pour tenter de sauver un peu de la beauté du monde »…
La plupart des « officiers de l’art » ont retrouvé leurs occupations d’avant-guerre dans les musées, universités et cabinets d’architectes qui les employaient. Beaucoup d’entre eux ont écrit des mémoires pour relater cette incroyable histoire. Mais Rose Valland ne reçoit pas les honneurs qu’elle mérite. Bien que médaillée de la Résistance, faite chevalier de la Légion d’honneur et décorée de la médaille de la Liberté par les États-Unis, elle reste invisibilisée en France et n’est nommée, à 54 ans, que conservatrice de septième classe (l’échelon le plus bas), avec un salaire minoré de 30 % par rapport à ses homologues masculins moins qualifiés. Il a fallu attendre 2019 (le film de 2014 ayant failli à lui rendre réellement hommage) pour que commence sa réhabilitation, via une exposition au musée dauphinois de Grenoble.
Ayant pris soin de souligner l’importance « capitale » de Rose Valland (malgré un titre d’exposition 100 % masculin), Mattéo Grouard dédie ce parcours à la mémoire des deux Monuments Men qui ont perdu la vie durant leur mission : Walter J. Huchthausen et Ronald Edmond Balfour. Des « hommes pour qui le prix de la vie valait suffisamment la peine de se battre pour tenter de sauver un peu de la beauté du monde »…
Monuments Men, des hommes sur le front de l’art
Du 18 mai 2024 au 24 novembre 2024
Château de la Roche-Guyon • 1 Rue de l'Audience • 95780 La Roche-Guyon
www.chateaudelarocheguyon.fr
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